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Les plus sages législateurs de Tan ti qui té, ïes philosophes les plus éclairés et les plus Vertueux des temps anciens et modernes, ont tous re* connu l'importance de 1 éducation; tous Tout considérée comme Tune des premières conditions de la grandeur et de là stabilité des empires. La monarchie des Perses , les républiques de Sparte, d'Athènes, et de Rome, ne se sont
a ESSAI SUR l'éducation
élevées au plus haut degré de puissance et de splendeur, que parce qu'elles donnoient tous leurs soins à leducaiion de la jeunesse. Ce fut dans leurs écoles que se formèrent ces grands hommes, dont l'histoire nous^ transmet les noms environnés de tout l'éclat de la gloire , de tout le respect dû à leurs vertus. Les Lycurgue , les Socrate,.les PJaton employèrent leur sciente' et leurs lumières à instruire, à guider la jeunesse , et nous confondons dans notre juste admiration le souvenir de ces bienfaiteurs dVi genre humain, avec celui des Oyrus, des Léonidas, des Aristide , des Périclès , des Scipion.
Si des législateurs et des philosophes païens attachoient un tel prix à l'éducation , lors même qu'elle nepouvoit avoir pour but qu'une gloire périssable et des avantages passagers , de quelle importance n'ëst-elle pas aux yeux d'un philosophe chrétien, dont les efforts ne tendent pas seulement à procurer le bit^n-êtrei de la société, mais encore à former des hommes destinés à jouir d'une gloire et d'une félicité immortelles! Quel intérêtplusgrand que celui qu'inspirecettegéné*^ ration naissante, appelée par la Providence à remplir les devoirs sacrés de citoyen, de fils.
de père , de magistrat ?. ses vertus ou Ses vices auront ou une influence salutaire , ou des conséquences terribles. Celle vérité aété reconnue de tous les temps, et par tous les hommes; elle 1 est de nos jours , car jamais peut-être on n'a donné autant de soin et d'attention à l'éducation de la jeunesse. Les écoles publiques sont en grand nombre : des maîtres habiles les dirigent, toutes les sciences y Sont enseignées avec un zèle et une émulation bien louables. D'où vient donc que nous ne voyons plus ces exemples sublimes d'héroïsme et dç dévouement, cet oubK de soi-même pour ne travailler qu'au bien général, dont nous trouvons de si nobles modèles dans rhistoire ? D'où vient qu'une ambition rétrécie tourmente tous les esp^-its, d'où vient qu'un égoïsme contagieux et mortel dessèche les âmes ? Cette maladie si Commune aujour- , d'hui, et qui semble menacer la société d'une entière destruction , ne prendroit-elle pas sa principale source 4ans un vice d'éducation, dans le défaut d'harmonie entre l'étendue/ des connaisances et l'élévation dessentimens? Tout ce qui a la moindre appar^elice d'exaltation est frappé de ridicule ; le calcul froid et positif de
4 ESSAI S€R l'ÉDCCATION
tous (es intérêts matériels de la vîe , est seul ce qui paroît raisonnable et! digne d éloges. L'enthousiasme pour la religion, pour les princes qui nous goQvernent , pour le bien public, n'est plus qu'une petitesse qu'on renvoie aux siècles d'ignorance de nos pères. Si l'homme étoit naturellement porté au bien , il suffiroit de lui tracer la ligne de ses devoirs, pour qu'il la parcourût sans s'en écarter jamais , et il ne lui en coûteroit aucun effort pour pratiquer la vertu ; mais nos passions, qui croissent à mesure que notre esprit est plus cultivé, ne nous imposent-elles pas la nécessité de combattre san-s cesse ? Pouvqns-nous vaincre des obstacles si grands , si multipliés , sans nous élever continuellement au-des3us de nous-mêmes, et ce combat perpétuel n'exîge-t-il pas un certain degré d'exaltation ? Par ce mot, je n'entends point cet enthousiasme bouillant et aveugle qui dégénère en fanatisme, et qui n'est propre qu'à enfanter l'injustice et la cruauté; mais j'entends cet élan spontané du cœur vers tout ce qui est grand et généreux , ce désir du bien, réglé par la raison lorsqu'il s'agit d'en faire l'application aux différentes actions de ia vie.
