L-GCOLK
devant les droits de Hathurïn, qui tient îa société eu échec. 1
Je causai encore quelque temps avec H. et madame Guiliard. Madame Guillard était une femme très instruite, très distinguée. Ce sera un excellent professeur pour les collèges déjeunes ûlles, quand on aura donné suite au projet de mon ami Camille Sée. Jeannic, qui nous suivait depuis le matin, mourait d'envie de i vagabonder i un peu. Nous le laissâmes aller jouer à la toupie.
Je le revis le lendemain à septheureset demie, sous ma fenêtre, avec ses livres sous le bras et son carton en bandoulière. < Mon parrain, cria-l-il de toute la force de ses poumons, voilà le petit citoyen qui va remplir son devoir envers la patrie !
— Bon courage et heureuse journée, mon en-
tlQtU
Jean Le Flô me dit : c Nous avons rassemblée dimanche prochain. (L'assemblée, c'est la fête de la paroisse.) — Tant mieux, lui dis-je, je serai bien aise de la voir. — Ce n'est pas tout, nos jeunes gens vont revenir de l'armée, et nous leur faisons une petite felc. — Vos réservistes? — Non, non, cher ami. Nous ne faisons pas de fête à si bon marché. Passer vingthuit jours au régiment, pour ne pas perdre l'habitude du fusil et du havre-sac, c'est plutôt un plaisir qu'une peine. Crois-tu donc que nous ayons le cœur asseï tendre, nous autres paysans, pour nous apitoyer à propos d'une absence de vingt-huit jours? Il s'agit de nos libérables. Nous avons seize hommes qui devaient le service de cinq ans. Ils sont restés trois ans ethuiî mois sous le drapeau; ils reviennent avec un congé
de semestre renouvelable, et tu sais qu'à moins de grosses aventures, que rien ne peut faire prévoir, on peut les considérer comme définitivement libérés. Quatorze autres, qui ne devaient qu'un an, ont fini leur temps. Enfin, nous avons un pauvre diable qui n'avait pu mordre au métier de soldat ; son colonel l'a retenu une seconde année; il revient avec les autres. Cela nous fait, en tout, une petite troupe de trente et un hommes qui vont nous tomber sur les bras. Sont-ils changés en mieux ou en pire, c'est un sujet de grande préoccupation pour moi, comme tu le penses. En tout cas, je veux qu'ils soient reçus en amis. Ce sont nos enfants; leurs familles, ctles familles de leurs voisins, sont entrées dans mon projet avec empressement. — Que comptes-tu faire? — Pas des illuminations, à coup sûr, ni des feux d'artifices. Je me suis arrangé pour qu'ils arrivent dimanche prochain. Le recteur voulait retarder la grand'messe pour leur permettre d'y assister ; mais les faire voyager avant le jour, pour les mener en arrivant à l'église, sans leur donner le temps de causer avec leurs parents, de voir leurs amis, et même de manger un morceau, cela m'a paru un peu dur. Le recteur, qui est un bon vieux prêtre, très doux et très paternel, a cédé tout de suite. Éven regimbait, mais je lui ai fait entendre qu'il pourrait bien se trouver quelque faux frère parmi nos revenants, «t il a eu peur du mauvais exemple. Nous avons donc changé complètement de batteries; au lieu
de reculer la grand'messe, on l'a avancée. Non serons tous libres à dix heures et demie pour aile à Kerdroguen, qui est le lieu de la fête. Le capitaii DaiTÎcre, ses officiers et toute sa compagnie m accompagneront sans armes, mais avec les clairons tf les tambours. Si je calcule bien, la rencontre auraliettlj Kerdroguen à onze heures et demie. Nous y ferons M] discours, mon ami, et un pique-nique. Tout le mod apportera son plat, et aura son verre et son couvert! , de bois dans sa poche, et cela nous rappellera nosafr" cicnnes façons, mon garçon. Julienne s'est mise en frais pour la circonstance, et le conseil municipal a donné deux barriques de cidre. Nous dînerons en plein air, comme dans le bon temps, et après le dîner on dansera. Que dis-tu de mon programme? — Admirable, lui dis-je. 11 n'y manque que le tir à la cible.
