LE DEVOUEMENT
Par exemple, cet esprit de bien public et de dévouement à la chose commune qui portait chacun à s*intéresser aux affaires de sa ville, de son village, à y donner volontiers son temps, sa peine ; ce bon esprit de cité qui faisait comme une grande famille de tous les habitants de la même localité : cela existe-t-il autant de nos jours ? Si Ton rendait au-
{'ourd^hui aux communautés urbaines et rurales les ibertés municipales qu'elles ont perdues, avec les charges publiques qui en résultaient, ces libertés ne
Sériraient-elles pas sous Tindifférence et Téçoïsme u plus grand nombre ? La vie locale, si développée dans l'ancien régime, était une école perpétuelfe de dévouement au bien public. On aimait sa ville, son village, on était fier d'y être né, on avait à cœur 4es libertés et les intérêts du pays natal, on tenait ses compatriotes pour des amis, au besoin on aurait donné sa vie pour sa cité. Trouverait-on encore aujourd'hui beaucoup de bourgeois comme cet Eus- *ache de Saint-Pierre et ses cinq compagnons qui se dévouèrent pour sauver Calais ? Quelle plus belle 'histoire que la leur ?
Le roi d'Angleterre Edouard III, le vainqueur de la fatale journée de Crécy, assiégeait Calais pour ^'assurer l'entrée de la France. Depuis un an, les Calaisiens , sous la conduite de l'héroïque Jean Etienne, tenaient bon, attendant que le roi Philippe <le Valois vînt les délivrer. Mais à la fin, à bout ^e ressources, en proie à la famine, et n'ayant plus aucun espoir de secours, ils durent songer à capi- , tuler. Edouard exaspéré par une résistance aussi prolongée, exigea d'abord que tous les habitants ^e rendissent à discrétion, et sur les instances des
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députés, il se borna à six victimes. On devait lui livrer six des plus notables bourgeois, lesquels viendraient a les chefs tout nus, et tous déchaussés, la corde au cou, et les clefs de la ville et du château en leurs mains, se mettre en sa volonté. »
Quelle seront les six victimes? Le gouverneur fait sonner le beffroi pour rassembler les habitants. « En apprenant ces dures conditions ils turent tous consternés. Cependant le plus riche bourgeois delà ville, Eustache de Saint-Pierre, prit la parole : a Seigneurs, dit-il, grand malheur serait de laisser périr un tel
Seuple ; j'ai si grande espérance d'avoir pardon en fotre-Seigneur, si je meurs pour ce peuple sauver, que je veux être le premier des six ». Un autre bourgeois, Jean d'Aire déclara « qu'il ferait compagnie à son compère sir Eustache. » Deux frères, Jacques et Pierre de Wuisant, imitèrent ce dévouement; enfin, deux notables, dont l'histoire ignore les noms, complétèrent le nombre fatal.
Le 6 août 1347, les six bourgeois, nu-pieds, en chemise et la corde au cou, sortirent de la ville. En les apercevant, Edouard s'écria : « Qu'on fasse venir mon coupe-têtes ; les gens de Calais ont fait mourir tant de mes hommes qu'il convient que ceuxlà meurent aussi. » a Or, dit Froissart (l'historien), la noble reine Philippa d'Angleterre, qui était près d'accoucher, se jeta aux pieds du roi, en disant : « Ah! gentil sire, je vous prie humblement, pour le fils de sainte Marie et pour l'amour de moi, que vous vouliez avoir merci de ces six hommes. :^ Le roi ne voulut d'abord entendre à rien. Mais, voyant sa femme qui pleurait tendrement à ses genoux : a Ah! dame, dit-il, j'aimerais mieux que vous fussiez autre part qu'ici, et quoique j'en aie
Eand ennui, je vous les abandonne à votre plaisir. » [ bonne reine emmena alors les six bourgeois dans sa chambre, où elle les fit revêtir et dîner, puis leur
donna à chacun six pièces d'argent et les fît conduire hors de Tarmée en toute sûreté. »
C'est un des plus beaux traits de dévouement que nous ait conservés Thistoire. Quel noble patriotisme, quelle vraie fraternité chez ces hommes qui offrent si simplement leur vie pour leurs^ concitoyens !
LE LlEJSf DES CLASSES.
La fraternité, elle est partout dans l'ancien temps. On pourra citer des exemples du contraire : c'était l'exception. Les documents témoignent des relations affectueuses des individus entre eux et des différentes classes les unes avec les autres. Je lis, par exemple, dans un de nos plus savants auteurs : « A part quelques faits isolés, nous avons vainement cherché les traces de cet antagonisme qui, suivant les auteurs modernes, régnait entre les différentes classes de la société du moyen- âge. Les rapports des seigneurs avec leurs hommes n'y sont point entachés de ce caractère de violence et d'arbitraire avec lequel on se plaît trop souvent à les décrire*. » Voilà pour le moyen âge.
