‹ Le livre du peupleChapitre 26 sur 28 · ESSAI SUR LEDUGATION DES PRINCES · texte numérisé non relu

ESSAI SUR LEDUGATION DES PRINCES

jusqu'à 1 âge de sept ans, époque où commence une instruction renjferméè dans des bornes moins étroites, et où Ion donne à un jeune prince un goui?erneur chargé de la garde de ce dépôt précieux. Je ne puis m empêcher de remarquer ici la sagesse et la tendre sollicitude d'un monarque modèle de honte , qui a fait choix pour être le guide d'un enfant auguste et cher à tant de titres, de celui qui couvre du voile de la plus touchante Inodestie , des connoissances vastes autant que solides, unies à une piété sincère, à une loyauté chevaleresque.

€l)aijr îi'un ^omnmuv:

Le choU d'un gouverneur est un objet de si haute importance, qu'on ne sauroit y apporter trop d attention. Placé auprès du prince pour devenir le guide et le modèle de sa jeunesse , il. faut qu'il possède les qualités et les vertus qu'il veut faire aimer à son élève. Les conseils sont beaucoup sans doute, mais leur empiré s'affoiblit s'ils ne sont appuyés par l'exemple.

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Les enfans ont ^ en général , une pénétration extraordinaire pour découvrir les défauts des graqdes personnes , surtout ceux de leurs maîtres ; il est donc essentiel qu'ils voient toujours dans ceux-ci un accord parfait entre les paroles et les actions. Ainsi un gouverneur qui veut inspirer à son élève la crainte de Dieu, le respect pour la religion , doit être lui-même pénétré de cette piété tendre, de cette piété éclairée , dont la praticpie se concilie avec les devoirs de chaque état, telle enfin que Massillon nous la dépeint avec tant d'éloquence. Un gouverneur qui veut inspirer à son élève l'amour de la justice, doit donner l'exemple de cette vertu dans tous les actes de l'autorité qu'il exerce ; et pour rendre la leçon plus frappante, il faut qu'il raisonne avec l'enfant, afin de lui faire comprendre dans quel but il lui adresse des réprimandes, ou lui inflige des punitions, et l'amènera se convaincre que ce n'est ni le caprice, ni une sévérité outrée qui font agir son maître.. 11 faut donc qu'il* soit calme, patient, qu'il ait un empiré entier sur ses passions pour que son élève apprenne de lui à réprimer , à dompter les sieniles ; il faut encore que son ca-^

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ractère soit aimable et communicatif , doué de cette benté simple et indulgente, qui se met sans effort à la portée de la foiblesse de Tenfaoce, et qui sait partager ses innocentes joies sans rieu perdre de sa dignité. Par ces moyens , il gagnera la confiance et l'affection de son élève ; et ces sentimens, joints au respect du à ses vertus , lui donneront uq ascendant infaillible. 11 en est de même pour ce qui concerne Tinstruction ; si un gouverneur Veut en faire sentir Futilité 9 il faut qu'il ait le goût de l'étude , que son esprit soit assez cultivé pour rendre instructives les conversations qu'il aura avec son élève, et pour pouvoir diriger avec discernement l'enseignement des différentes sciences qui doivent orner son intelligeace et former son cœur. Il est essentiel encore que le gouverneur ait une façon de penser noble et élevée, afin de communiquer à son élève cette chaleur d'âme , cet enthousiasme généreux pour tout ce qui est grand et beau. Un homme qui offriroit l'ensemble de toutes ces qualités précieuses , mériteroit assurément d'avoir tine autorité entière et immédiate sur tout ce qui fait partie de l'éducatiun d'un prince; dans ma manière de voir, il

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seroit seul chargé de cette tâche auguste, et je supprimerois les précepteurs et le% sous-precepteurs, dont les rivalités sont souvent dangereuses, en ce qu'elles deviennent la source de mauvais exemples, ou quelles ont du moins l'inconvénient de retarder les progrès de Tinstruction. Ces personnes seroient remplacées par des professeurs de différentes sciences , qui viendroient donner les leçons à des heures fixes, et qui ne seroient point attachées particulièrement à 1 éducation du prince. Mais il faudroit néanmoins s'appliquer avec une scrupuleuse exactitude à ne choisir 'pour ces emplois que des hommes recômmandables par leurs principes religieux et politiques, ainsi que par une grande régularité de mœurs.

Voyons maintenant quelle seroit la marche à suivre pour hâter les progrès d'un jeune prince dans les connoissances qu'il va chercher à acquérir, et surtout pour que ces mêmes connoissances lui donnent cette rectitude de jugement, et cette droiture de cœur, qualités absolument nécessaires à ceux qui gouvernent.

Les deux grands moyens de perfectionnement qu'offre l'éducation publique, sont : l'émulation

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qui slimule les esprits et favorise le développement des facultés intellectuelles, et ensuite cette communication intime d'un grand nombre de caractères différens, qui nous apprend à plier nos goûts à ceux de nos semblables, et à faire quelques sacrifices d'amour-propre ou d'intérêt personnel, pour mériter leur estime et leur affection. Pour retrouver autant que possible ces deux avantages dans l'éducation particulière d'un prince, je vQudrois qu'on choisit pour être élevés avec lui , quelques enfans de son âge pris dans les familles les plus considérées de l'état , c'est-à-dire dans celles qui, ayant donné des preuves d'attachement à la religion et de fidélité au souverain, offriroient la garantie que leurs enfans ont eu dés le berceau de bons exemples et de sages leçons. Cette faveur, qui deviendroit une distinction flatteuse, une récompense accordée à la vertu , seroit en même temps un bienfait pour les familles qui en jouiroient , et d'une grande utilité pour le prince , qui se verroit ainsi entouré d'objets capables d'exciter son émulation, et de lui faire goûter les charmes de l'amitié. Peut-être ce moyen deviendroit-il une • source de consolations pour toute sa vie ; car

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ces liens formés dans Tàge le plus tendre » sous les yeux d un guide vigilant et éclairé^ cimentés par le temps et par une estime réciproque y lui assureroient la possession du trésor le plus précieux pour un roi , quelques amis qui osent lui faire entendre le langage de la vérité.

