‹ Le livre du petit citoyenChapitre 4 sur 77 · L'ÉCOLE · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE

Disons seulement qu'elle lui est égale, et ce sera un assez bel éloge, répondit Le Flô. Tu vois, mon cher ami, comment nous avons eu le bonheur de garder M. Guillard. Il y a longtemps qu'il nous aurait quittés, s'il n'avait pas épousé notre excellente institutrice, i ' Je fis assez maladroitement le métier d'inspecteur. Pour le bien faire, il faut une habitude que je ne saurais avoir, et, je le crois aussi, un don tout particulier. Je n'arrive jamais à savoir ce que vaut une école que quand j'ai Eugène Manuel à côté de moi. Je vis cependant que l'écriture n'était pas très bonne dans l'école des garçons ; elle était lisible, il paraît qu'il fallait se contenter de cela. L'orthographe, en revanche, était passable; elle était même irréprochable chez les trois ou quatre premiers. Le calcul allait très bien; presque tous les enfants faisaient rapidement et sûrement une multiplication et une division. Je fus content de la géographie. On leur enseignait les principales productions de chaque contrée, les grandes routes du commerce, sans surcharger leur mémoire de petits cours d'eau ignorés et de villes insignifiantes. Je trouvai le même esprit pratique dans l'enseignement de l'histoire. Jean faisait donner une grande place à l'histoire de la révolution française; je ne sais comment il s'arrangeait pour cela avec l'inspecteur primaire. Autre accroc aux règlements : ces messieurs me dirent qu'à certaines époques de l'année, où l'agriculture avait hesoin des enfants, on ne faisait la classe au'une

■vi .r-^

seule fois par jour. Pendant que cela durait, on tn-|Q« vaillait le jeudi comme les autres jours de la senriainCy et même il y avait une classe d'une heure le dimanche. Ils m'assurèrent que les enfants s'accom-|ic modaient très hien de ce régime, que le travail d champs ainsi mesuré et modéré les fortifiait et les amusait, et que les études n'en souffraient pas. CV'iail, au fond, l'application des écoles de demiternps qu'on a établies avec succès en Angleterre. En France même, les écoles annexées aux fabriques ne sont pas autre chose. Elles démontrent, à mon avis, I)éremptoirement, que tous nos règlements scolaires consacrent trop de temps à l'étude proprement dite, cl en donnent beaucoup trop peu à la gymnastique, au travail manuel et au jeu.

Je me trouvais là en pleine communauté d'idées avec mes deux amis. M. Guillard était un gymnaste très pi'udent et très habile. Il me fit voir les exercices dos deux écoles, car il montrait aussi la gymnastique aux jeunes filles. Les exercices militaires n'étaient pas oubliés, à la grande joie des garçons. On leur avait donné quelques trompettes, avec lesquelles ils faisaient un tapage à réveiller les morts. Le Flô m'assura que les plus ûgés s'exerçaient avec succès au tir à l'arbalète, et qu'il me ferait voir cela le dimanche. Il n'osait pas s'aventurer jusqu'aux fusils, à cause du danger et de la dépense.

« Tu y viendras, lui dis-je, et tout le monde avec toi On ne devient un \ènla\Ae Xatcvîcc w^-\\^ ^^^xidi- f

tîon d*avoîr commencé dès la première jeunesse. Regarde les écoles de cadets en Suisse. Si l'Université n'entre pas dans cette voie, nous multiplierons les sociétés de tir pour suppléer à son inertie ; mais rien ne vaut les habitudes d'enfance. Les exercices du corps sont tout aussi utiles que ceux de l'esprit, et contribuent tout autant à former la volonté. Les enfants les aiment comme les jeunes gens, peutêtre davantage; ils y réussissent aussi bien, et le temps qu'ils y emploient n'est pas un temps perdu, puisqu'ils le passeraient à s'amuser d'une autre manière. >