— J'y avais bien pensé, mais il faudrait un mouton.
— Je le donne. — Alors c'est parfait. Te rappelles-tu que ton père donnait toujours un mouton le jour de la Saint-Jean? — Ma foi non, j'ai perdu le souvenir de ces magnificences. — Je n'ai pas un moment à j perdre pour faire annoncer à son de caisse qu'il y aura un tir. Je veux que Julienne donne aussi un bout de ruban. Quelqu'un de nos bons tireurs sera bien aise d'avoir un cadeau à faire à une jolie fille. Mais, ajouta-t-il avec la gravité d'un magistrat qui dispose d'un mouton, le tir sera entre nous. Nous n'avons pas besoin d'atliref ici leurs mauvais sujets de Plumelec. »
LE DEVl^IR MILITAIRE. 53
A partir de ce moment, il ne fut plus question que èlafête. Jeannicne manqua pas de me demander des explications sur ces grands événements. Il voulut d'abord savoir quand il serait soldat. « A vingt ans, mon petit homme. — Et pour combien de temps? — Pour un an, pour cinq ans, ou peut-être pour trois ans. — Voilà qui est bien compliqué. — Et assez problématique. La vérité est que notre régime militaire a changé plusieurs fois, et qu'il pourrait bien changer encore avant d'être appliqué au petit Jeannic. Nous avions une mauvaise loi ; la république en a fait une meilleure ; mais la nouvelle loi elle-même a des inconvénients, et l'on parle de la modifier.
—Cette ancienne loi, que la république a détruite, était-elle bien mauvaise, mon parrain? — Tu vas en juger. Chaque année, les députés, d'accord avec le gouvernement, disaient : il nous faut tel nombre de soldats. Le gouvernement divisait ce nombre pour chaque commune proportionnellement au nombre de la population. Il disait, par exemple, la commune de Saint-Jean-Brévelay, qui a 3 000 habitants, me devra chaque année 10 hommes. On réunissait tous les jeunes gens de vingt ans. Il y en avait, je suppose, 50. Le sous-préfet de Ploërmel, venu tout exprès, mettait cinquante numéros dans l'urne. Les jeunes gens s'avançaient, à mesure qu'ils étaient appelés, et liraient un numéro. Ceux qui avaient pris un des dix premiers numéros, depuis 1 jusqu'à 10, étaient soldats; les quarante autres se trouvaient quittes du
ceux qui parlaient. Alors, s'il y avait la guerre, ceux- «ua là se battaient et pouvaient être tués ou blessés, tandis que les autres restaient tranquillement chez eux, en vertu de leur bon numéro, à s'occuper de leur famille et de leurs aJQTaires? — Oui, mon ami — Eh bien, mon parrain, je pense que c'était très dur. Mais, au moins, tout était décidé par le tirage au sort? Le gouvernement ne pouvait pas exercer ses préférences? Les riches et les pauvres étaient traités de la même manière ? — Les riches et les pauvres étaient traités de la même manière. Seulement, quand un riche tombait au sort, il cherchait quelqu'un, parmi les pauvres, qui eût tiré un bon numéro, et il lui proposait de partir à sa place moyennant une grosse somme d'argent. — Et il en trouvait? — II en trouvait toujours. — C'était quelque bon fils, qui prenait ce moyen pour donner du pain à sa vieille mère, ou quelque paresseux, incapable d'apprendre un métier, et qui pensait qu'une fois soldat, il serait nourri i ne rien faire. Ou bien aussi un homme brave qui, n'ayant jamais peur du danger, aimait le métier d< soldat pour lui-même. — Eh bien! mon parrain, je comprends à la rigueur ceux qui se vendaient; mais ce sont ceux qui achetaient que je ne peux pas comprendre. — Pourquoi cela? Est-ce que ton père n'achète pas les services de Daniel, qui est son commis de magasin, et ceux de Jean-Pierre, qui est son
