‹ Le Livre du propháete DanielChapitre 111 sur 318 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

qui, sous la forme du singulier, présentent à l'esprit l'idée de plusieurs personnes ou de plusieurs choses : comme les mots yadam (homme, hommes), hait (oiseau de proie, oiseaux de proie). De la même manière kanaf se prend aussi pour un pluriel. Dans Job (XXXIX, 13, Kenaf renanim désigne « les ailes des autruches ou des paons. » Le juif Jedidiah a donné à un livre, qui contient des Cantiques à la louange de Dieu, le titre de Kenaf renanim (Ailes des paons). Ce mot peut donc se prendre collectivement, et il n'est pas nécessaire, pour le prendre ici dans ce sens, de s'appuyer, sur le nom pluriel qui le suit. Kranichfeld dit, en effet, à propos de kenaf, que « l'emploi collectif (die collectivische Verwendung) de kenaf pour kenafaim, qui, du reste, est très fréquent, correspond au pluriel suivant de l'universalité (dem folgenden Plural der Allgemeinheit). » Ce critique remarque encore que le pluriel sans article siqqûzim indique surtout l'universalité des choses idolâtriques (Allgemeinheit gôtzendienerischen Wesens). Mais ce pluriel n'a pour but, au fond, que d'indiquer une pluralité d'idoles. D'où il suit que Le texte a en vue une pluralité d' «oiseaux abominables» ou d'oiseaux entachés d'un caractère idolâtrique.

J.-D. Michaelis a donc suggéré une interprétation reproduite par Hoffmann et par Stuart, qui ne rend pas, il est vrai, exactement la pensée du texte, mais qui nous servira à l'expliquer. Ces critiques pensent que kenaf siqqûzim signifie « oiseau-idole ; » et vise l'aigle de Jupiter. Stuart traduit aussi kanaf par «oiseau ailé » (winged fowl), et il rend ainsi le texte : «Et un dévastateur sera sur un oiseau d'abomination {and a waster shall be over a winged fowl of abominations) . Il va sans dire que, n'ayant pas compris le caractère messianique de la prophétie, Stuart entend par le wingeld-fowl la statue de Jupiter Olympien qui aurait été érigée dans le temple par Antiochus, et qui représentait ordinairement le dieu ayant à ses pieds un aigle aux ailes déployées. Stuart ne trouve évidemment pas cette interprétation dans le texte, et il ne peut que résumer ainsi c^ qu'il y trouve : « Sur une aile d'abominations, ou plutôt sur un abominable oiseau-ailé est un dévastateur» [over a tving of abominations, or rather over an abominable winged-fowl, is a desolator). Cette interprétation, en tant qu'elle se réduit à traduire kanaf par« oiseau» est tout à fait en rapport avec le texte. On peut très bien admettre que kanaf (aile) est mis ici pour indiquer un possesseur d'ailes, un être ailé. Il serait même permis de supposer que ce mot désigne tout particulièrement un oiseau re-

marquable par ses ailes, et s'applique ici à l'aigle que nos poètes appellent quelquefois, en languedocien, « l'âousel a las grosses alos. » Mais nous ne voyons rien qui rattache ces ailes à la statue du Jupiter qui aurait été placée dans le temple de Jérusalem.

Remarquons ensuite que mesomëm (dévastateur) n'a pas d'article. Stuart profite, il est vrai, de cette absence pour prouver qu'il ne s'agit pas là du Nagid-Habbo — ce que nous reconnaissons dès maintenant, très volontiers — et pour en conclure que l'oiseau mentionné est bien celui de la statue du dieu païen. Mais cette conclusion ne repose sur aucune donnée sérieuse.

D'ailleurs, on ne peut dire que la statue fut un dévastateur et lui attribuer les effets indiqués par la suite du texte. Il nous parle seulement d'un a oiseau d'abominations» et d'un «dévastateur. » Tenons-nous en là et contentons-nous de maintenir cette indication dans le cadre indiqué par ce qui précèle et par ce qui suit (1).

En interprétant ce passage dans le sens de la prophétie, nous apprenons donc qu'un dévastateur est mis en connexion avec des oiseaux d'abominations, et qu'il est préposé à ces objets idolâtriques (yS sur], placéau-dessus comme chef, comme supérieur ou commandant. Il faut remarquer, en effet, que siqqûzîm est au pluriel, et que ce pluriel ne cadre pas avec l'autel idolâtrique d'Antiochus (XI, 31 ; XII, 1 1 ; VIII, 13). Mais comme dans les ch. XI et XII siqqû'z est employé au singulier, Wieseler (p. 85) se croit « autorisé à en conclure que le pluriel ne se trouve jamais dans Daniel, » et qu'il est employé ici afin d'empêcher la liaison de ce mot avec le suivant [mesomëm). Cette in-

(1) Kliefolh, Kranichfeld, Keil et d'autres croient que la connexion de ces deux mots établit que les siqqûkim avaient des ailes ou, en d'autres termes, que des ailes leur sont attribuées. On remarque, d'un autre côté, que, dans le Deutéronome (XXXII), les ailes d'un aigle sont attribuées à Dieu considéré comme la puissance qui élève Israël, le soutient et le guide sur la terre. Kliefoth pense donc que, dans le passage de Daniel, des ailes sont attribuées aux siqqûkim ou aux abominations de l'idolâtrie parce qu'elles indiquent le pouvoir qui élèvera, entraînera et mettra en mouvement le destructeur pour dévaster la terre. Kranichfeld interprète aussi l'expression hanaf "siqqûkim delà même façon. D'après lui, le prince païen est représenté ici porté sur les ailes de l'idole-abomination comme le Dieu de la théocratie porté sur les ailes des nuages et des chérubins qui sont ses serviteurs (cfr. Ps., XVIII, 11; CIV, 3).

Page 1