Il me semble donc que I éducation doit tendre à élever , à échaufTer l'âme , à mesure qu'elle développe et étend les facultés de l'e»^ prit,- Ce système pourroit avoir , à la vérité , des dangers entre les mains dun maître qut manqueroit de lumières ou de prudence ; mai^ mis en usage par des hommes doués d'un juge^ ment droit, animés de l'amour de Ja vertu , il offriroity je crois*, les résultats les plus heureux. On n'est grand que par le cœur, a ditMassillon; or^ qu'y a-t-il de plus propre à nous procurer cette grandeur que l'amourdela justice et l'abnégation de soi-même? Il faut donc inculquer'de bonne heure aux jeunes gens ces deux* maxime^^ ils rechercheront avec moins d'avidité les places, les honneurs , les richesses , quand ils seront' fortement pénétrés des devoirs que ces richesses, ces honneurs, ces places leur imposent -^^ et la société recueillera le double avantage de ne plus être troublée par une foulede concurrent ambitieux, et d'être gouvernée par des hommes» qui n'auront en vue que l'utilité publique.
Plus les institutions d'un pays sont libérales ^^ plus il faut dans les peuples de modération , de justice, de patriotisme; un grand nombre de^
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citoyens étant appelés à prendre part au goiiyernement , et leur action s'exerçant dans un cercle plus étendu , et sur des matières d'une plus haute importance , il est essentiel qu'ifs ne soient mus que par des motifs purs et dépouillés de toute ambition personnelle.. Car si les peuples trouvent dans une sage liberté des ga* ranties contre le despotisme des princes , il est juste aussi que les princes et l'état trouvent dans les vertus des citoyens des garanties contre l'anarchie. On convient généralement qu'une république ne sauroit subsister ni fleurir sans un désintéressement absolu, un dévouepient sans bornes de la part des particuliers ; comnieht donc une monarchie qui se rapproché par ses institutions des formes i^publicaines subsisteroit-elle sans ces deux condi' lions indispensables?
Or, rien n'est plus propre assurément à inspirer des sentimens élevés qu'une éducation conduite de manière à donner aux esprits cette impulsion noble, ces ressorts généreux, sans lesquels on ne sauroit rien produire dé grand. Les leçons et les exemples, des maîtres doivent tendre surtout à prémunir les jeunes gens contre
toute espèce d'ëgoîsme , car on ne peut se dîs*simuler que c'est là le vice dominant , la grande plaie du siècle; et si l'instruction qu'on leur donne a pour but de les rendre aptes à servii* l'État , il faut leur faire sentir en même temps qu'il est beau d'allier la modération à la convie* tîon intime de ses forcés , et qu'on ne doit pas, quelque talent qiie l'on oit , rechereber les emplois en usant d'intrigues , et seulement pour faire parler de soi , ou pour acquérir des richesses. En un mot , il faut leur faire comprendré qu'il n'est point de patriotisme, saris ce dévouement entier et isiiblime , qui exclut toul calcul de personnalité. Le désir de consacrer à
son pays les connoissances acquises par f'éducation, est sans nul doute naturel et légitime; maièc^esfplus encore avec les vertus de l'bomme de bien, qu'avec les talens de l'homme d'esprit, qu'on sert la patrie; c'est avec la sagesse qiii édifié ou conserve , et non avec l'ambition qui trouble et botileverse. Un des grands avantages des gouvernemeils constitutionnels est que, toutes les carrières étant ouvertes à tous les genres de mérite , tous leà citoyens sont également admissibles aux différentes fonctions ci-
8 ESSAI SUR l'Éducation des princes.
viles et militaires. Néanmoins, ce puissant moyen de prospérité publique peut facilement dejenir une source de discorde , par cela même qu'en assignant pour ainsi dire un but à chaque prétention ,. un aliment à chaque intérêt , il transforme la société en une vaste arène, dans laquelle les passions égoïstes prédomineront toujours , à moins qu'un système d'enseignement propre à exalter les sentimens généreux n'élève une digue contre, ce torrent dévastateur.