le visitai l'école des ûUes dans l'après-midi, avec Julienne, qui avait voulu m'accompagner. Je vis là qu'en souvenir de son ancien métier de maîtresse d'école, et pour alléger la tâche de madame Guillard dont elle était l'intime amie, elle montrait gratis aux jeunes filles à couper et coudre leurs vêtements. Plusieurs me parurent assez adroites, c Mais, pour Dieu, Julienne, n'en fais pas des marchandes de modes. — Et pourquoi donc, mon parrain? C'est un bon état, quand on est habile. Nous n'avons pas ici de vos élégantes de grandes villes ; une marchande de modes n'est guère pour nous qu'une couturière, et nous lui demandons avant tout de bonnes étoffes et des vêtements bien cousus. > A voir le zèle de ses élèves et le travail dont elles s'occupaient, je compris aisément qu'elles seraient surtout des tailleuses à'babhs pour les riches paysannes, el cfiOX^^ ^^\xv-

raient par hasard de marchandes de modes am |? V étrangères, à la femme du notaire et du percepteur, i relies des trois officiers qui commandent la garnison de Saint-Jean-Brévelay, à quelque riche mariée telle que Marianne, qui voudrait avoir un beau trousseau. Toutes ces petites étaient déjà d'habiles ouvrières. Leurs progrès dans leurs études n'étaient pas moins satisfaisants. Je me disais, en me rappelant le Saint-Jean que j'avais connu, que, si le monde marchait partout du même pas, la transformation serait merveilleuse et complète. Mon brave cainarade était pour beaucoup dans tout cela, peutêtre pour tout. Il me montrait une fois de plus ce qu'on peut faire avec rien. C'était un enfant trouvé, élfîvé dans le bourg par charité. Il avait été garçon d'écurie chez mon père; mes sœurs lui avaient montré à tire tant bien que mal, il avait appris le reste tout seul. Il était revenu au bourg, après avoir servi (îu Afrique, où il avait attrapé les galons de caporal, et pou à peu, avec un zèle et une persévérance admirables, il avait décidé les conseillers municipaux à fonder la première école qu'on eût jamais vue à Saint-Jean-Brévelay : une école d'avant le déluge, sans lumièrd, sans propreté, sans ressources, où tout le monde crevait de faim, à commencer par Jean Le Flô, qui n'aurait pas donné sa place d'instituteur pour les galons de sergent-major. Et à présent, il était M. l'adjoint dans une petite ville qu'il avait faite, dont il était le bienfaiteur et le patriarche, où

kl

ut le monde l'aimait et Testimait, depuis les vieilrds jusqu'aux plus petits gamins de l'école, et delis le brigadier de la gendarmerie jusqu'au terrible . Éven. Oui, me disais-je, voilà ce qu'un honnête >mme a pu faire avec, sa seule volonté.

Je m'étais assis entre sa fille et lui sur le banc qu5 it placé devant la mairie, ayant Jeannic sur me^^ înoux, et M. et madame Guillard assis devant moi. s paraissaient tous très heureux des éloges que je ur avais donnés, et surtout mon ami Jean, dont la us grande faiblesse est de me regarder comme un :*acle, et de croire que je me connais aux écoles irce que je les aime. « Es-tu parvenu, lui dis-je, à ablir la gratuité? — Oui, me dit-il; ce n'a pas été ns peine, car c'est la seule fois que mon maire n me poussant le coude) ait eu un avis, et cet avis ait différent du mien. 11 disait qu'à la vérité l'anenne loi était très mauvaise, mais que la loi de >67 avait fait ce qu'il y avait de plus sage en donmt aux communes le droit d'établir la gratuité )solue quand elles jugeaient cette mesure nécesire ou utile, et en étendant tellement la gratuité istreinte, que tous ceux qui avaient une raison rieuse de la demander étaient sûrs de l'obtenir. Je 6 suis obstiné, et j'ai réussi. Quelques-uns m'ont âmé, parce que plusieurs habitants qui étaient en at de payer l'auraient fait avec plaisir, et que per- )nne ici ne se serait senti humilié d'avouer sa situaon. Nous vivons au grand iour; nous n'avons rien