Pour atteindre ce but, il est indispensable de faire régner dans cette petite école une Justice exacte, ainsi qu'une parfaite égalité; Il faut que le rang soit entièrement oublié dès qu'il s'agit de récompenser l'application^ l'obéissance^ la douceur du caractère; toutes les leçon s seront prises. en commun sous la surveillance du gouverneur,, qui sera attentif à ce que les professeurs chargés de l'enseignement des différentes sciences n'écoutent jamais les inspirations de la flatterie , mais au contraire celles de la plus sévère équité, dans la distribution des éloges ou des reproches qu'ils auront à adresser aux élèves. Les heures seront fixées pour l'étude , à peu près comme dans les classes d'dn collège, afin d'observer l'ordre nécessaire pour mettre le temps è profit. La journée sera divisée de manière à ce qu'il en reste une partie pour les exercices du corps, qui tiendront lieu d'autre récréation.

Les études qui occuperont les eni^ns depuis l'âge de sept ans jusqu'à celui de douze seront : la religion , l'histoire , la géographie , la langue du pays et les langues étrangères modernes. Je traiterai séparément chacun de ces articles , afin de m'expximer avec plus d'ordre et de clarté , et j'expliquerai le plus brièvement qu'il me sera possible les avantages que j'entrevois dans cette méthode d'enseignement, et le résultat qu'elle me semble offrir sous le rapport de la morale.

fl(lfi9i0u.

La nécessité d'asseoir tout plan d'éducation bien conçu sur la base inébranlable de la religion, peut être considérée sous trois faces dans l'éducation des princes destinés au trône. Nécessité absolue par rapport au salut éternel , nécessité absolue par rapport au bonheur temporel des rois et des peuples , nécessité absolue par rapport à la gloire tetnporellç des rois. Il

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faudroit Téloquence forte et majestueuse de Bossuet , ou 1 éloquence tendre , entraînante et persuasive de Fénelon et de Massillon , pour traiter dignement un sujet aussi élevé; je n essaierai donc point de développer les grandes et sublimes vérités de la religion, les preuves qui établissent la divinité de son origine :'Une semblable entreprise suppose un talent supé« rieur, et des études fort au-dessus de la portée d'une femme. Je me bornerai seulement à démontrer le secours et Tappui que nous trouvons dans la religion , pour remplir dans toute leur étendue nos devoirs envers Dieu et envers les hommes. Heureuse si je ne reste pas trop audessous de la tâche que je me suis imposée , et si Dieu qui accueille avec une égale complaisance , et le sacrifice du riche , et l'humble offrande du pauvre, daigne prêter à ma foible voix des accens capables de persuader.

Le premier, l'unique but de l'homme sur la terre, est de connoître son créateur, de l'aimer, de le servir. La religion nous enseigne qu'il est un Dieu, l'univers entier nous révèle son existence. Sa bonté, sa sagesse suprême, éclatent dans toutes ses œuvres, qui sortt un témoignage

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grand de tous ses devoirs, celui d'aimer Dieu et d'aimer son prochain.

, Ce précjepte^ simple en lui-même, acquiert néanmoins une grande e^Ltension pour l'homme ciyilisé , et lui impose une multitude de sacri-fices , qui sont autant de conditions essentielles de son salut. Là où les intérêts individuels sont continuellement en contact, où toutes les passions se rencontrent et se heurtent à chaque pas, il faut beaucoup d'amour de Dieu, beaucoup d'abnégation de soi-même, pour se maintenir dans la voie de la justice.

L'homme civilisé ne sauroit donc accomplir sa mission sur la terre sans le secours de Dieu , sans une connoissance parfaite de la religion. Or, si celui qui vit dans une condition privée ne peut se passer de ses lumières , comment lui roi ; qui tient dans se^ mains la destinée de plusieurs millions d'hommes, gouvèrneroit-il sans elles ?Les illusions de la puissance éblouis^ sent ses yeux , de brillans mensonges environnent son trône, toutes les passions conspirent contre ss^ gloire , et il n'y a que le flambeau de

la foi qui puisse assurer sa marche à travers ce labyrinthe de ténèbres. On m'objeqtera que la

philosophie |>rescrit aussi des vertus. Je le veux biejQ ; plusieurs philosophes, je le sais , ont prêché lamour de Thumanité , la protection pour les foibles , le mépris des richesses. Mais rÉvangile nous dit-il le contraire ? n'y voyonsnous pas à chaque ligne ces maximes fondamentales, épurées, perfectionnées encore par tout ce que l'humilité chrétienne a de.plus tguchant? 11 y a donc de la folie à repousser avec dédain une morale émanée de la sagesse éternelle , pour régler ses actions d'après des lois dictées parla fausse sagesse humaine. D'ailleurs, les systèmes. des philosophes ne sopt-ils pas aussi variés , aussi multipliés que les caprices de notre imagination ? les uns appellent vertu ce que d'autres appellent vice ; comment fixer son esprit au milieu de tant de contradictions , de tant d'incertitudes? La loi de Dieu est immuable comme son auteur : des siècles se sont écoulés , des empires ont disparu , des peuples sans nombre se sont succédé , tout a subi l'inflexible arrêt du temps; elle seule est restée debout sur les ruines des nations ! Elle est donc Ja seule vérité , c'est donc là seulement que

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nous devons chercher notre appui , notre force et notre salut.

N^écessîté absolue par rapport au bonheur temporel des rois et des peuples. — L esprit humain s'est fatigué à la poursuite du bonheur; tous les philosophes l'ont défini , chacun selon ses idées et ses penchans, mais personne ne l'a connu : fantôme brillant et vain , il fuit à notre approche , ou- s'évanouit dès que nous croyons le saisir. Les trompeuses illusions de la gloire , le néant des grandeurs du tnonde , les cruelles déceptions des plus tendres sentimens dé notre cœur , tout concourt à nous convaincre que le bonheur n'existe point sur la terre, et qu'il faut le chercher dans Tespéranée d'une autre vie. Prenons l'homme dans toutes les conditions de la société , examinons ses efforts, son agitation, pour se procurer ce qui Ratte le plus ses passions et ses goûts; s'il poursuit les richesses , les honneurs , la renommée , les plaisirs , ces biens ne remplissent plus son âme dès qu'il les possède : les richesses augmentent ses inquiétudes et ses soucis, les honneurs le fatiguent, la renommée déchaîne contre

lui toutes les fureurs de leûvie, et , au oiilieu des plaisirs qui Teavironnent , il porte sur son front lempreinte de Tennui et de la satiété. Le pauvre qui borne son ambition à un travail journalier, et qui , entouré de sa famille dans une chétive cabane , offre à Dieu^ soir et matin, ses peines et ses privations , est mille fois plus heureux; cependant son repos est troublé par la crainte, la misère, et par toutes les infir«mités qui en sont la suite. Mais peut-être faut-il chercher le bonheur sur le trône ! c'est de ce côté que se tournent tous les regards , et , en effet , rélévation d'un rang qui n^a plus rien au-dessus de lui semble aussi ne devoir rien laisser à désirer. Ah ! c'est là qu'il habite le moins. Quels devoirs pénibles et multipliés ! quelle agitation de tous les instans ! quelle responsabilité effrayante ne pèse point sur un roi î combien de pièges menacent ses pas! pièges d'autant plus à craindre que les séductions de la puissance les couvrent de tout ce qu'il y a de plus propre à en dérober le danger. Si le prestige d'une fausse gloire fascine ses yeux, si la soif des conquêtes l'entraîne à entreprendre des guerres injustes , il trouvera autour de lui