Je n'ai point la présomption de vouloir tracer ici un plan de conduite aux instituteurs dont l'expérience et les lumières sont fort supérieures aux miennes ; mon désir se borne à leur soumettre de simples observations que les circonstances m'ont mise à même de faire bien souvent, quoique le cercle de mes relations sociales soit extrêmement restreint. D'ailleurs cette matière n'étant poi^nt celle que je me suis proposé de traiter , je passerai à ce qui esl; essentiellement le sujet de cet Essai. .
Df r€litiratton Itt» Ighcïnct»
ir.
L éducation d'un prince destiné à régner constitutionnellement est, sans contredit, une chose de la plus haute importance pour lui-' même comme pour les peuples qu'il doit gouTcmer : placé au premier rang , non point pour recevoir un tribut de louanges et de req>ects, mais pour être l'objet d'un examen scrupuleux , trop souvent , hélas ! fait par la malveillance, que de modération, de fermeté d'âme, de talens de tous genres ne
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lui faut-il pas pour tenir dune main sûre la balance de la justice , pour savoir discerner au milieu de circonstances difficiles et d evènemens compliqués, ce qu'il doit à la dignité de sa couronne , ce qu'il doit au bonheur de ses peuples? D'une part, il est contraint à réprimer lespi^étentions devenues plus excessives , à mesure qu'il leur a fait plus de concessions ; d'autre part , il est contraint à veiller continuellement sur lui-même , pour ne pas outrepasser les bornes de son pouvoir: Condamné à naviguer entre ces deux écueils également dangereux , il faut qu'en pilote habile il sache éviter l'un et l'autre , et conduire au port le vaisseau de l'état que les orages menacent de briser et d'engloutir. Cette tâche est bien difficile ! des obstacles innombrables la rendent infiniment pénible, et pour l'accomplir il faut un caractère qui réunisse des qualités opposées, et qui semblent pour ainsi dire s'exclure réciproquement. Il faut un heureux mélange de courage et de modération , de fermeté et de douceur, d'adresse et de franchise, d'exaltation et de sagesse.- En un mpt , il faut une réunion de vertus forteiS^ et actives , et de vertus paisibles.
Daos Un gouvernement absolu, il suffit, pour le bonheur des. peuples, que Iç monarque soit juste et humain ; qu'il ait assez de fermeté pour faire respiecter les lois , et assez d'esprit d*ordre pour maintenir ce qui existe. L'obéissance y est d'autant plus facile, que le temps en a fait une
plus longue habitude ; on n'examine point pour*-
quoi l'on obéit , et lorsque le joug n'est pas trop pesant on le supporte sans murmurer. L'attachement au prince est en quelque sorte * une ancienne tradition qui se transmet de génération en génération, et l'enthousiasme public se mesure sur le degré de puissance de celui qui gouyerne ; mais ce prestige s'évanouit dès que le pouvoir du souverain est limité. Le vulgaire ne voyant plus en lui l'arbitre de sa destinée , crmt lui devoir moins de respect , et porte souvent Taudace jusqu'à lui contester des droits qui sont les attributs de son rang. Ses actions politiques et privées , les travers de son esprit , les défauts de son caractère , deviennent l'objet d'une attention maligne; la censure publique attaque sans ménagement celui qu'on envie encore , mais qu'on craint moins ; et cette dangereuse habitude de critiquer ce qui mérite
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nos respects 9 finit par porter une fune&te atteinte à ramour que les peuples doivent à la personne du souverain.