J garçon d'écurie? — Il achète leurs services, mon parrain; mais il n'achète pas leur vie. Si mon père pansait lui-même son cheval, il n'aurait plus le temps de s'occuper de ses marchandises. Il donne de l'argent à Jean-Pierre pour cela, c'est une opération; mais s'il lui donnait de l'argent pour courir un danger à sa place, ce serait une lâcheté. Je suis bien sûr que mon père ne ferait pas cela, et que ma mère ne souffrirait pas qu'il le fît. Elle est toujours à lui dire : Ne l'expose pas ; mais elle ne permettrait pas qu'il exposât un autre à sa place. » Le petit homme était tout rouge en parlant ainsi, et je prenais plaisir à voir son émotion. « Et si l'homme qui avait été acheté allait à la guerre, mon parrain, et s'il en revenait avec un bras ou une jambe de moins, que faisait l'autre, celui qui avait eu peur? — Il ne faisait rien ; il avait payé le prix convenu, il était quitte. — Et si l'acheté était tué par une balle? — Tout de même. — Et, dit encore Jeannic, avec des larmes dans les yeux, si, après cela, celui qui était resté chez lui venait à rencontrer la mère, ou la sœur du mort, ou son vieux père? — Mon enfant, lui dis-je, tu es trop sévère pour ceux qui profitaient de la permission donnée par la loi. La plupart ne pensaient qu'à s'exempter du service de garnison. Quand la guerre éclatait, on voyait tous ceux qui avaient acheté un homme s'enrôler pour marcher à l'ennemi. La loi n'en était pas lïioins une mauvaise loi; elle était odieuse; et le tirage au sort lui-même, auand ceuxaui l'ont autre-
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fois subi et qui s*y étaient accoutumés auront disl.r, paru, paraîtra une sorte de barbarie. — C'était ud«I g loi inhumaine, dit Jeannic. On a bien fait de la sup-j primer. Puisqu'il faut qu'on ait des soldats, pourquoil] tout le monde ne servirait-il pas à son tour? La charge serait moins lourde pour chacun, et ce serail| conforme à la raison et à la justice.
— A merveille, lui dis-je. C'est précisément ce qu'on a fait. Aujourd'hui tout le monde est soldat, et personne ne peut plus se faire remplacer. La patrie a grand intérêt à cela, mon ami; car tu comprends qu'on ne fait pas un bon soldat du soir au matin ; c'est un métier qu'il faut apprendre comme un autre. Le remplacé avait beau s'engager au moment de la guerre, il ne savait pas seulement tirer un coup de fusil ; tandis qu'à présent, comme tout le monde aura passé dans un régiment le temps nécessaire pour devenir un bon soldat, tout le monde se trouvera prêt à faire la guerre, si par malheur elle vient à éclater. — A la bonne heure ! à la bonne h(îure! dit Jeannic en frappant des mains, voilà la raison et la justice I Voilà une vraie loi 1 Pourquoi donc, mon parrain, dites-vous qu'elle est mauvaise et qu'on pense à la changer?
— Tu vas voir. Mais tâchons d'aller par ordre. La loi est fondée sur trois principes qu'on peut résumei ainsi : d'^abord, tout Français est soldat; ensuite, personne ne peut se faire remplacer, et enfin, le se^ vice militaire dure dix-neuf ans.
— Dix-neuf ans, mon parrain? Vous voulez rire.
— Eh bien, dis-moi les objections de ta forte tête itre le service de dix-neuf ans.
— Premièrement, cela ferait beaucoup trop de sol- :s. L'État ne pourrait ni les nourrir, ni les payer, les employer. Secondement, il ne resterait plus [-sonne pour le travail et les affaires. Non, non, )n parrain, vous ne me prendrez pas avec vos L-neuf ans de service. Croyez-vous que je ne sache s rage de ceux qui reviennent dimanche? A votre mpte, ils auraient trente-neuf ans. Eh bien! les s ont vingt-deux ans, les autres vingt-six.