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une foule d'admirateurs perfides, qui s empresseront à Tenvi de préconiser son héroïsme et ses exploits j il s'enivrera de ses succès jusqu'à ce que les larmes et les gémissemens des peuples lui fassent avouer, dans l'amertume de son cœur, que le bonheur est incompatible avec l'iniquité. Si , indolent, ou adonné aux plaisirs et aux amusemens frivoles , il abandonné le soin des affaires publiques à des mains étrangères pour se confiner dans l'intérieur de son palais, le mépris qui s'attache à l'oisivet-é le poursuit sans relâche, et il n'est point heureux. Si même, animé des intentions les plus pures , il se consacre tout entier à remplir ses devoirs, s'il veille avec une infatigable activité au bien-être , à la sécurité de tous , il ne trouvera le bonheur qu'autant qu'il mettra en Dieu sa. force et sa confiance ; car l'expérience ne prouve que trop que les princes les plus vertueux ont presque toujours eu à gémir de l'injustice de leurs conteniporains : l'ingratitude des peuples paie souvent les sacrifices les plus magnanimes, et il faut leur faire du bien malgré. eux, en voyant dans leur opposition plutôt l'effet dé l'ignorance que celui de la méchanceté. Cette réflexion , quel-

que vraîe qu elle soit , n'est cependant point suffisante pour consoler un roi qui voit sa sollicitude paternelle méconnue ; une fermeté stoïque peut bien donner à son extérieur Tapparence du calme , mais la plaie de son cœur est trop dojuloureuse pour qu une autre main quç celle de. Dieu puisse en adoucir la souffrance déchirante. Ce n'est donc que dans le sein de la religion qu'il peut trouver le bonheur.

La piété des rois est non seulement la plus puissante consolation de leurs travaux et de leurs sacrifices , mais elle est aussi la plus sûre garantie du bonheur des peuples. Les* liens de cette charité tendre et active, qui doivent unir le protecteur aux protégés, ne peuvent être plus fortement cimentés qu'ils le sont par l'observation des maximes de l'Évangile; c'est là que les rois apprennent à aimer, k pratiquer la justice ; c'est là qu'ils apprennent par des leçons sublimes , et par un modèle plus sublime encore, qu^ils doivent être doux, humains, accessibles. . Un exemple frappant leur montre l'instabilité des grandeurs humaines , et renouvelle chaque jour pour eux cet avertissement salutaire, que des conseillers salariés ne don-

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noient aux empereurs romains que le jour de leur triomphe : Rappelez-voag que vous étei mortel. Institués par le maître de l'univers pour être la providence visible des peuples, ce n est que dans la morale sainte de l'Evangile qu'ils puisent ce courage de tous les instans , ce dé-*vouement entier à tous leurs devoirs. Tout devient facile à ceux qui marchent sur les traces d'un Dieu ! leurs âmes s'épurent , leurs esprits s'éclairent, leurs cœurs se dépouillent de tout égoîsme , et le bonheur des peuples est assuré. C'est donc faire un outrage à la religion que de la considérer comme étrangère aux plus grands intérêts de la société, comme incompatible avec les soins d'un bon gouvernement. Comment la sagesse éternelle, qui maintient depuis le commencement du monde toutes les merveilles de la création dans une harmonie parfaite , seroitelle insuffisante pour régler les destinées des rovaumes de la terre ! Il faut à l'homme un frein plus puissant que celui des lois humaines ; il lui faut une force intérieure qui le défende contre les passions de son propre cœur, et qui le console des misères sans nombre auxquelles la nature l'assujettit. La religion seule peut atteindre

ce doublç but, parce que ses préceptes . su^ blimes sont également applicable;» dans tous les temps , dans tous les lieux , dans toutes les conditions; et si quelques systèmes d'une philosophie perfectionnée peuvent devenir la source dun bien-être partiel, le christianisme seul est le. palladium de la société , car seul il renferme dans Tunité et la sainteté de sa doctrine tous les élémens de notre bonheur, en. le fondant sur les liens de cette charité universelle principe conservateur de toute institution sociale.

Nécessité absolue , par rapport à la gloire, temporelle des rois. C'est une étrange erreur de croire que la piété çst un obstacle à la gloire : des esprits bornés ou prévenus peuvent seuls l'envisager sous ce point de vue. Dieu, qui est la source de toute grandeur véritable, ne sauroit condamner ce qui est grand dans l'homme, et la gloire fondée sur la justice est l'hommage le plus digne d'être offert à la bonté , à la sagesse éterpelles; et c'est celle-là seulement qu'un prince vertueux doit ambitionner. C'est aussi celle-Jà qui est le fruit de la piétés Si l'on entend par ce mot l'observance scrupuleuse d une foule de petites pratiques de dévotion , qui en-

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traînent loubli des devoirs, plus essentiels, sans doute cette piété mal entendue seroit incompatible avec la gloire ; elle le seroit même avec le salut éternel , car ce n'est pas ainsi que Dieu vent être servi. N'ayant point créé l'homme pour qu'il soit inutile sur la terre , il a assigné à chacun sa tâche , et ce n'est qu'après qu'elle est remplie qull peut avoir droit à la récompense promise. Or, la piété doit être considérée comme le moyen le plus propre à nous animer au travail, par lequel nous devons sanctifier notre vie. Envisagée de cette manière, loin d'être un obstacle à la gloire d'un roi, elle devient au contraire la route la plus sûre qui puisse l'y conduire. Ouvrons l'histoire , et nous verrons que les princes les plus pieux, ceux qui ont gouverné avec le plus d'équité et de modération , ceux qui ont mérité le glorieux surnom de Père du peuple , sont aussi ceux auxquels la postérité a décerné un plus ample tribut de respect et d'amour. Les règnes du grand Théodose, de Louis IX, de Charles V, et de Henri IV, ne sont-ils pas une preuve manifeste que la justice , la clémence, la piété, sont les bases les plus certaines de toute gloire véri-