C'est dans de semblables conjonctures que la force morale de l'homme doit remplacer la puissance matérielle ; c'est alors que les talens, les vertus 9 la grandeur d'âme du prince doivent obtenir de la volonté libre des peuples- ce qu'il ne peut plus exiger par un commandement absolu , et reconquérir ainsi par l'ascendant d'un esprit et d'un caractère supérieurs , cette obéissance sans laquelle ses efforts pour le bien général sont paralysés. Cette domination est sans contredit la plus noble de toutes pour les gou- VernanSy comme pour les gouvernés : fondée sur dessentimens de confiance et d'estime réciproques 9 elle est propre à atteindre les plus grands résultats; mais pour recueillir de cette forme de gouvernement tous les fruits qu'elle semble promettre , il est indispensable que l'éducation du prince, ainsi que celle des citoyens, soit conduite de manière à faire concourir les talens et les vertus de tous à l'utilité commune. C'est cette tendance de tous les esprits vers un môme but qui seule fait la force des états, en main^
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tenant 1 uiilon de la société , sans laquelle il n'y a ni paix ni sécurité pour les peuples.
Jetons un coup d œil sur la situation actuelle de FEuropc , et examinons quelles sont les dispositions des souverains et celles de leurs sujets. On ne peut nier que tous les trônes ne soient aujourd'hui occupés par des princes justes, modérés, bienfaisans; on chercheroit en vain un despote , un tyran parmi eux. Plusieurs même se sont volontairement dépouillés d'une partie de leur puissance pour améliorer la position sociale de leurs peuples. Ont-ils obtenu, pour prix de cet effort magnanime , Tamour de leurs sujets, la^ reconnoissance publique? non; presque partout l'audace et Tinsubordination paient de si nobles sacrifices, et en cela les peuples ressemblent aux anges rebelles, dont l'ingratitude est d'autant plus révoltante , qu'ils avoient été traités avec plus de libéralité par le Créateur de l'univers. Quelle est donc la caqse de ce caractère d'hostilité permanente qui distingue notre siècle ? Peut-on la chercher ailleurs que dans les principes erronés de cette philosophie moderne qui a brisé tous les liens en détruisant toutes les vertus ; de cette philosophie
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qui a instruit les peuples dé leurs droits, maia qui les a laissés dans loubli complet de leurs devoirs ) comme s'il étoit possible qu'il existât sur cette te;rre uue situation quelconque , où les obligations ne fussent pas en proportion des avantages? Sa doctrine pernicieuse a flétri les âmes en mettant l'intérêt personnel à la place de tous les sentimens nobles et généreur ; elle a rendu l'homme faible en le .réduisant à lui seul i sa mortelle influence s'est étendue sur toutes les classes de la société , son venin a infecté tous les cœurs, l'ignorance même n'a point été à l'abri de ses atteintes, et, semblable à ces vents brûlans de l'Afrique^ son souffle destructeur a desséché 'tout ce qu'il y avoit de sève et de vie dans le corps i^cial.
L'éducation seule peut réparer tant de maux, en donnant aux esprits une impulsion contraire. Sa tâche est bien glorieuse , puisque ses efforts, sagement dirigés, |)euvent rendre encore les hommes capables de grandes actions, en leur inspii'^nt cette élévation, d'âme qui doit être le caractère distinctif de l'espèce humaine. L'éducation des princes destinés à régner doit surtout être empreinte de cette grandeur qu'on aime à-
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trouver dans ceux investia de la mission auguste de commander aux autres. « Mon fils, disoit » Cambyse à Cyrus , le moyen le plus sûr pour • se faire obéir volontairement , c'est de bien 9 convaincre ceux à qui Ion commande , qu'on « sait mieux ce qui leur est utile qu'eux-mêmes, tet qu'on est plus prudent et plus habile «qu'eux. — Mais que faut -il faire, demanda » Cyrus à son père , pour paroître plus prudent »et plus habile que les autres? — Il faut, reprit I» Cambysè, l'être effectivement, a On ne sauroit trop louer la sageàse de cette leçon qui renferme en peu de mots toute la science du gouvernement. Tout le ïnonde sait que Cyrus fut un des princes les plus accomplis dont l'histoire nous ait transmis le souvenir. Sagesse , modération , courage , ^grandeur d'âme , élévation de sentimens, merveilleuse dextérité pour manier les esprits et gagner les cœurs, profonde connoissance de l'art rnilitâire, génie vaste, prudente fermeté , application infatigable à veiller sur les intérêts de ses peuples, aucune vertu ne lui manquoit. Tel est l'admirable portrait d'un prince qui donna au monde l'exemple à jamais fameux d un conquérant chéri de ses peuples ,
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chéiî des nations qu'il avoit soumises. Une éducation forte et généreuse développa dans Cyrus des vertus et des talens qui firent de ce prince un héros , dont la célébrité ne fut fondée que sur la justice , et qui le rendirent digne de servir de modèle à tous les siècles. Je ne prétends pas, cependant. vouloir prouver que le système d éducation alors en vigueur chez les Perses , puisse être de nos jours suivi dans tous ses points. Il serait absurde d essayer d'introduire la discipline sévère d un peuple à demi barbare dans les collèges d une nation parvenue au dernier degré de la civilisation; mais il me semble néanmoins qu'on peut adopter et appliquer ce qu'il offre d'essentiellement bon dans sa partie morale , en ayant soin de le revêtir de formes analogues aux habitudes actuelles et*aut opinions dominantes. Chacun a ses rêveries; voici les miennes sur la manière de former un jeune prince , pour le rendre capable de régner avec éclat dans une des situations les plus épineuses que je connoisse , celle d un souverain constitutionnel.