— Le service militaire dure pourtant dix-neuf ans, fnme je te Tai dit; mais il est divisé en quatre péides. On commence par rester cinq ans dans Tarse active; on passe de là dans la réserve de l'armée ive, où l'on reste quatre ans. Ces quatre ans )ulés, on est membre, pour cinq ans, de l'armée ritoriale, et pour cinq ans encore, de la réserve l'armée territoriale. Total, dix-neuf ans. Seulent, le service dans l'armée active est le seul qui t effectif. En temps de paix, les hommes de la .erve de l'armée active peuvent être appelés jn service de vingt-huit jours, les hommes l'armée territoriale à un service de treize jours.
temps de service aussi réduit ne peut être conéré comme une charge bien lourde, d'autant is qu'on n'appelle régulièrement chaque année e les officiers et sous-officiers. Les autres ne font
leurs vingt-huit jours de réserve que deui foiséAc quatre ans, et leurs treize jours de territoriale quedem fois en cinq ans. Ces réunioiis courtes ei rares ont pourtant l'avantage de maintenir les hommes en haleine, de leur faire connaître leurs chefs, et de lèsent pêcher d'oublier ce qu'ils ont appris quand ils se^|'a vaient dans l'armée active. On peut dire, en général, qu'au moment où l'on passe de l'armée active dansk réserve, c'est-à-dire à vingt-cinq*ans, on a le droit de se considérer comme débarrassé du service militaire. Il n'y a d'autre exception que les cas de guerre. Sila guerre survenait, les réservistes pourraient être incorporés de nouveau dans l'armée active, les membres de la territoriale seraient enrégimentés et employés au service des places ; mais ce n'est pas là un assujettissement bien rigoureux, car il n'y a pas d'homme valide, de vingt-cinq à quarante ans, (jui ne soit résolu à prendre le fusil le jour où la patrie est en danger. Ainsi, j'ai raison de dire que le service militaire dure dix-neuf ans ; mais j'aurais aussi raison de dire que le service régulier et effectif ne dure que cinq ans.
« Revenons donc à celui-là.
« Supposons que la France produise chaque année 140 000 jeunes hommes de vingt ans propres au service. Si elle les prenait tous pour cinq ans, cela lui ferait, en temps de paix, une armée active de 700 000 hommes, sans compter les réservistes, qu'elle entretient penàaivX. \\ïv%\.-\v\i\\. \^\5x% et les
toriauXy qu'elle entretient pendant treize jours, in État ne pourrait entretenir, en pleine paix, pareille force publique. Il ne saurait qu'en faire. :es ses finances y passeraient. Le travail national rouverait partout abandonné. Les hommes comnts dans cette matière ont pensé que, pour faire très bon soldat, il ne fallait pas moins de trois 3es. Au bout de trois années passées à la cale et dans les divers exercices, on est, suivant un militaire accompli. Ce sont donc seulement soldats de la quatrième et de la cinquième ée qui sont très bons. C'est parmi eux que l'on id de bons sous-officiers, sans lesquels aucune ée n'est solide. Ces mêmes hommes expérimentés ment que, soit pour avoir un bon noyau de ipes, soit pour former un npmbre suffisant ;ous-officiers, il faut qu'on garde sous la main, iant cinq ans, environ les deux tiers des 140 000 les gens de vingt ans qui sont à la disposition gouvernement chaque année, mais qu'il suffit de 1er l'autre tiers pendant un an sous les drapeaux. B cette éducation militaire restreinte, ces derniers ont pas de bons soldats, mais ils font des soldats >ables, qu'on peut utiliser à côté des autres en de guerre. Il a donc été décidé que les jeunes lats de l'armée active seraient divisés en deux igories, dont l'une servirait cinq ans, et l'autre un seulement. Mais je pense, mon pauvre enfant, que t celp est bien ennuyeux et bien diîùcAV^k^^QÀs^^'X
— Non, mon parrain. Je voudrais seulement savoir comment la loi s'y prend pour imposer cinq ans de service aux uns, et ne demander qu'un an aux autres, sans blesser la raison et la justice.
— Elle a recours au sort, comme autrefois. Seule-' ment, autrefois, ceux qui avaient de bons numéros ne servaient pas du tout. A présent, en temps de guerre, ils servent comme les autres ; en temps de paix, ils servent aussi, mais moins longtemps que les autres : un an, au lieu de cinq ans.
— Ne trouvez-vous pas, mou parrain, qu'il est bien dur pour un jeune homme qui se destine à être médecin, ou avocat, ou artiste (artiste ! C'est Jean Le Flô que j'entends), ne trouvez-vous pas qu'il est bien dur pour lui de tirer un mauvais numéro et d'être obligé de recommencer ses études à vingt-six ans, après avoir oublié presque tout ce qu'il avait appris?