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table ? Consultons même l'histoire ancienne , et voyons parmi les grands hommes de l'antiquité quels sont ceux qui ont déployé un caractère plus héroïque ; et nous conviendrons encore que ce sont tous ceux qui , professant une philosophie plus épurée , ont acquis cet empire absolu sur leurs passions qui les rapprpchôit davantage des vertus que prescrit TÉvangile, D'où vient donc cette opinion coupable et erronée d'une foule de personnes qui semblent ne voir dans la piété que le partage des esprits foibles, et qui n'admettent son utilité que poui refréner les penchans vicieux. et féroces des dernières classes du peuple ? Une pareille opinion est peu philantropiqne ; car assurément plus le rang que nous occupons dans la société est élevé , plus l'action que nous y exerçons est étendue et directe , et plus aussi les conséquences en sont terribles si nous nous écartons du principe de la justice. Ainsi, en ne considérant même la religion que sous le rapport d'un intérêt purement humain, il faudroit encore en faire la base de toute éducation solide, parce qu'elle est éminemment propre à perfectionner le moral de l'homme, et par cela même

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à le rendre à la fois plus grand et plus heureux. La science de la religion doit donc servir de fondement à toutes celles qu'on veut enseigner à un jeune prince , et cette science doit reposer non seulement sur la connoissance des vérités et des mystères de la croyance qu'il professe , mais aussi sur une étude approfondie de TEcrituré-Sainte , qui contribue à affermir la foi , et qui donne plus d étendue et d'éclat aux lumières du christianisme.

^btoirr*

L'histoire est Fécole des rois : cette étude est par conséquent une des parties les plus essentielles de leur instruction , et demande une attention suivie et toute particulière de la part de ceux qui renseignent. Si la religion inspire les grandes et généreuses résolutions , une solide connoissance de Tbistoire rend ces résolu^ lions utiles 9 en apprenant l'art d'employer à

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propos les moyens capables d opérer le l)ien. Par elle on acquiert cette rectitude de jugement qui supplée en quelque sorte à Texpérience qu'amène le long usage du maniement des affaires publiques. Cette étude étend les facultés de l'esprit en les exerçant continuellement sur des objets d'un haut intérêt ; elle foroie l'hotnme d'état en donnant cette sagacité qui embrasse d'un coup d'ceil sûr les différentes causes de la décadence et de la chute des empires , les symptômes par lesquels ces grandes catastrophes se sont annoncées, et développe cette pénétration nécessaire pour reconnaître ces mêmes symptômes lorsqu'ils se reproduisent dans leé sQciétés actuelles, ainsi que ce tact parfait qui sait appliquer avec discernement les remèdes les plus propres à en prévenir la dissolution. Cette étude est encore éminemment morale, parce qu'elle nous montre, par des exemples frappans, que partout, et chez tous les peuples , la justice , la modération , la grandeur d'âme, ont été des sources de gloire et de prospérité, tandis que la violation de ces maximes conservatrices a toujours eu tôt ou tard les résultats les plus déplorables.

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La science de l'histoire comprend donc deux parties bien distinctes : l'une, purement matérielle, se borne à la connoissance des faits, et à l'exactitude des dates ; l'autre, entièrement morale, découTrç les vastes combinaisons politiques et les dififérens ressorts des grandes entreprises* La première sert à classer dans la mémoire les principaux évènemens selon leur ordre chronologique ; la seconde, en donnant de sages leçons et de salutaires avértissemeas , produit cette fermeté de caractère et cette fixité de vues qui triomphent des obtacles, maîtrisent les cir« constances , et qui parviennent même à les faire concourir à l'accomplissement de desseins fortement conçus. Nul ouvrage n'est plus propre à procurer une connoissance précise de la partie matérielle de l'histoire, que l'excellent Atl^s de Lesage. Ce savant ouvrage, également remarquable par l'immensité du travail , l'étendue des connoissances qu'il suppose, l'éloquence des notes et l'élévation des sentimens , est une mine inépuisable de richesses pour tous ceux qui se consacrent à l'étude de l'histoire , et l'on ne sauroit trop en recommander l'usage aux personnes chaînées d'instruire un jeune prince;;

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car ce n'est point seuletnent une nomenclature aride de faits et de dates comme le sont généralement les tables chronologiques, c'est un yeste^et magnifique tableau qui renfenne à la fois les érènemens matériels classés dans un ordre admirable , et les nobles pensées qui for^ tifient Tin^ruction morale.

Quant à -la manière d'enseigner la partie mo* raie de l'histoire avec tout le développement doï^t elle est susceptible , ce n'est qu'avec la plus extrême circonspection que j'ose me permettre quelques réflexions à ce sujet. Des professeurs, aussi célèbres par leur savoir que par leiw él«oquence, ont établi, dans presque toutes les capitales de l'Europe, de fe cours publics d'histoire, et les succès qu'ils obtiennent prouvent en faveur, de l'exceHence de la méthode qu'ils ont adoptée. Je n'aurai donc point la ridicule présomption de donner des avis à des hommes dont je tiendrois à Jionneur de recevoir les leçons, et je hasarderai seulement quelques observations générales sur cette matièîie. Je re- Hïarquerai • premièrement que dans ces eours publics les instructions s'adressent à des jeunes gens dont l'éducation est en quelque sorte

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achevée, dont le jugement est assez développé pour qu'ils puissent, avec le secours de leurs propres méditations, saisir les effets des tableaux qu on leur met sous les yeux ; je remarquerai encore que ces jeunes gens, relativement aux différentes carrières auxquelles ils se destinent , n'ont pas un besoin aussi absolu d une connois-^ sance approfondie de la partie morale de l'histoire. Dans rédqcatioû d'un prince, il me semble , au contraire , que le plus ou moins de fruit que celui-ci en recueille , dépend entièrement de la manière d'enseigiier du professeur, et de la réunion de certaines qualités de 1-âme, propres à lui suggérer ces nobles leçons , qui doivent éclairer son élève ^ et le disposer à remplir dignement tous les devoirs de la royauté. Pour atteindre ce but, il faut^d'abord lui faire aimer le travail. Un enfant de sept ans a peu d ardeur pour l'étude , il faut donc stimuler son esprit par l'attrait d'une vive curiosité ; son ima^ gination est mobile , il faut la captiver par le charme d'un récit animé , par des images fi^appantes ; son jugement n'est point susceptible de combinaisons , il faut donc l'aider i raisonner,^ lui apprendre à saisir l'ensemble des évëne-*^

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tiye.II n'appartenoît qu'à la plume éloquente de M. Charles Lacretelle de répandre sur cette étude autant de charme qu elle renferme de solidité. Tout est plein de vie dans ses récits ; une foule de tableaux tracés avec autant de force que d'élégance séduisent et captivent l'imagination du lecteur; des réflexions aussi remarquables par leur justesse que par Téléva^ tion ' des sentimens tiennent l'âme dans une continuelle activité , en lui faisant partager tour à tour la généreuse indignation ou le tendre intérêt qui ont animé celle de cet admirable écrivain. C'est lorsque l'histoire est écrite ainsi qu'elle est sûre de plaire ^ d'attacher et d'instruire. Mais il serait néanmoins impossible dé lui donner ce développement, lorsqu'il s'agit de l'enseigner à un prince encore enfant; carie cours d'histoire devant^ pour être complet, comprendre celle de tous les peuples anciens et modernes , ce travail si étendu dans son ensemble demande par conséquent qu'on abrège chaque partie , afin d'avoir le temps de les faire connojtre toutes.

