LA JOIE PUBLIQUE
Quelle vie, quel entrain, quelle gaieté dans le bon vieux temps! Il y avait, sans doute, de mauvais jours pour le pauvre peuple, des souffrances, des privations, mais combien de jours de fêtes! Que de distractions de tous genres ! Chaque année le retour des fêtes liturgiques, et elles étaient plus nombreuses qu'aujourd'hui, ramenait pour lui, avec les douces émotions de la piété, des réjouissances et des joies nouvelles. C'était Noël avec ses veillées autour de l'àtre, son a beau souper », ses naïfs et joyeux chants en l'honneur de la naissance de l'Homme-Dieu ; c'était le jour des Rois, où les familles réunies faisaient a grande chère t» et buvaient Î paiement à la royauté de la table ; c'était Pâques, a solennité des solennités, le jour de fête par excellence, la triomphante résurrection du Sauveur; c'était la fête du Corps-Dieu avec ses magnifiques processions; c'était la Saint-Jean avec ses grands
(eux de joie allumés dans toutes les villes et tous les villages de France.
Le sujet de la solennité était expliqué au peuple par la représentation du fait qu'on y célébrait : la Nativité de Tenfant Jésus à Noël, 1 adoration des Mages à rÉpiphanie, la résurrection du Sauveur à Pâques. Chaque fête était l'occasion d'un grand spectacle populaire, qui eut d'abord pour théâtre l'église elle-même, puis la place publique ou le cimetière voisin ou un cloître de monastère. L'église et la rue appartenaient au peuple ; il s'y donnait ses fêtes à lui, en mêlant la piété au divertissement. Ne vous étonnez pas que l'Église ait donné asile à ces réjouissances populaires, ni que les prêtres y aient pris part : la foi animait ces spectacles; ils étaient une partie de la fête. On les annonçait au
f)rône; le clergé se mêlait aux préparatifs avec es autorités municipales; le peuple entier accourait à la représentation. Plus de travail, plus de soucis. On appelait mystères les grandes représentations des fêtes liturgiques.
« La vie active de la cité était comme suspendue dans ces jours de fête qui se prolongeaient au delà de plusieurs semaines et déroulaient aux yeux des spectateurs la création du monde, la vie de Notre-Seigneur et de la Vierge, la vengeance du Christ siu* Jérusalem, et d'autres tableaux édifiants et pathétiques dont les merveilles laissaient de longs souvenirs dans leur vie si laborieuse et paisible. »
Si plus tard, mes enfants, vous rencontrez dans un bon livre quelques-uns de nos vieux mystères liturgiques, comme le mystère de la passion, le
MYSTÈRE DE LA RESURRECTION, OU d'autTCS COUSacrés
aux miracles des saints, qui s'appellent le jeu de
SAINT NICOLAS, le BAPTÊME DE CLOVIS, le MYSTERE
DE SAINT MARTIN ct d'autrcs, liscz-lcs, VOUS vendez que malgré leur longueur et leurs naïvetés, elles
étalent belles « ces œuvres dramatiques qui se déployaient devant un peuple, qui lui faisaient voir et toucher les objets les plus sérieux et les plus constants de ses méditations : le ciel, T en fer, les miracles, la passion du Christ, la destinée future de l*homme *. » Vous ne perdrez rien, au contraire, à ne pas connaître nos pièces modei-nes de théâtre si vulgaires et si souvent immorales.
Et à côté de ces pieuses et grandioses représen tations des MTilTÈRES, que d*autres spectacles, que d'autres joyeux divertissements pour le peuple ; pompeuses processions où se déployaient toutes les magnificences d'un culte dont il n y a plus que des restes aui'ourd'hui, brillantes cavalcades avec leurs chars alég;oriques et leurs héros merveilleux, gais carrousels des corps de métier, danses riantes et honnêtes de la rue en costumes pittoresques, fêtes de corporations, fêtes de jeunes gens, fêtes publiques de toute sorte, avec cette multitude de divertissements que le peuple savait inventer et varier, assemblées opulaires, kermesses et ducasses du nord, foires u midi I Et dans les campagnes, ces joyeuses fêtes du saint patron accompagnées de danses et de festins, ces jeux de toute sorte ; ces rondes agrestes aux chansons et au son des instruments; ces couronnements de rosières et ces réjouissances publiques au baptême et au mariage des amis; ces troupes de paysans et de paysannes aux costumes pittoresques qui se visitent les jours de dimanche «et de fêtes, qui vont de compagnie à la foire et au marché; ces feux de joie, ces aimables chansons, ces fêtes en Thonneur de Tagriculture, et au temps de la moisson ! A distance, il semble que tout était fête dans l'ancien temps, qu'il n'y avait que liesse et réjouissance à la ville et au village.
I. Onésime Leroy, Études sur les mystères; Marîus Sepct, Le drame chrétien au moyen âge; d'Avril, Le théâtre au moyen âge.
Toute cette joie publique entrée si avant dans les mœurs de nos pères venait surtout de T esprit de fraternité. On se connaissait, on s'aimait les uns les autres» Trouve-t-on pareille allégresse dans les mœurs d'à présent? Ni le bourgeois ni le peuple ne sont plus gais. Autant le caractère public était joyeux autrefois, autant il est triste aujourd'hui. Depuis la république (et avant c'était la même chose), nous avons une fête par an, la fête dite nationale et avec elle, au village, une fête patronale : voilà tout.