— Très dur assurément. Et ce n'est pas seulement l'individu qui est frappé, c'est le pays ; car il importe au pays d'avoir des lettrés, des savants et des artistes. Aussi , pour atténuer les inconvénients de cette longue interruption de cinq années , a-t-on eu recours à l'institution du volontariat. Un jeune homme dans de certaines- conditions, et en passant certains examens, peut s'engager avant l'époque du tirage, et s'assurer ainsi le bénéfice de ne servir que pendant un an. Seulement, comme l'État lui accorde un grand avantage, il l'oblige à payer une somme de 1500 francs. Dans quelgues cas-
très exceptionnels, pour services rendus par les parents, on obtient dispense de tout ou partie de cette somme; mais on n'est jamais dispensé de l'examen.
— Eh bien, moi, je n'ai que douze ans, dit le petit homme, et je comprends que l'État fasse des exceptions pour la capacité; mais que la république donne un privilège sur les autres à ceux qui peuvent payer 1500 francs, je ne trouve cela conforme ni à la raison...
— Ni à la justice. Et moi qui ai soixante ans et davantage, je pense absolument comme toi sur ce sujet. Nous pouvons mettre nos deux fortes têtes dans le même bonnet, mon brave Jeannic.
—Mais, dit-il, c'est bien malheureux, mon parrain, que les grands savants dont vous parlez demandent cinq ans pour faire de bons soldats. Ne pourraientils pas se contenter de deux ans, ou même de trois? Alors ils pourraient prendre tout le monde, rendre le volontariat plus difficile en renforçant les examens, et supprimer les 1500 francs. Ne croyez-vous pas, mon parrain, que les sous-officiers ne s'en iraient pas au bout de trois ans, et qu'ils se rengageraient, s'ils étaient bien payés et bien traitée?
— Je pense surtout, maître Jeannic, qu'avanl de délibérer avec ton parrain sur ces grosses affaires, tu as eu quelques conversalions préliminaires avec ion grand-père?
— Oui, mon parrain; nous parlons de cela el de bien autre chose, le soir après l'école, ou le di-
manche 9 quand nous faisons de grandes coui Mon grand-père dit que mon père m'apprendra métier de commerçant, et que lui, il m'apprendt mon métier d'homme. Je pense qu'il me l'apprendri:! Men, car il s'y entend, n'est-ce pas, mon parrainh
Jeannic se déclara hautement partisan du projet' de loi qui propose de réduire à trois ans la période de service dans l'armée active et de supprimer les 1500 francs du volontariat; et quand je lui eus expliqué comment mon système' d'éducation qui introduit les exercices militaires, le tir à la cible, et même, quand cela se peut, l'équitation dans les écoles et dans les lycées, est favorable à la diminution du temps de service, il m'honora de l'approbation la plus complète. « Voilà Cornelis, qui a quatorze ans, et qui joue aux boules aussi bien que M. Guillard; est-ce que vous croyez, mon parrain, qu'il n'aurait pas pu gagner votre mouton, s'il avait tiré à la cible depuis deux ans tous les jeudis et tous les dimanches? »
Tout grands philosophes que nous étions, Jeannic et moi, nous attendions le jour de la fête avec grande impatience. Nous étions un peu livrés à nous-mêmes pendant toute cette semaine, car Le Flô préparait son grand discours, et Julienne, levée de bon matin avec sa servante, apprêtait une quantité prodigieuse de pâtés et de saucisses. Je crois bien que j'étais pour quelque chose dans cette prodigalité, et que j'étais le héros de la fête pour le moins autant que les
■Revenants. Je me piquai d'honneur de mon côté, et ie chargeai secrètement mon ami Le Breton de ^apporter de Vannes un fusil de chasse et une poire à. poudre, pour les joindre à mon mouton.