Il existe un grand nombre de ces abrégés qui contiennent en substance les faits principaux ;

et quoique la plupart soient très bons, ils me paroissent pourtant insuMsans pour procurer une instruction solide par eUx-mêtnes, parce qu'ils ne renfermeùt que la partie matérielle de l'histoire. Dans toutes les maisons d'éducation où les élères sont nombreux , et où le même professeur est souvent obligé d enseigner différentes sciences , il faut sans doute que les enfans apprennent par coeur, car les forces physiques ^ un seul homme ne pourroient suffire à parler constamment shr plusieurs matières; en outre , les maîtres étant surchargés de fatigue par la surveillance continuelle et les avertissemens multipliés que demandent ces i^ortes d etablissemens , se trouvent dans rimpossibîlîlé d'ajouter un travail de plus à la tâche pénible qu'ils remplissent déjà, et qui absorbe tous leurs momens. Dans ce cas , ces abrégés sont d'une grande ressource, en ce qu'ils offrent l'avantage de soulager les maîtres , d'exercer la mémoire des enfans,etde leur donner du moins une connoissance superficielle de Tlnstoire. Mais le grand inconvénient que présente selon, moi, cette méthode , est de rendre l'esprit pareaseux; car les efforts de l'enfant se bornent à

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saisir et à rétenir les mots de la leçon qu'on lui donne , pour les répéter ensuite, sans chercher à comprendre ce qu'il dit. Or, il me semble que le moyen le plus sûr pour perfectionner le mopl de l'homme, c'est dô lui apprendre h penser ; et comme dans l'éducation d'un prince

toutes les instructions doivent tendre vers un but positif, je crois qu'il est important de réunir et d'employer tout ce qui est propre à captiver l'esprit , à le fixer, à 1 accoutumer h faire usage de ses facultés , en s'attachant en même temps à élever l'âme par les grands exemples que l'histoire fournît.

Je voudrois donc que ces cours d'histoire fus»sent faits par forme de conversation , en prenant pour chaque leçon un ou plusieurs règnes , selon qu'ils présentent plus ou moins d'intérêt ; et pour s'assurer de l'attention des enfans , il faudroit les astreindre à faire chaque jour le résumé de la leçon qu'ils auroient reçue , en les obligeant à y ajouter leurs propres réflexions; le professeur corrigeroit ensuite ce petit travail, en faisant observer aux élèves en quoi ils ont manqué , soit dans la diction , soit dans les conclusions. Je crois que , de cette manière , tou*

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Içs évèneiuens que l'histoire retrace se grâveroient au moios aussi bien dans la mémoire que s'ils avoient été appris par cœur, et les enfans étant habitués de bonne heure à exercer leur jugement 9 recueilleroient infiniment plus de fruit de cette étude. Des éloges ou des reproches distribués à propos et avec une rigoureuse justice exciteroîent et entretiendroient l'émulation dans cette petite école.

Quelques hommes très recommandables ont pensé qu'irfklloit retrancher des livres destinés à l'enseignement de la jeunesse tout ce qu'ils ont jugé capable d'altérer ses sentimens religieux, comme 9 par exemple, les persécutions sanglantes que des fanatiques barbares et aveugles ont exercées contre des sectaires condamnés par l'Eglise , ou bien les abus d'autorité de quelques papes, qui ont souillé la majesté de la tiare par une ambition toute mondaine. J'avoue que je ne comprends pas comment des excès commis au nom de la religion , par des hypocrites qui abusoient de son nom pour s'abandonner plus librement à leurs passions sanguinaires , peuvent porter la moindre atteinte au respect que la religion inspire. Ces

6a sssAi $UR l'éducation

excès ne prouvent rien contre la sainteté de sa doctrine, contre la pureté de sa morale ; ils prouvent seulement que l'Homme dénature tout dès qu'il s'écarte du sentier de la justice , pour suivre .aveuglément ses penchans déréglés. Il me semble qu'en montrant à un chrétien , surtout à un prince destiné au trône , des exemples de cette vérité dans les évènemens de l'histoire qui la mettent en évidence avec les couleurs les plus propres à produire une impression profonde , on ne sauroît* affaiblir la foi qui découle d'une source trop élevée , qui doit reposer sur une conviction trop intime, pour ne pas être en tous points indépendante des faiblesses et des vices , qui sont le triste partage de la nature humaine , en enseignant aux enfans que l'esprit du catholicisme est un esprit de persuasion , de charité et de concorde, en éveillant dans leurs cœurs une salutaire indignation pour ceux qui ont outragé son caractère auguste ; leur mépris ne peut porter que sur des individus coupables , et non sur une religion pure , ennemie de toute violence. Le principal but de l'éducation est d'éclairer l'homme sur ses devoirs moraux ; toutes les leçons qu'on

lui dounene doivent donc Teposer que sur la vérité 9 et il y a bien moins d'inconvéniens à la lui montrer dès TenfaQce , accompagnée des conseils de la sagesse , que de Texposer à la découvrir lorsqu'il sera livré à lui-même. Comment prémunira-t-on un jeune prince contre les excès du fanatisme j -si on lui laisse ignorer les crimes que cette passion monstrueuse a produits? comment le défendra-t-on contre les séductions de l'incrédulité , si on ne lui apprend dès sa plus tendre jeunesse à aimer la loi de Dieu pour les- vertus qu'elle prescrit, à ne point la condamner pour les maux auxquels , dans certaines occasions, elle a servi de prétexte? C'est encore d'après ce principe qu'il me paroit important de ne point lui dissimuler les erreurs de quelques papes. Je crois qu'en fixant son attention sur le grand nombre de saints et de personnages vénérables qui ont fait briller les vertus et les lumières sur le trône du prince des apôtres , on peut sans danger lui faire connoitre que quelques pontifes ambitieux ou emportés par un zèle fougueux ont abusé de leur autorité , et de l'ascendant qu'ils exerçoient sur l'esprit des peuples dans des temps d'ignorance,