Lëducation publique, si favorable au développement des facultés de l'esprit, est sanscontredit la plus propre à former des citoyens habiles; mais elle ne me paroît pas offrir les mêmes avantages lorsqu'il s'agit d'élever un prince destiné à régner. L'instruction d'un roi et celle d'un particulier ne sauroient être fondées sur le même genre de connoissances; les devoirs
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de TuD et de l'autre étant très différens, il est nécessaire que leurs talens le soient aussi. Les règles établies dans les collèges sont communes à tous les élèves ; elles ralentissent les progrès dans les études, et ce cjui est un bien pour ceux-ci deviendroit un inconvénient grave pour un prince. Les premiers, en sortant des écoles publiques, rentrent dans leurs familles ; ils y retrouvent du loisir et des facilités pour acquérir ^è qui manque à leur instruction ; pour peu qu lis soient studieux , ils peuvent la compléter par un travail qui n'est entravé par aucun devoir. Un prince ne s'appartient pas , il peut être appelé au trône au sortir du collège; il connoitra alors les langues d'Athènes et de Rome , les mœurs et l'histoire de ces républiques , mais il ignorera la langue de son pays , l'histoire et les mœurs des peuples qu'il doit gouverner. Transporté ep quelque sorte dans un monde nouveau , tout l'étonnera , et ses actions seront empreintes de timidité et d'irrésolution ; des courtisans perfides s'empareront de -ton esprit, et brigueront le dangereux et fatail honneur de dictQr tous les actes de son gouvernement. La volonté du souverain ainsi enchaînée dans sa
jeunesse reprendra bien difficilement son énergie , et tout son règne se ressentira peut-être de la foiblesse qu'il aura montrée à son début, et de la funeste impression qu'elle aura faite sur ses peuples. 11 me semble donc qu'il est infiniment utile ; pour le bonheur d'une nation, que le prince entre les mains duquel reposent ses destinées , soit capabje de régner par lui-même le plus tôt possible ; et, pour atteindre ce but , l'éducation privée me paroît préférable à l'éducation publique.
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ÇUB SEMA MB S LA PREMIERS EVrAVOE.
H0TX09S DE RXI.IGIOH ST DS MORàI.1.
Je suppose un enfaat dans cet âge tendre où les premières lueurs de rintelligeiice se manifestent. Les idées, encore vagues et confuses, rendent inutiles tous les efforts qui ont pour but la culture de Tesprît; mais le pœur est déjà susceptible de recevoir quelques semences de religion et de morale. Il faut alors parler à Tenfant de la grandeur, de la bonté infinie de.