La fête réussit à merveille, le programme fut exécuté de point en point, et, pour le dire en passant, je me fis ce jour-là une grande opinion de Saint-Jean- Brévelay. Jamais on ne vit plus d'ordre et de cordialité. Nous partîmes après la grand'messe; presque tout le bourg y était, hommes, femmes et enfants, tous en habits de gala; il ne resta en arrière que les vieillards, les infirmes, et quelques brebis galeuses en très petit nombre. Nous formions la procession la plus comique du monde, ayant chacun notre panier sous le bras. Les soldats, qui étaient nos Ilotes, et, en cette qualité, ne pouvaient contribuer au pique-nique, s'étaient chargés avec galanterie des paniers des dames. Nous trouvâmes Julienne prête à nous recevoir; la nappe était mise en plein vent : on ne manque jamais de toile en Bretagne. Nos jeunes soldats, déjà arrivés, avaient disposé les planche? qui devaient nous servir de sièges. M. l'adjoint mit son écharpe, les tambours et les clairons firent entendre une marche; les parents et les amis s'embrassèrent. Pendant ce temps-là on choisissait ses places autour de la table, et chacun commençait à défaire son panier, au milieu des rires et des applaudissements. Il y eut un moment d'anxiété universelle, parce que personne on presque personne n'avait
pensé à apporter du pain; mais Le Breton, quiavailli. < prévu le coup, tenait plusieurs grandes miches okoyc réserve. Le son du bignou et de la bombarde donnai i^l* le signal d'attaquer les provisions. Les jeunes gemldie se mikltipliaient pour apporter aux femmes ce qu'ellafc t désiraient avec un empressement et une bonMli»^ humeur qu'on ne retrouve pas toujours dans dewin réunions d'un ordre plus relevé. Quelques garçons»: i' se prirent de querelle dans le verger voisin; ilifcn poussèrent de grands cris, qui dominèrent un instanlfet le joyeux tumulte du repas; il paraît même qu'il î|. eut des coups de bâton donnés. Personne n'y perdilf^^ un coup de dent. Le Breton y courut et rétablit tefcc bon ordre. Je vis avec plaisir que c'était un homme t ^ pratique, plein d'énergie et de bon sens. Il servait r<^ d'aide de camp à Jean Le Flô, et il n'était pas difficile re de reconnaître qu'il avait tout réglé et tout dirigé, t r Mon brave ami était assis entre sa fille et moi; j'avais 1; à ma gauche le capitaine Barrière. Au dessert, les h jeunes soldats qui revenaient au pays me furent pré- 1 sentes. Je leur trouvai un air de franchise et de t détermination qui me parut de bon augure. JJ: se r louèrent beaucoup de leurs officiers, « qui les avaient fait travailler, » dirent-ils. Leur éducation primaire avait été complétée au régiment, et Le Flô put s'assurer qu'ils compteraient parmi les lettrés de la commune. Un seul, qui était parti ignorant, revenait comme il était parti : c'est celui que son colonel avait retenu deux ans. Il savait pourtant lire ou à oeu
ïs, et signer son nom. c Son père ne l'a jamais v^oyé à l'école, me dit Le Flô,et le pauvre garçon a tête si dure, qu'on n'en aurait jamais rien fait, lilleurs, il est inofifensif. C'est un sabotier, il trouva toujours de l'ouvrage ici. > La plupart de ces mes gens reprenaient l'emploi qu'ils avaient quitté
an auparavant. Deux d'entre eux qui semblaient icieux au commencement furent engagés séance lante dans une bonne ferme. A voir l'empresseini avec lequel ils vinrent le dire à Julienne, qui lit la conseillère générale et la confidente de tous
secrets honnêtes, je vis qu'il y avait sous roche elque affaire d'amour, a Un an de régiment, un an d'école, > dit Le Flô
commençant son discours. Il s'attacha à montrer ;te année de régiment comme un temps de plaisir ur des jeunes gens vigoureux et alertes, qui ne lignent ni la fatigue ni la discipline, et qui ne at pas fâchés de voir qu'il y a dans le monde de is grandes villes que Saint-Jean-Brévelay. En parit des cinq ans, il laissa percer ses sympathies ur une durée de service moins prolongée. Il parla
l'honneur en Breton et en soldat, et fut chaleu- LLsement applaudi sur toute la ligne. Il dit aussi . mot de la république, en finissant, et ce fut ur rappeler la nécessité d'avoir des mœurs répuicaines. « Je résume ainsi les mœurs républiines, nous dit-il : le respect de la famille, la souission aux lois et la fraternité envers les hommes, r
PETIT CITOÏBN. *.