64 ES9AI SUR LÉDUCATIOn

pour précipiter des royatimes entiers dans le désordre et la désolation ; et , en inspirant à un jeune prince un profond respect pour le pape , comme successeur de Jésusr Christ, comme père de tous les fidèles , on le dispose à se sou* mettre avec la plus entière obéissance à ses décisions 9 dans tout ce qui touche aux dogmes et à la discipliné de l'Eglise , mais aussi à savoir, dans l'occasion , opposer une courageuse résistance à tout acte qui tendroit à usurper là puissance temporelle. Et quoique^ de semblables malheurs ne soient guère à redouter dans l'état actuel des choses, il est néanmoins très utile qu'un prince connoisse l'étendue de ses droits, et te cercle dans lequel il peut en faire usage sans compromettre sa conscience. Plusieurs princes très vertueux ont lutté contre les prétentions injustes de quelques papes ; parmi les rois de France , il n'en esf point qui ait corn* battu avec plus de force et de constance qUe saint Louis , et assurément personne jusqu'ici n'a eu l'idée de suspecter sa piété.

Ce cours d'histoire , tel que je le conçois , doit donc avoir éminemment pour but d'éclairer les rois sur leurs véritables intérêts, en

leur appr/8nant eai même temps à a employer, pour le» atteindre , d'autre» moyens que ceux qui reposent sur les principes' sacrés de la justice et de la charité chrétienne ; et ces leçons, qui dçivent prendre une élévation progressive à mespre que les facultés et le jugement des élèves /se développent 9 doivent se terminer par des leçons d administration et de politique ; non point de cette politîque-roe^quîne' et tortueuse qui tire ses ressources des subtilités du mensonge et de Ja mauvaise foi , mais de cette poUtiqtje gl^ande 9 noble et franche , qui fonde la véritable puissance morale d^s souverains. Cependant^ je ne prétends pas vouloir prou ver , par cette assiertion 9 qu'il spit possible d<e bannir des né-^ gociations politiques toute espèce de rései^ve et d'adresse ; une semblable manière de vpir ne seroît plus que de la niaiserie, qui exposeroit à tomber dans tous les piége$; je pr^teads seulement qu^e la finesse doit toujours sWrèter là où la frauda commence, et que cest ainsi qp'uae nation acquiert cette force morale qu'aucune force matérijelle n'est capable de balancer.

]Mous avons une preuve incontestable de la

66 ESSAI SUR LEDUCATIGN

solidité de ee principe, dans les différens éyènennens de Thistoire contemporaine , vaste sujet de méditations , qui , par les faits et les catastrophes qui y sont pressés et accumulés dans un laps de temps fort court , comparativement à l'importance des choses, est évidemment une grande et sévère leçon donnée par la Providence, pour éclairer les rbis et l^s peuples sur leurs véritables intérêts, et pour les ramener dans la voie dé la justice.

Cette histoire nous montre un guerrier fameux, à la fois conquérant et législateur, dicta^^t des lois à l'Europe, et marchant de succès en succès, tant quune oitibre d'équité sembloit présidera ses- actions; elle nous le montre aussi brisé comme un faible roseau dès qu'il viola trop ouvertement tous les principes de la justice. Toutes les nations de la fière et noble Germanie avoient fléchi sous le joug, et s'étoient vues forcées de s'attacher à sa fortune ; il envahit contre la foi des traités l'antique Espagne , et trouva sur cette terre héroïque et fidèle le tombeau de sa gloire. D'où vient qu'une conquête qui paroissoit si facile lui devint si funeste? C'est que ses adversaires s'appuy oient sur une

cause juste et sacrée, et que dès lors ils dévoient être iavincibles. Plus tard une agression tout aussi odieuse lui fait entreprendre une expédition insensée, et de nouveaux malheurs portent le dernier coup à sa puissance chancelante. Tous ces peuples que la force seule avoit contraints à être ses alliés, deviennent en un iristant ses ennemîfe, parce qu'ils sentent que ce n'est qu'en renversant ce colosse d'iniquité , qu'ils peuvent reconquérir l'honneur national. Le cri du patriotisme retentit du pied du Caucase jusques aux bords du Rhin, et depuis Cadix jusques aux Pyrénées; tout ce. qui porte un cœur généreux s'arme aussitôt pour fondre sur la France. Cependant d'où vient que cette nation si belliqueuse y si jalouse de son indépendance , n'oppose, que de faibles efforts ? C'est qu'en dépit d'elle-même, elle a là conviction intime qu'elle combat pour une cause injuste. Mais dès qu'elle a obéi à la voix de sa conscience , tes arages s'apaisent, etl'Eqrope se repose de sa longue agitation , sous le sceptre paternel des monarques qui la gouvernent. Animés, unis, par l'esprit de justice , tous ces princes magnanimes font entre eux un pacte solennel, de ne s'armer

68 ESSAI gu» l'éducation

désormais que pour dëiendre les droits de Téquité , que pour réprimer la rébellion. Alexandre est à leiip tête; ce moderne Titus qui borne son ambition à élre honnête homme * , donne le premier l'exemple d'une politique.noble et fran-* che comUae son grand cœur. Ce prince n'est plus ! une mort prématurée a interrompu sa brillante carrière et plongé l'Eurd^e dans le deuil ; mais son génie bienfaisant protège encore son vaste empire , car il a laissé dans les princes ses frères, dans son auguste famille , où la beauté physique semble être le doux reflet de la beauté dé l'âme , de dignes successeurs , qui promettent d'achever avec éclat ce qu'il a si glorieusement commencé.

Cependant le monstre de la révolution sa* <rîte de nouveau dans les contrées méridionales que ses fureurs désolent ; en un instant le dra-r peau de Marie-Thérèse flotte sur les tours de Naples, et les guerriers autrichiens apportent la paix k ce malheureux royaume. La iiidèle Espagne s'écarte de cette conduite héroïque qui

* Ce mot sublime a été dit par rempereor Alexandre au congrès d'Aix-l^^bapelle.

lui avoit valu Tadmiratioa du inonde en'tiei;, aiissitôt letendard.des lys se déploie sur lès tour^ de Cadix, et cette terre qui avoit <détoré des millions de Français , lorsqu'ils étoiênt' conduits par un chef usurpateur, devient le th/éâtre de la marche triomphale du fils de saint Louis..