Au seizième siècle, voici des étrangers qui visitent notre pays, ce sont les Vénitiens, dont je vous ai déjà parlé. Qu'est-ce qui les frappe le plus? Ce sont les bons rapports sociaux établis de la base au sommet du peuple, a La familiarité qui règne entre le monarque et ses sujets » les étonne ; les mœurs aimables et sociables des Français leur paraissent être le trait distinctif de la nation : « Le Français, dit l'un d'eux, est naturellement ouvert; e maître se mêle aux valets et aux laquais avec une familiarité incroyable*. »
I . L. Delîsle, Etudes sur la condition de la classe agricole^ etc. a. Helation des ambassadeura yénitieas dans Documents inédits Vhistoire de France*
Plus tard, un écrivain non suspect, ayant étudié les documents, déclare y avoir presque toujours a admiré Thumanité des nobles » . « Non seulement, dit-il, beaucoup d'entre eux ont du cœur, et tous de. riionneur, mais encore.... ils sont doux, sensibles; ils répugnent aux voies de fait. » Les seigneurs ne sont pour le paysan m ni durs, ni même indifférents )i. Enfin, dit le même écrivain, «j'ai eu beau lire, je n'ai pu trouver en eux les tyrans ruraux que dépeignent les déclamateurs de la Révolution * . »
Au douzième et au dix-huitième siècles, c'est la même chose. Jusqu'à la veille de la Révolution, on constate ces bons rapports sociaux de classe à classe. Un Anglais illustre en témoigne pour la noblesse, o Dans leur conduite vis-à-vis des classes de la société qui leur sont inférieures » , les nobles lui ont paru « agir avec le meilleur naturel et même avec plus de femiliarité qu'on n'en trouve en Angleterre entre les rangs supérieurs et les inférieurs * » .
A toutes les époques, Tesprit de bien et de dévouement, l'union, la bienveillance, la bonne entente ont existé en France.
Comment n'y aurait-il pas eu de fraternité, là où il y avait de la religion?
l'instruction publique.
Et les écoles, n'est-ce pas aussi une preuve de la fraternité qui régnait dans l'ancien temps ? On a prétendu qu'il n'y en avait pas avant 89. Qui a dit cela? Des ignorants, des gens de parti pris. Aussi loin qu'on remonte dans le passé, on trouve des écoles. L'Eglise a montré tout de suite sa sollicitude pour
I. Taine, Z« origines de la France contemporaine, La Révolution^ t. n. L^ancien régime, t. I.
a. Burcke, Réflexions sur la Révolu tion/rancaise.
rinstruction du peuple. Dix conciles antérieurs à Charlemagne contiennent des statuts à cet égard. Un capitulaire de ce grand empereur ordonne qu'auprès de tous les monastères et de tous les évêchés soient instituées des écoles où Ton enseigne la ^ammaire, le calcul et le chant, et que, dans ^chaque paroisse, le curé apprenne à lire aux petits ^enfants.
Les invasions des Sarrazins et des Normands ruinèrent un grand nombre d'écoles établies dans les siècles précédents ; mais elles renaissent bientôt d'elles-mêmes. Depuis le onzième siècle elles abondent. Les savants ont pu dresser la liste de toutes les écoles qui existaient autrefois jusque dans les moindres villages. De nombreux documents, recueillis sur tous les points du territoire, attestent qu'il y a eu « dès une époque très reculée, et comme à l'origine de nos paroisses, des écoles gratuites attachées à chaque église et confiées aux soins et à la directioai des curés ^ » . Partout on voit « le clergé dans les campagnes dispensant l'instruction aux classes agricoles' ».
Et ces écdles si nombreuses, qui les a fondées ? •qui les entretient ? Ce n'est pas, comme de nos jours,-
I impôt, c'est la charité. Les unes ont été fondées par les seigneurs, les abbayes, les curés, ou par des personnes généreuses, d'autres par les fabriques; dans les campagnes, un grand nombre de ces maisons d'école ont été construites ou achetées avec les :9eules ressources de la communauté. Les curés choisissaient des maîtres pour enseigner les enfants, et recommandaient aux parents de les faire instruire.
II en fut ainsi pendant tout le cours du moyen âge.
1. De Beaarepaire, Recherches sur les établissements d'instruction rfublique^ etc.
2. Id, Tous les trayaux faits à cet égard ont été résumés par M. Tabbé Allain dans son livre sur L'instruction primaire en France ■avant la Révolution-
LA FRATERNITÉ. 32c
Et même à une époque récente nous voyons les curés et les vicaires remplir dans un grand nombre d^ paroisses les fonctions d'instituteurs^.
Tout le monde avait souci de l'instruction de l'en^ fance. « De nombreux contrats stipulent que l'enfant, entrant en apprentissage ou destiné à la domesticité, sera mis en situation de recevoir l'instruc-^ tion élémentaire * . »
A partir du seizième siècle les anciens textes nousmontrent la plupart des paroisses rurales pourvues d'écoles et de maîtres, grâce aux libéralités du clergé et des propriétaires fonciers, grâce à l'esprit de fraternité des habitants de la même ville, du< même village. Un ambassadeur vénitien écrit sous François P' : « II n'est personne, si pauvre qu'il, soit, qui n'apprenne à lire et à écrire^. »
L'instruction souffrit beaucoup, comme le reste,, en certaines provinces, des guerres religieuses allu* mées par le protestantisme. On répara le maL en recommençant l'œuvre des temps antérieurs- « Il faut admirer le zèle de nos pères pour l'instruction de notre diocèse, disent les statuts du synode d'Evreux de 1576: il eût été difficile autrefois de trouver une paroisse un peu populeuse qui n'eut sa maison ou sa fondation pour les écoles^. »
L'enseignement primaire, qui avait souffert de» guerres civiles du protestantisme, « se releva ver» le milieu du dix-septième siècle, sous l'influence de la rénovation religieuse qui se produisit' » pendant le règne de Louis XIII. Avec Louis XIV, l'mstruction primaire fut même décrétée obligatoire sous l'autorité des évêques, et les communes durent s'im-
I. Ch. de 'RetkuxeptkiTet Recherches sur les établissements tTinstruC' tion publique, etc.
a. Ch. de Ribbe, Les familles et la société en France avant la Ré* solution.
3. Relation» des ambassadeurs vénitiens, • 4* ^' Bessin, Concilia Rothom. proinneisB^ pan i*