ESSAI SUR LEDUCATION DES PRINCES. 2f
Dieu , lui apprendre à Taimer, à lui adresser de petites prières simples et à la porfée de son âge. Dans tous les obfets qui attirent son attention , et qui excitent les transports de sa joie enfantine ; comme les fleurs , les fruits , les animaux, on lui fait admirer la suprême puissance d'un Dieu qui a créé tant de merveilles ; on accoutume peu à peu son âme à une tendre recon» noissance envers Tètre souveraiirement bon, qui est la source unique de toutes les jouissances dé rhomme. On lui apprend à craindre un Dieu juste , qui hait la méchanceté , la désobéissance et le mensonge, qui punit sévèrement les médians, mais qui récompense et bénit ceux qui Taiment. On s attache surtout à lui inculquer, dès que son intelligence est capable de la saisir, cette grande et utile vérité de la présence de Dieu , qui voit non seulement nos actions les plus cachées, mais qui connoît jusqu'à nos pensées et nos désirs. On cherche à, lui inspirer une tendre pitié pour le malheur, la souffrance, la pauvreté ; on ouvre son cœur à la bienfaisance , en lui faisant goûter la douceur de soulager l'infoftune d'autrui; on l'habitue à faire* de bonne grâce quelques petits sacrifices pour/
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être util« ou pour faire plaisir aux autres. Je dois ajouter ici qu'à cet âge , de même que dans tout le cours de l'éducation ^ il est important d éloigner des enfans lés personnes qui pourroient par leurs paroles , ou par leurs actions , démentir ces principes. Il faut aussi ban^ nir avec soin des jeux de lenfant tout ce qui pourroit noprrîr et fortifier un instinct de cruauté, qui semble inhérent à , la nature de rbomme, et le faire rougir de chercher son plaisir dans les toûrmens ou la mort d une créa* ture vivante. Si Ton a à former un caractère docile, la tâche du maître sera bien plus aisée^ et les caresses, la douceur et la persuasion obtiendront davantage que la sévérité ; "mais si lepfant est opiniâtre, la volonté du maître ne doit jamais fléchir; ce qu'il exige de son élève doit toujours être dicté par la justice et la raison, énoncé avec un ton calme et précis. Lorsqu'il aura exprimé ses intentions de cette manière, et qu'une prompte et entière obéissance n'en sera pas la suite immédiate, il réitérera ses avertissemens; si l'obstination continue, il amènera l'enfant à faire quelques petites expériences, dont les conséquences ne soient pas trop
graves, mais cependant capables de produire de Vîmpression, et il saisira le premier moment de la honte et du regret , pour employer le raisonnement, en faisant sentir ai son élève combien on est coupable et insensé de repousser, dans un âge où Ton ne sauroit juger rien par soimême , les conseils d'un guide que les lumières de Texpérience mettent fort au-dessus de lui. Par ce moyen , on l'accoutumera peu à peu à avoir de la déférence pour les avis dé son maître. Si l'enfant est enclin à des accès de dolère, on le laissera crier et se débattre sans avoir l'air de faire attention à lui ; et qua,nd la lassitude aura ramené le calme , alors on lui peindra avec des couleurs vives tout ce qu'il y a d'odieux dans un défaut qui peut avoir des résultats aussi funestes; dans un défaut qui nous aliène tous les cœurs, et nous rend méprisables aux yeux des hommes, autant que nous sommes coupables devant Dieu. On doit s'attacher surtout h f^re agir fortement sur son esprit cette d^fmière crainte , qui sera le mobile lé plus puissant et Iç plus sûr qui puisse le porter à s'imposer de la contrainte, ou du moins à former de bonnes résolutions. Il faut
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toujours éviter de donner des. leçons dans le moment où les passions sont dans une grande effervescence , parce qu'alors on en compromet 1 utilité. On usera également du moyen -que je viens d'indiquer,. pour combattre le mensonge, la dissimulation , la délation, tous les vices bas. En général, on ne sauroit mettre une attention trop soutenue ni trop prématurée^ à former le cœurde l'homme, surtoutceluid'un jeune prince; ne seront-ce pas les qualités de son. cœur qui le feront chérir de ses peuples, qui lui inspireront le noble désir de se consacrer tout entier à procurer leur bonheur? D'ailleurs son moral ainsi préparé rendra la ctilture de l'esprit infiniment plus facile et plus efficace. Accoutumé de bonne heure à la douceur, à l'obéissance, il recevra avec plus de docilité les leçons de ses maîtres ; elles se graveront mieux dans sa mémoire, et lorsque le moment de commencer des études plus sérieuses sera arrivé , il fera de plus grands efforts et des progrès pjus rapides.
