CHAPITRE IX
terprétation du texte ne s'appuie sur rien de positif; la raison indiquée par Wieseler ne saurait être prise en considération au point de vue grammatical : elle est purement imaginaire. Ici le mot est au pluriel parce qu'il a un autre sens que dans les deux autres où il est au singulier. L'Ange a en vue plusieurs idoles. Cette pensée ressort aussi de la version syriaque qui a traduit kanaf par «ailes» au pluriel : «Et sur les ailes de la souillure, dévastation. » D'un autre côté, lorsqu'on a compris que l'on a dans notre texte un tableau de la destruction de Jérusalem par les Romains, on ne saurait être étonné que Gabriel nous montre comme apparaissant en Judée, « sur l'oiseau des abominations, un dévastateur. » L'abomination c'est le symbole des dieux du peuple romaim et de Titus, le dévastateur. Les étendards de ce peuple portaient des images idolâtriques; les aigles romaines étaient un objet du culte; et Tertullien dit fort justement à ce propos que la religion romaine adorait, avant tous les dieux, ses étendards : Reîigio Bomanorum tota castrensis, signa veneratur, signa jurât, signa omnibus diis prœponit {Apol., 16). Kanaf indique donc très bien les aigles sur lesquelles arrive comme dans un vol rapide le dévastateur romain. L'entrée en scène des « oiseaux d'abominations » exprime parfaitement l'apparition, l'introduction dans la Palestine, des idoles du paganisme romain, des emblèmes, des aigles des légions portées par les soldats du peuple du Nagîd-le-Yenant. Cette interprétation avait été peut être pressentie par ceux qui, traduisant hanaf par : omne id quod expandit ur et qui sachant que siqqûzîm signifie «idoles,» concluaient que, d'après le sens de la prophétie, la désolation de Jérusalem viendrait per eocpansa idola ; en d'autres termes, qu'elle serait causée par l'armée romaine qui aurait ses enseignes, ses aigles aux ailes déployées, avec la représentation de quelque fausse divinité.
Les oiseaux d'abominations clans le lieu saint. — D'après la version des Septante, il y aurait, dans le texte, un rapport entre le Temple, représenté par kanaf et les objets abominables. Le traducteur a cru qu'il s'agit là du temple de Jérusalem, et il a exprimé ainsi ce passage : xa\ lizl xb ïspov 6ôÉXuy[j.a tgjv ip7)[Aii>ae(DV ïaxaii (et sur le temple sera abomination des dévastations). Comment a-t on pu dériver de kenaf siqqûzîm la notion d'une abomination d'idoles sur Je temple? On ne voit pas aisément quel rapport pourrait être établi entre le mot « aile » et le Temple. On a donc imaginé que le traducteur a usé de la figure appelée synecdoque, et que, sachant qu'il y avait des chérubins
dans le temple et que le mot kanaf se prend quelquefois dans l'Ecriture pour « les ailes » de ces êtres symboliques, il a pris le lieu pour une des choses qui y étaient contenues. On a dit aussi que peut-être il y avait sur le haut du temple des plumes, qui servaient d'ornement, et qui nous expliqueraient pourquoi saint Luc appelle Triepuyiov (tou tspou) le pinacle, la partie supérieure du temple, où le Diable transporta Notre-Seigneur. Sans recourir aux plumes, nous pourrions très bien entendre, par îixspuyiov (petite aile ; bout de l'aile ; pinacle, créneaux d'un édifice), le « toit ailé du temple. » Dans ce cas, comme on prend la partie pour le tout, le mot « aile » aurait pu indiquer la toiture et ensuite le Temple même. D'un autre côté„ comme l'aile est le symbole de la protection, on a pensé (Lampe) que le Temple, regardé comme un asile et un abri, pouvait être désigné sous le nom d'aile. Ajoutons enfin que le traducteur alexandrin a pu supposer que « l'aile » indique le temple, parce qu'il vient d'être parlé de la cessation des sacrifices qui ne se faisaient que dans le temple.
Ces explications, toutefois, ne nous paraissent pas satisfaisantes. Nous croirions plus volontiers que le Juif alexandrin avait traduit littéralement : Ira xb rîxspôv (sur l'aile), expression qu'un copiste aurait facilement transformée en ln\ xb !epèv (sur le temple). Cette erreur s'expliquerait d'autant plus aisément que, dans les anciens manuscrits qui étaient écrits en lettres majuscules, il était facile de confondre EHI TO 11TEPON avec Etll TO H1EPUN. Mais nous ne serions pas étonné, non" plus, que la traduction alexandrine reflète les idées d'un paraphraste ou commentateur qui a mêlé ici maladroitement un souvenir de ce qui s'était passé à Jérusalem au temps d'Ântiochus. Il se pourrait que des copistes aient introduit dans le texte uneglose inspirée par le désir qu'on avait de rapprocher les événements contenus dans notre texte de la profanation qui avait déjà eu lieu et que l'on regardait sans doute comme le type de l'abomination future. La version de Théodotion offre aussi l'expression Ik\ xo tepov. Mais d;ms le Codex alexandrinus, cette version offre, au verset 26, cette variante : xat Îtù xb TcxepiSy.ov xafei à:pavic7[j.ou (et sur le pinacle avec oidre de dévastation).