i nous apprendre les uns aux autres sur nos moyens d'existence. Moi qui suis à présent le patron de la barque, je vis aux crochets de mon gendre et de ma fille, et j'ai été plus pauvre que le plus pauvre gars du village. Qu'importe qu^on soit riche ou pauvre? il suffit qu'on soit honnête. Cependant j'ai fait prévaloir le principe de la gratuité de renseignement primaire à Saint-Jean-Brévelay. Tâche d'en faire autant ailleurs, me dit-il en me frappant de grands coups sur l'épaule, et en riant à faire trembler. Nos richards en sont quittes pour verser leur argent dans la caisse des écoles, qui est en pleine prospérité.

— Fort bien, lui dis-je. Je voudrais savoir à présent si tout le monde remplit le devoir scolaire. > Ici Jean nie dressa les oreilles. « Tout citoyen, mon enfant, a trois devoirs personnels à remplir envers l'État : allei à l'école, servir dans l'armée et payer l'impôt; le devoir scolaire, le devoir militaire, le devoir fiscal. C'est ce que prend la patrie à chacun de nous en échange des nombreux services qu'elle nous rend. Quand tu vas à l'école, ce n'est pas seulement pour obéir à tes parents, c'est pour obéir à la patrie, qui a besoin que tous les citoyens soient instruits et connaissent les premiers principes de la raison et de la justice. >

Ici M. l'adjoint jugea à propos de m'inlerrompre. < Tu exprimes là, me dit-il, ton opinion et la mienne; mais ce n'est pas ropimou d^ \.ou\.\^ mwv^fe, Ia feU

Gst, Jeannic^ que le dei^oir d'école est aussi sacré que 1 € devoir militaire et le devoir fiscal ; mais il s'en faut tju'il soit aussi universellement reconnu. Tous les gouvernements ont toujours été d'accord pour réclaxner l'impôt et pour imposer le service militaire ; ils sont au contraire très divisés sur l'obligation d'aller i l'école. La Prusse a donné l'exemple; depuis un siècle, elle a rendu l'instruction primaire obligatoire. La plus grande partie des États de l'Europe l'ont imitée. La France seule, ou à peu près seule, ne peut pas s'y décider. Notre ami que voici a commencé à prêcher l'instruction obligatoire en 1846. Il a écrit deux livres sur ce sujet, et un nombre infini d'articles de journaux et de revues; il a fait de tous côtés des discours, tantôt dans des assemblées populaires et tantôt à la tribune législative; il a fait même, il y a onze ans, sous l'Empire, un projet de loi; il en a fait un autre, étant ministre, en 1871. Mais il s'est heurté tour à tour contre la malveillance ou contre l'indifférence. Il y a un certain nombre de gens qui sont persuadés qu'on attente à la liberté du père de famille quand on le contraint à faire apprendre à lire à ses enfants. Les mêmes gens le contraignent sans remords à les loger, à les nourrir, à Ifes vêtir : aucune de ces prescriptions n'est, suivant eux, attentatoire à la liberté; mais pour l'instruction, c'est différent. Le père de famille doit être absolument libre. Si cela lui convient, il instruira son fils ; et si cela ne lui convient pas, il le hissera croupir dans Y\^xvo\^TkR.^.\!^\!^