Dès que l'enfant sera susceptible de fixer son attention , on lui apprendra à lire et à écrire ; il me semble qu'on pourroit facilement faire marcher de front l'enseignement de ces deux cho-
ses.. Je crois même que leur réunion en rendroit la conception plus prompte , simplifieroit le travail de l'enfant au lieu de le compliquer, et oiTriroit , de plus , l'avantage de gagner un temps •précieux. Quand l'enfant saura lire , on exercera sa mémoire en lui faisant apprendre , non pas des fables y dont la morale est toujours perdue pour lui , parce qu'elle ne s'y montre ordinairement que revêtue d'une certaine finesse , qui la met au-dessus de la portée de son âge , mais quelques traits d'histoire choisis avec soin parmi ceux qui. offrent des modèles de piété envers Dieu, de piété filiale, de patriotisme, de dévouement à l'amitié, de courage, d'élévation de sentiment. Ces traits d'histoire seront écrits dans un, style simple, afin que lenfant puisse de lui-même en saisir les beautés. On lui en fera faire de petits extraits , qui seront sans doute bien informes dans les commencemens , mais qui auront l'avantage de le rendre plus attentif à ses lectures , et de l'accoutumer à exprimer ses pensées avec clarté et noblesse.
Les soins physiques sont aussi une partie essentielle de l'éducation de la première enfance; ils doivent être actifs, vigilaus et éclai-
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rés , c est-à-dire exempts de cette recherche de délicatesse qui multiplie les hesoins du luxe et de la mollesse. Une nourriture simple , des repas réglés avec exactitude , une grande propreté, beaucoup d'exercice, surtout en pleiiî air et par tous les temps ; des bains de rivière , des jeux qui auront pour but de fortifier le corps en donnant de la grâce et de la souplesse à tous ses mouvemens. La natation, Téquitation, lescrime, seront enseignées le plus tôt possible: ces leçons rempliront les momens qui ne seront point occupés par l'étude ; elles entretiendront dans l'enfant une certaine habitude d'activité , et cet équilibre parfait entre la vigueur du corps et la vigueur de l'esprit, si nécessaire au développement des facultés de l'un et de l'autre. Ces exercices seront aussi très utiles pour affermir de bonne heure l'âme contre tout ce qui offre quelque apparence de danger, et pour lui imprimer ce caractère d'intrépidité qui, lorsqu'il est uni à l'adresse , agit si puissamment sur l'imagination d'une nation guerrière. On accoutumera un jeune prince à se passer de tous ces petits services, de ces soins minutieux que l'étiquette de quelques
cours a multipliés à lexcès ; destiné à être pen» dant toute sa vie l'esclave de sa grandeur, il faut du moins qu'il ne porte que les nobles chaînes des devoirs de son rang , et qu'il puisse s'affranchir de celles dont des usages puérils ont entouré les trônes. Ainsi , dès que l'âge lui permettra de renoncer au secours d'autrui , il s'habillera seul ; on le surveillera néanmoins , afin que toute sa personne présente cet air de propreté et d'ordre si agréable à l'oeil. On veillera aussi avec exactitude à ce qu'il emploie toujours un langage doux et affable lorsqu'il commandera à ceux qui l'entourent et le ser-r vent ; car il est important qu'il comprenne , dès sa plus tendre enfance , que son rang ne lui donne pas le droit d'humilier ceux que la Providence a placés dans une condition inférieure ou même obscure, et qu'une obéissance fondée sur l'amour et l'estime est infiniment plus sûre que celle qui est le résultat d'ordres impérieux ou injustes. En un mot, rien ne doit être perdu dans une éducation bien dirigée ; les moindres leçons doivent avoir un but moral, et tendre au perfectionnement du coeur et de l'esprit. Ces petits moyens conduiront l'élève