Il est encore un dernier trait;;de cette politrque noble et franche qui repose sur la justice,, et ce trait appartient à la magnanimité de la nation anglaise, à la tolérance religieuse dont elle vient de donner une preuve éclatante , en rétablissant dans tous leurs droits les catholiques d'Irlande, si sévèrement exclus jusqu'à ce*jourde tous les avantages inhérens au caractère- de citoyens d'un pays éclairé ! Honneur au peuple libéral qui a su immoler ses préventions au sentiment de l'équité ! Honneur au grand capitaine qui dans tes combats unit la modération d'un sage à la bravoure d'un soldat ! Honneur à rhomme d'état qui attacha "son nom illustré déjà par tant de brillans faits d'armes, à un acte glorieux et cher à l'humanité!

70 ESSAI SUR l'Éducation des princes.

Je n'ai pu m'empêcher de rappeler ici ces divers éyènemens, afin de montrer par des exemples récens combien la justice est propre à assurer la gloire des rois.

<^fOj9rapt)u.

Cette science demande beaucoup plus l'exer'cice de la mémoire que celui de la pensée; il me semble donc indispensable de faire appren* dre par cœur les leçons qu'on donne aux élè- ▼es, et je crois que la méthode de faire indiquer sur une carte les difierens lieux à mesure qu'on les nomme , est assez généralement suivie. Ce moyen donne d'abord une idée exacte de la po*

'J2 ESSAI SUR LEDUCATION

sition géographique des pays, des villes qu'ils renferment, des fleuves qui les arrosent., des montagnes qui les coupent. Mais comme cette science est fort aride par elle-même, il me paroît important de la rendre propre à exciter l'intérêt dçs enfans, en Tentremêlanl d#^elques leçons, sur les diverses productions des contrées qu'on leur fait parcourir; les mœurs, le caractère national de leurs habitâns , leurs ressources commerciales, ïes curiosités qu'elles renferment, soit comme monumens des arts, soit comme phénomènes naturels; les.planles, les animaux, les minéraux qui leur sont particuliers. Cette manière fourniroil tout simplement un petit cours d'histoire naturelle et de botanique, et enrichiroit l'esprit des jeunes gens d une foule de connoissances aussi agréables qu'utiles. Lorsque toutes cea différentes notions commdnCeroient à se clauâser daa«^ leut^ têtes, il me semble qu'un bon moyen pour leur donner quelque attrait pour ce genre d'étude , ce seroit de Jlçur faire écrire de petits voyages. On leur désigneroit, par, exempte ^ telle ou telle contrée, qu'ils supposeroient avoir parcourue; ils reudroieut compte de sa posiUou

DE» l>RINCES. 70

géographique, de son climat, des mœurs de ses faabitatis; ciléroiejtit quelque trait d'hîstoîre qui y au roi t rapport, ou hien quelque bataille mémorable dont cette partie du monde aurôit été lé théâtre; ils raconteroîent les curiosités qu*elle renferme , et feroient enfih toutes les observations présumées susceptibles de se présenter à l*eéprît dW voyageur qui visite un pays inconnu. Ce petit travail les oblîgeroit à faire des récherchei^, et seroit, je crois, très capable de stimuler la curiosité des enfans, ainsi que de flatter leur amour-prorej et comme tout s'enchaîne dans un cours d éducation , îl leur fournîroît €tt même temps Toccasion de déployer les cou*-

noîssances qu'ils auroîent acquises sur iTiistoîre, et d'apj)lîquer les dîÔerentes règles de syntaxe et dWtographe particulières à leur langue, dont ofi leur doimeroït chaque four des explications. A mesure qu« le cours général des études prendroit plus de développement, chaque leçon ftcquefrrôît un degré de fotce proportionné aux progrès de Imtellîgence des enfans ; et dans ce qui concerne la géographie, après leur avoir fait écrire des voyages , on leur feroil fonder des colonies , en les obligeant à détailler les

•j4 ESSAI SUR LEDUCATION DES PRINCES.

obstacles *et les ressources que présenteroient les contrées où ils devroient les établir ; les moyens qu 'ils prendroient pour vaincre les uns, et pour mettre à profit les autres ; enfin l'organisation qu'ils donneroient à ces sortes de fondations pour en garantir la durée , et pour les amener à un point de prospérité convenable. Ce travail les mettroit à même de faire l'application des idées d'administration qu'on leur auroit données , et leur inculqueroit des principe!^ d'ordre et d'économie politique. On leur feroit aussi tracer des plans de campagne , dans desquels il faudroit qu'ils détaillassent tout ce qu'il est nécessaire de connoître pour assurer le succès d'une expédition; comme les obstacles ou les facilités qu'ofire un pays pour la marche d'une armée , pour le transport de son artillerie , de ses munitions , pour les approvisionnemens nécessaires à sa subsistance , lors-

que le pays ennemi ne présente pa^ les ressources suffisantes à ses besoins- On finiroit enfin par leur enseigner tout ce qui constitue l'art de la guerre.

Can$u^ iBiu |)at)$

ET LAHOUES ÉTRAHOÈmES MODEmHES.

L'étude approfondie de la langue du pays est une des parties essentielles de toute éducation soignée ; elle est indispensable dans celle d un prince , surtout aujourd'hui que cette connoissance est répandue dan& toutes les classes de la société. Il n'est donc plus permis d'ignorer ce que chacun sait , et assurément un prince qiii ne posséderoit point l'art de s'exprimer conve-

76 ESSAI SUR LEBUCATION

nablèment dans sa langue naturelle , ni celjai de. récrire correctement , passeroit pour être mal élevé. Dans notre siècle de civilisation tout ce qui ressemble à l'ignorance est frappé d'une défaveur universelle ; il est donc , je crois , très important pour celui qui est destiné à gouverner une nation éclairée , qu'il ne soit sur aucun point en arrière des lumières de son temps ; il faudroit même qu'il put les devancer, afin de comnaander le respect, autant par l'étendue du savoir que par les qualités du cœur. Sans doute un prince doit avant tout s'attacher à mériter par ses vertus l'amour et l'estime de ses peuples , mais il ne doit pas négliger non plus ce qui peut flatter leur amour-propre ; ca^ leur obéissance sera infiniment plus facile et plus sûre, lorsqu'elle sera fondée sur la confiance qu'inspire lâh supériorité de talens dans û^lui qui gouverne.