L'auteur de la Vulgate a accepté aussi cette traduction ou explication du mot kanaf (et erit in templo abominatio desolationis). Seulement saint Jérôme a mis in templo (dans le temple) au lieu de super templum (sur le temple), ne voyant pas sans doute comment il pouvait être question « d'abominations de dévasta-
tion » placée sur le temple. Nous avons déjà vu, du reste, que saint Jérôme et les traducteurs grecs prennent le mot r^ comme étant, non pas à l'état de régime, mais à l'état absolu, et que, de plus, ils ont traduit mesomem par un génitif (abominatons des désolations ou de la désolation). On s'explique du reste facilement qu'ils aient cru que siqqûzîm était à l'état de régime : ils n'ont eu qu'à retrancher une lettre et à lire >ï1prç au ^eu de D>ï1po. c'est la le£on (lue ProPose Gesenius (Thésaurus, p. 698) : DOTES >3?1p^ *]53 S 371 (et super fastigium templi collocutaa erunt abominaiiones vastatoris) . La ponctuation massorétique nous paraît, toutefois, préférable, et l'on s'explique très bien la disparition d'un q nnal rapproché du q initial du mot suivant. Mais ce qu'il importe d'examiner encore ici, c'est, évidemment, le motif qui a fait passer ces traducteurs de l'idée d'aile à celle de temple. Or, c'est ce qu'on ne voit pas. Il est plus facile de comprendre que, s'il se fût agi du fyîte du temple, comme dans saint Matthieu, qui nous dit ^tepuyiov tou ïspou (ch. IV, 5), le texte hébreu aurait fait suivre tpp du mot EHpQ (temple) ou d'un autre mot désignant ce lieu consacré au Très-Haut. D'un autre côté, super pinnaculum n'est pas la même chose que in îemplo.
Ce rapprochement des idées « d'aile d'abominations » et de « Temple, » que le texte ne motive pas, mais qui fut néanmoins supposé et admis, a suggéré deux interprétations de quelques événements qui se trouvent en rapport avec l'accomplissement de la prophétie et que l'on a essayé d'y rattacher. Quelques interprètes ont donc pensé que la prédiction s'accomplit lorsque les aigles romaines qui portaient l'image de l'empereur furent plantées dans le sanctuaire du Temple. C'est l'hypothèse adoptée par saint Ephrem, qui, dans la traduction syriaque de ce passage (« et sur les ailes de l'abomination, la désolation »), s'exprime ainsi : « Cela est dit à cause de l'aigle que les Romains, venant en Judée, placèrent dans le temple avec la statue de leur empereur. » Vitringa qui traduit : Et per alam abominationum erit desolator, sive desolatio, commente aussi, dans le même sens, ce passage : et per exercitus Romanos, in quorum signis erant Aquilœ et Imagines Imperatorum, cujusmodi idola Scriptura D>2îlpU? abominanda appellat, summa in Sanctuarium inferetur desolatio (p. 239). De nombreux exégètes anciens et plusieurs critiques modernes (Kliefoth, Kranichfeld, Ebrard, Keil, etc.) admettent aussi que ltenaf siqqûzim désigne l'abomination causée par la présence d'idoles dans le temple. L'Ange au-
rait prédit ici que le temple serait profané par les soldats romains, par l'introduction des emblèmes idolatriques dans le sanctuaire. Cette interprétation semblerait favorisée parce passage de Josèphe (Guerre des Juifs, liv. VI, cap. 32) : « Quand les factions se furent retirées dans la ville (sîç tt)v îeôXiv) et que le Temple même, avec les bâtiments d'alentour, brûlaient (xatopivou Zl aùtou tou vaou ;dpiS; dcTïdtvtwv), les Romains plantèrent leurs drapeaux dans le Temple (eîç to ïepbv), vis-à-vis de la porte qui regardait l'Orient, et après leur avoir offert là-même des sacrifices, ils déclarèrent Titus imperator » (xopiaavxsç ràç a/)(j.a(aç zh to ïepbv I6uaav xs aùxaîç aùxoOi). Mais il semble qu'il y a, dans ce passage, des contradictions que nous n'avons pas à discuter ici : on comprend difficilement que les Romains aient pu faire, dans le Temple, des sacrifices à leurs dieux représentés sur leurs enseignes, lorsque les Juifs étaient encore en possession de ce même temple et où ils s'étaient réfugiés. Josèphe a sans doute en vue la première enceinte du Temple. On a dit aussi que, lorsque les flammes commencèrent à dévorer cet édifice, les Romains placèrent sur les créneaux de ses avant-murs les enseignes de leurs légions, sur lesquelles étaient peintes les images de leurs dieux tutélaires et guerriers, auxquels ils offrirent des sacrifices. Mais rien ne prouve que les Romains aient ainsi planté leurs étendards sur le Temple.
Il n'est pas, du reste, possible de voir dans le texte une allusion aux actions abominables que les Zélotes ou Kannaïm commirent dans le Temple, au temps du dernier siège de Jérusalem, ainsi que le raconte Josèphe (Guerre des Juifs, liv. V). Sans doute, leurs crimes épouvantables amenèrent la désécration du Temple. Mais, dans le texte qui nous occupe, il n'y a aucune allusion aux iniquités et aux carnages des Zélotes. Hengstenberg, Hsevernick ont essayé d'appliquer l'expression siqqûzîm (abominations) au « temple profané » par les Juifs séditieux. Mais il n'y a pas de passage qui justifie cette interprétation : ce mot signifie toujours des idoles, des dieux des païens. Il ne s'agit pas d'actions abominables, mais des objets exécrables du culte du paganisme : on ne peut avoir en vue ici qu'une profanation provenant de la présence d'idoles ou d'objets idolatriques.
On a donc essayé de prouver qu'il s'agit du temple, en se fondant sur le témoignage de Jésus-Christ ; mais on a donné à ses paroles un sens que les textes ne lui donnent pas et que le contexte leur refuse. Il est d'abord certain que le Sauveur fait allusion à « l'abomination de la désolation » dont Daniel parle au