tribunaux. S'il se borne à l'empêcher d'étudier, s'il ne maltraite que son esprit, il est dans son droit; il use de la liberté du père de famille. Nous pensons, notre ami et moi, que ce père ferait moins de mal à son fils s'il lui cassait un bras ou une jambe, et c'est aussi la pensée de toute l'Europe. Ce n'est pas, à ce qu'il parait, celle de la France, même depuis qiic nous sommes en république. Et sais-tu pourquoi, mon ami? sais-tu quelle objection on nous fait? C'est que le maître d'école, qui enseignerait à lire aui enfants, pourrait lui enseigner en même temps de mauvaises doctrines. Cela te semble étonnant, qu'on regarde un instituteur comme un corrupteur de la jeunesse? Cependant, c'est là la grande raison, et la seule. Il est vrai que tous les maîtres ne ressemblent pas à M. et à madame Gaillard; mais le maître le moins digne de ce nom est incapable de pervertir ses élèves, la dépravation humaine ne va pas jusque-là. Pourquoi le ferait-il? dans quel but? par quel moyen? Le maître, tu ne l'ignores pas, est surveillé de très près. Le maire, les délégués, l'inspecteur, les parents eux-mêmes, viennent à chaque instant dans l'école. A la première tentative d'enseigner une mauvaise doctrine, la loi interviendrait par ses représentants; le maître serait puni, l'école serait fermée. Ajoute encore qu'on n'oblige pas le père de famille à. envoyer son fils ou sa fille dans une certaine école. détermi-

née; non, il peut choisir entre toutes les écoles; il peut donner l'instruction lui-même, s'il ne trouve pas d'école qui le satisfasse. Vois comme il y a des jréjugés enracinés, puisque avec de si bonnes raisons, on n'est pas venu à bout de celui-là! »

L'enfant écoutait, avec le respect que lui inspirai! toujours la parole de son grand-père, et il faisai tous ses efforts pour comprendre. Jean, qui était sur son terrain, et qui se voyait soutenu par les marques d'approbation de la partie plus avancée en âge de son auditoire, voulait encore lui montrer la contradiction flagrante de législateurs qui, pendant qu'ils refusent de généraliser l'obligation, l'imposent aux enfants employés dans les manufactures, comme si l'obligation perdait tous ses inconvénients et tous ses dangers par le seul fait qu'il s'agit de rattacheurs ou de soigneurs dé carderie. Mais, comme je n'avais devant moi qu'un petit citoyen de dix ou douze ans, je priai M. l'adjoint de réserver son éloquence pour les législateurs, ou tout au moins pour les membres du conseil municipal, et je me contentai de dire à Jeannic :

€ Tu sais que nous avons des devoirs envers notre prochain, comme nous en avons envers nous-même? — Il en convint. — Nos devoirs envers le prochain ne consistent pas seulement à lui faire du bien, mais à nous mettre en état de lui en faire le plus possible, en acquérant toutes les qualités qui nous sont nécessaires nour cela. — Il en convint également.

— Est-ce que ton grand-père, qui est si savant, n'est|nt pas plus utile à la commune que Mathurin, qui ne! savait que boire et faire du tapage, et qu'on a été obligé de mettre en prison? — Le moyen de ne pas en convenir ! — Donc ton grand-père, en étudiant comme il Fa fait, ne s'est pas rendu seulement service à lui-môme, il a rendu service à tout le pays.- C'est évident. — Le devoir de celui qui ne sait pas est donc d'apprendre, pour devenir un citoyen utilel

— Assurément. — Cette obligation n'est pas encore écrite dans la loi, mais il faudra bien qu'on l'y écrive, puisqu'elle est fondée sur la raison et la justice? — Oui, mon parrain; il n'y a rien de plus nécessaire cl de plus vrai. >

Je revins alors à ma première question, et je demandai à Le Flô si tout le monde remplissait le devoir d'école, c A peu près, me dit-il. Il y a trois garçons de dix à douze ans qui ne viennent pas chez M. Guillard, mais M. Éven leur donne des leçons. — Nous n'avons rien à dire contre ceux-là, répondis-je. Ils vont à l'école, quoique ce ne soit pas à notre école. Ils ne font aucun tort à la communauté. — Les deux fils et la fille de Mathurin n'apprennent plus rien depuis qu'il est en prison. Ils ne font que vagabonder, ou mendier avec leur mère. — Justement, m'écriai-je! voilà l'argument de nos adversaires. La liberté de Mathurin ! voilà le père de famille pour lequel ils font campagne contre nous. Tous les autres sont nos amis et nos auxiliaires; mais nous devons nous incliner

Page 1