L'étude âei& langue!» e&t fort abstraite, et demande toute la force d'une intelligence en-^ tièremeût développée , quand on veut par soiméme sAîsîr et cortiprendre les différentes règles de chacuiie d'eWes \ mais H me «embic néanmoins que ces règles^ quelque compliquées

qu elles soient , sont susceptibles d'Être coinprises par les enfans lorsqu'elles sont expliquées par un professeur habilç, qui s'atUcbe surtout à aimplifier et à rendre clair ce qui présente le plus de difiiculté. C!est en cela que consiste principaleo^nt le taleQt du maître ; car les en* fans ne manquent point de pénétration , et il ne s'agit que de mettre à leur portée les objets qu on veut leur faire comprendre. Je crois donc tout-à'fait iftutile de mettre des grammairea entre leurs mainis, avant qu'ils n'aieQt ai^quis assez de connoissances sur cette matière pour ne plus être effrayés et rebutée de la compli*^ cation des difficultés qu'ils y rencontrent à cha- ' que ligne.

Une seule langue apprise par principe facilite l'étude de toutes les autres, et plusieurs ont entre elleiâ beaucotip d'analogie ; telles $ont les langues du Nord et les langues du Midi,, qui ont les unes et les autres une origine distincte , qui détermine le caractère particulier de tous les dialectes qui en dérivent. Parmi le^ langues vivantes , le nombre de celles qui offrent les ressources d une littérature intéressante se réduit à cinq, savoir : le français, l'espagnol, l'ita-

78 ESSAI SUR l'Éducation

lien, laHemand et l'anglais; ce sont aussi celles qui sofat le plus généralement répandues en Europe. Il me semble donc que la connoissance de ces cinq langues doit faire partie de l'éducatiou d'un prince ; et qu'après lui avoir enseigné les principes de sa langue naturelle , on pourroit lui faire poursuivre ce genre d'étude , en lui apprenant d'abord , e^itre les langues étrangères, celles dont les règles de construction et de prononciation auroient le plus de rapport avec la langue de son pays. On passei*oit' ensuite aux autres langues, qui, ayant une origine différente , ont aussi des règles de construction et de prononciation qui leur sont propres. Par ce moyen on éviteroit ces transitions * brusques qui déroutent les enfans, et qui les découragent , en leur faisant trop apercevoir la difficulté du .travail.

L'utilité de ce genre d'instruction peut être considérée sous divers points de vue : premièrement, elle orne l'esprit d'une foule de connoissances intéressantes sur les usages , les mœurs , le goût des différentes nations dont on étudie * les auteurs ; elle enrichit la langue naturelle d'un grand nombre de tours heureux particu-

DES^PRINCÈS. ^g

liers à chacune d'elles , et qu'on peut quelquefois adapter à la sienne , sans altérer en rien Le génie qui lui est propre ; car elle est en quelque sorte un vaste réservoir dans lequel l'imagination puise Sans cesse de la vie et de la fraîcheur. Enfin cette instruction peut avoir encore une grande influejiee morale ,-en ce que, détruisarft la vanité nationale et toutes les petites préventions qui en résultent , elle dispose à ce senti-

ment de bienveillance universelle qui est un des plus nobles traits du caractère d'un souverain. L'esprit et l'âme s'agrandissent également dans ces rapports intellectuels avec Iç monde civilisé; la pensée franchit les distances, cherche un nouvel aliment sur un autre sol, s'identifie avec les lieux , avec les individus , et forme ces liens d'affections qui unissent des hommes séparés par les climats el;^ les institutions sociales. Outre ce motif très capable assurément de stimuler un jeune prince , il en est encore un autre qui ne doit pas avoir moins d'empire sur son esprit; c'est le désir de donner aux nations étrangères une idée favorable de l'éducation qu'il a reçue ; et en étant à même de converser dans différentes langues avec les

Si) ESSAI SLR LKDUCATION

étrangers célèbres qui visiteroiont se^ états ot paroitroient .à $a cour, il leur inspireroit de lestime pourjSa personne : ce sentiment seroît bientôt partagé par toute TËurope, et répandroit iafailliblensent une influence salutaire sur ses relations politiques.

Cet intervalle depuis Tâge de sept ans jusqu'à celui de douze se trouvera donc rempli par les diverfi coursdont je viens de parler ; cependant, hors les cours de langue, pour lesquels cinq année;s d étude doivent suffire , aucun d'eux ne sauroit ôtre terosané à cette époque , puisque le complément de l'instruction dans les sciences de la religion, de l'bistoire et de la géographie, ne peut être atteint qu'avec le secours d'une intelligence plus développée,- et les ressources d un esprit I pour ainsi dire , aiguisé par l'habitude du travail et de la réflexion. Il faut donc ne considérer ces premières études que comme une culture préparatoire, capable de conduire le cœur et l'esprit vers le degré de perfectionnen^snt qu'on doit se proposer, comme but de ses travaux. Mais il me semble qu'il y a un avantage immense à exercer ainsi les facultés intellectuelles des enfans sur difierentes matières^

BES tRlNClS. * 8l

afin de les accoutumer, dès la plus tendre jeunesse , à embrasser à la fois plusieurs choses sans les confondre , et sans que l'attention donnée aux unes ne nuise en rien à celle que réclameiil les autres. Ce moyen me paroît aussi très propre à encourager au travail, en y entretenani; cette variété qui plaît à l'imagination , et qui la dispose à envisager dans un âge plus mûr, sans étonnement comme sans effroi , la multiplicité de soins et de connoissances qu'exige le maniement des aflfaires publiques. La fermeté d'esprit et de caractère , qui sait diriger sans embarras et sans désordre im grand nombre d'affaires et d'intérêts divers , est sans contredit une des qualités les plus utiles à un souverain qui veut gouverner par lui-même ; et quoique cette capacité étendue soit le cachet d'un génie supérieur, et par conséquent un don de la nature , je crois néanmoins que l'éducation habilement conduite peut étendre la portée de l'intelligence, rectifier même la confusion des idées, lorsqu'elle n'est point le résultat d'une organisation vicieuse ; et hors de cette exception , tout homme , selon moi , est susceptible d'acquérir

8j ESftAi SUR l'Éducation des princes.

les talens nécessaires pour remplir les devoirs que la Providence lui a imposés.

Depuis Tâge de douze ans jusqu'à celui de quatorze , continuation des cours de religion , d'histoire , de géographie , cours de littérature moderne , cours des langues grecque et latine.

€\nératnvt& mo^ttM&,

Je ne reviendrai plus sur les cours de religion , d'histoire et de géographie ; en traitant ces divers sujets , j'ai essayé de tracer le plan à suivre dans l'enseignement de ces sciences, l'étendue qu'il doit embrasser, et le degré de force qu'il doit atteindre. 11 est difficile de fixer d une manière précise l'époque à laquelle ces cours peuvent être terminés , puisque le plus

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