66 LK LIVHE OU PEUT OFTOYEW.
a Mon colonel ne parle pas mieux, » s'écria le ca taine Barrière. Je lui souhaite pour ma part, au lonel, de parler aussi bien. Le Flô est un vérital orateur; mais il est plutôt fait pour ces sortei harangues, moitié solennelles, moitié patriarcal! que pour des discussions de tribune. Il me le dit li même en répondant à mon compliment et en faisa allusion à son ancienne candidature; et il ajoul en homme de bon sens : f 11 faut se connaître. »
Le capitaine Barrière gagna le premier prix aï facilité ; il le donna généreusement à celui qui ven: après lui. Nos jeunes soldats n'eurent aucun succi Les paysans en furent ravis. Ils les voyaient rewi avec joie, ils les accueillaient comme des frên mais ils étaient heureux de dire : « On tire aa: bien au bourg qu'au régiment. » El le capital Barrière m'avoua que nos garçons de charrue étaif presque tous de très habiles tireurs. Maître Jeanr avait tant couru, il s'était tellement démené, qi ne m'honora pas ce soir-là de ses réflexions philoi phiques. Il s'alla mettre au lit de bonne heure, et fut une grande chance s'il ne fut pas puni le lend main par M. Guillard pour n'avoir pas su sa leçon.
L'ISPOT
€ II faut, Jeannic, que je te parle un peu de l'impôt : tu sais, le devoir scolaire, le devoir militaire...
— Et le devoir fiscal; oui, mon parrain. Se rendre capable de bien comprendre la loi pour bien la servir; garantir la sécurité du pays au dedans et au dehors; contribuer aux dépenses générales dans la proportion de ses ressources personnelles. Mais il me semble que je n'ai pas besoin de m'occuper beaucoup de l'impôt. Tant que je suis chez mon père, c'est lui qui paie pour moi. Quand j'aurai pris une maison, comme Jean-Louis, et que je serai à mon tour chef de famille, le percepteur m'enverra mon avertissement, et je n'aurai plus qu'à le payer.
V Gomment, Jeannic, est-ce toi qui parles ainsi ?
Sais-tu seulement lire un averiissementy je^einfiiA: ai \i\ rom prendre? Sais-tu distinguer l'impôt établi ptfn'rr'i ristat des charges votées par le département ou piffcri^^ la (oinniune? Es-tu en état de vérifier si lepercep-lpi^u t(Mir roiiiinet une erreur à ton préjudice? ITas-tupailviv brsoin de savoir, le cas échéant, à qui tu dois t'adres-l ^ > lîor pour faire constater et réparer son erreur! Ulrfe' contribuable doit-il le montant de sa cote dès le jour le où raviMiissemcnt lui est remis? ou bien a-t-iltel-r' droit de s'acquitter par douzièmes? Ne veiii-tu pas I ^ savoir si les impôts sont bien ou mal répartis, siroftL a ronsulti^ en les établissant, la raison et la justicellr^ Tu parles du percepteur, commQ s'il était le sedl ^ a^Mil fiscal ; mais n'y a-t-il pas le receveur des contri- V^ bulions indirectes? le receveur de l'enregistrementl l le rocovour buraliste? le receveur de la douane dans L les communes frontières? le receveur de l'octroi? fll n'y a rien de plus compliqué que le fisc, et rien de plus L iiêcf\visaire A connaître, puisqu'on est journellement 1 au\ prises avec lui. D'ailleurs, mon ami, tu seras y piMil-iMre dt^pulé quelque jour, et tu devras voter rimpfti; ou conseiller général, et tu discuteras le bu(I^M>t du département; ou tout au moins con- 8(Mller municipal, et il te faudra gérer la fortune de la commune, recettes et dépenses. En te parlant (b\s impôts, je te parle, mon ami, de tes propres allai re s.
— Je ne dis pas non. Grand-père a essayé de phi- Jo5opher sur tout cela avec mo\^ m^u \i^xt3.îa ; mais