CHAPITRE IX
pénétrer clans la Judée et que les armées environneront Jérusalem, sachez que la désolation est proche. La prophétie de Jésus-Christ, explicative de celle de Daniel, ne s'accomplit pas lorsque les enseignes idôlatriques des Romains pénétrèrent dans le temple. Il ne fallait pas attendre ce moment là pour quitter la Judée. L'abomination arrivant dans ce pays avec le3 oiseaux, les aigles de l'armée romaine, devait être le signe de la destruction prochaine de Jérusalem.
Pour comprendre, d'ailleurs, que les paroles de Jésus-Christ doivent s'entendre de la Judée, il suffît de tenir compte de l'opinion des contemporains du divin Sauveur au sujet de la Terre sainte. Les Romains avaient déjà paru dans ce pays et ils s'étaient immiscés dans les affaires des Juifs. Mais ils avaient respecté la loi; et les étendards idôlatriques avaient été tenus à l'écart. Sous Ponce Pilate un trouble profond se produisit dans les esprits, parce que ce procurateur avait, dès son arrivée en Syrie, introduit furtivement à Jérusalem, pendant la nuit, les enseignes romaines ornées des images impériales. Les Juifs lui demandèrent de les faire sortir , et il dut céder devant la fermeté inébranlable du peuple, qui se rendit à Césarée et déclara vouloir plutôt mourir que souffrir cette profanation. Josèphe nous apprend aussi [Anliq. jud., Hv. XVIII, ch. VII) que lorsque Vitellius, gouverneur de Syrie, fut sur le point de faire traverser la Judée par une armée romaine qu'il menait en Arabie, « les principaux des Juifs allèrent le conjurer de ne point le faire, parce que les légions romaines portaient sur leurs drapeaux des figures qui étaient contraires à notre religion. » L'historien juif ajoute : « Il se rendit à leurs prières. » Ces étendards étaient, en effet, des objets d'abominations pour les Juifs. Or, au temps indiqué par Jésus-Christ, l'armée romaine devait fondre en Judée comme un torrent, avec ses enseignes ou images idôlatriques, >< l'abomination de la désolation », et investir Jérusalem. D'un autre côté, en admettant que l'armée romaine soit entrée dans le temple et l'ait profané, elle n'aurait pu le faire qu'à la fin de la guerre. Ce n'est donc point à cette profanation du temple que Jésus-Christ fait allusion. Par conséquent, on ne peut conclure de la mention du « lieu saint », faite par Jésus- Christ, que le texte hébreu hal kenaf (sur l'aile de) doit se traduire comme s'il y avait hal qodës (sur ou dans le temple). On n'est donc pas fondé à dire que cette interprétation est appuyée sur la parole de Jésus-Christ. Le Sauveur fait allusion à ce passage de Daniel. Mais, ni l'ange Gabriel ni Jésus-Christ ne
parlent du temple. On ne peut donc s'autoriser des paroles de Notre-Seigneur pour justifier les expressions « sur le Temple » ou « dans le Temple » introduites dans des traductions de notre passage de Daniel.
L'interprétation que nous venons de discuter ne résout donc pas la question qui s'impose : on n'indique pas comment kanaf signifie que « le temple » sera profané. Divers traducteurs ont cru résoudre ce problème en donnant au mot kanaf le sens dérivé d' « extrémité ». Ce mot signifie, en effet, quelquefois la partie extrême d'un objet, le « bord » d'un vêtement. Mis tout seul, kanaf signifie le bord d'un manteau (I, Rois, XXIV, 5, 12; Zach., VIII, 25). Kanaf ha'arëz (Is., XXIV, 16) -, et kanfot ha'arëz (Job, XXXVII, 3 ; XXXVIII, 13) signifient « les ailes, les extrémités de la terre ». Prenant kanaf ànns le sens d'extrémité d'une chose, on en a conclu que ce mot pouvait avoir le sens de « sommet » ou de point culminant », et qu'il signifiait ici le sommet extrême ou le pinacle du temple, comme dans Saint- Mathieu (IV, 5), et dans Saint-Luc (IV, 9), où il faut remarquer toutefois que ce mot est mis en rapport expressément avec « le temple » (xou Upou). Iarchi, Aben-Esra, Abravanel admettent l'interprétation de « sommet du temple ». Voyant que ce substantif signifie la pointe extrême d'une contrée, Hœvernick a pensé qu'il désignait ici le temple qui était un point le plus élevé de la ville. Il traduit kanaf par « cime » {Auf der kuppe der Grauel [ist] ein Verwiister) et il entend, par le « sommet des abominations », la place la plus élevée où les abominations pouvaient être commises. Hengstenberg a pensé également que « l'aile des abominations » désigne le pinacle du temple qui fut tellement souillé par l'abomination, qu'il ne conserva plus le nom de temple du Seigneur et qu'il aurait dû plutôt s'appeler un temple d'idoles. Mais siqqûzîm ne désigne pas le temple souillé par les Juifs, et d'ailleurs la souillure du temple ne l'aurait pas empêché de porter le nom de temple. Daniel continue à l'appeler qodes au temps de la profanation d'Antiochus (VIII, 13, 14), et ici même, verset 26, il l'appelle haqqodes : tant qu'il existait, c'était toujours le sanctuaire. D'après ce que nous avons vu plus haut, nous pouvons conclure aussi qu'on ne peut admettre, avec Auberlen, que, par le sommet des abominations, il faudrait entendre le comble des crimes commis par Israël, qui atteignit son paroxisme lorsque les Zélotes profanèrent le temple.
Un grand nombre de rationalistes s'est efforcé, pour un autre motif, d'adapter kanaf au temple. Ainsi Hitzig prend ce mot