CHAPITRE IX
f Et jusqu'à (la fin) destruction bien arrêtée se répandra sur dévaste. La difficulté qu'ont éprouvée les interprètes pour traduire ce passage d'après le texte hébreu actuel suffirait pour faire douter de la correction de ce membre de phrase. Nous verrons plus loin que nous sommes autorisés à y restituer le mot qëz (fin). Les mots qui constituent cette proposition ont été déjà expliqués. Ve-had signifie «jusque, jusqu'à ce que, pendant, durant. » Le subst. kalah se traduit par « extermination, anéantissement, destruction , et nêhêrazah, participe niphal, de tnn (couper, trancher, décider) a le sens de « décidée, décrétée. » La réunion de ces deux termes nSPiiaï nbs a le sens de « perte ré-
t tv:v : T T
solue par un décret irrévocable. » Le vav a le sens de quidem, et même ; ou : savoir). Dans Isaïe, cette expression signifie « ce qui est complètement et irrévocablement arrêté, l'inflexible décret de la destruction » (X, 22, 23 ; XXVIII, 22 ; cfr. Jérém., IV, 28; V, 10, etc ). Le verbe titlak, troisième personne fémin. sing. fut. niphal, de 'rjriJ [effudit se) signifie « se répandra, coulera, fondra. » Quant au mot somem, dont nous avons déjà fait une étude spéciale vp. 809), il ne peut signifier que « dévasté, désolé. » Nous reviendrons, du reste, sur ce sujet en examinant les traductions rationalistes.
Le sens de cette phrase, dont les termes sont très clairs, dépend du sujet de tittak. Quelques interprètes (Hsevernick) regardent ce verbe comme impersonnel. Mais on répond qu'il n'est jamais employé de la sorte et qu'il peut d'autant moins être, interprété de cette façon que, au verset 11 de ce même chapitre, il est précédé d'un sujet déterminé. D'autres critiques suppléent un sujet de leur choix. Bertholdt sous-entend le mot « colère. » On peut, en effet, supposer qu'il s'agit de « la colère du Seigneur » (cfr. II, Pamlip., XII, 7) : « ma fureur ne se répandra pas sur Jérusalem par les armes de Sésac »); et l'on traduit ainsi : « la colère du Seigneur se répandra sur ce lieu désolé jusqu'à son entière ruine. » Cette malédiction du Seigneur est, il est vrai, mentionnée au verset 11. Mais cette expression est tiop éloignée pour qu'on puisse la regarder comme le sujet d'un membre de phrase du verset 27.
La Vulgate a pris pour sujet le mot desolatio : Et usque ad consummationcm et finem perseverabit desolatio (et la dévastation durera jusqu'à la fin et jusqu'à la consommation). L'auteur a sans doute compris que, d'après le texte, la dévastation durerait autant que le monde. Mois le mot desolatio, qui devient ainsi le sujet de la phrase, n'est pas dans l'hébreu. On y trouve
le mot somêm qui est régime et qui doit se traduire par vastatum. Le traducteur a omis de traduire la préposition hal (sur). Le verbe perseverabit traduit le verbe crraasi de la version de Symmaque.
C'est avec juste raison, du reste, que Hengstenberg, Maurer et d'autres prennent justement pour sujet, kalah venêhëra'zah (la destruction, la déterminée). Mais ils ne justifient pas très bien le ve-had (IV)) « jusqu'à ce que. » On obtiendrait ce sens : jusqu'à ce que (ce qui est) complet et déterminé fondra sur (ce qui est) dévasté. » D'autres interprètes suppléent le relatif « qui » : « jusqu'à la consommation, et celle-là déterminée qui pleuvra sur le dévasté. » Hitzig regarde kalah ou nëhërazah comme le sujet, mais il supplée un sujet de son cru : « elle (Sie), » ainsi qu'il suit : «jusqu'à l'extermination... elle se répandra...» (bis zu Vertilgung und Vtrhàngniss, à. i. bis zur vtrhàngten oder beschlossenen Vertilgung rvird sie sich ergiessen u. s. w.). Lengerke semble prendre pour sujet « le dévastateur » qui vient d'être mentionné dans le membre de phrase qui précède ; et nous voyons ainsi — ce qui est assez bizarre et tout à fait en contradiction avec le roman de Lengerke relatif à Antioclius qui serait visé ici — le dévastateur se répandre sur le dévastateur, c'est à-dire sur lui-même : und uber {die) Greuelzinne (kommt der) Venvuster : und (zivar) bis zur Vollendung und (bis) der Beschluss sich ergiessen wird uber (den) Verwilster. Sans doute, le dévastateur contribuera à faire pleuvoir un déluge de maux sur Jérusalem-, mais il n'est pas mentionné ici. Stuart introduit dans le texte un sujet qui n'y est pas, en transformant le verbe en substantif: « Mais jusqu'à la destruction, même celle qui est décrétée, sera là une effusion sur celui qui est pour être détruit » (but unto destruction, even that which is decreed, shall there be an outpouring upon him who is to be destroyed). Dans son Commentaire, il donne ces deux variantes : « il sera répandu » (il shall be poured) et : « même décrétée (destruction) sera répandue » (even decreed (destruction) shall be poured). Il trouve que l'accent Zakeph Qaton indique le premier sens et qu'ainsi, si l'on s'en rapporte aux acccents, le verbe est impersonnel, ou du moins une espèce de consUuctio prœgnansf qui emploie kalah comme son nominatif ou qui suppose sous-entendu le mot colère, indignation, malédiction. Il déclare du reste que, si l'on ne suit pas les accents et si l'on prend nëhërazah pour un nom participial et comme le nominatif de titlak, tout devient facile et clair (ail is easy and obvions).
Un remaniement du texte proposé par Wieseler ne résout pas le problème grammatical et n'aboutit qu'à embrouiller le texte en introduisant ce qui ne s'y trouve pas. Ce critique ne traduit pas le vav placé devant nehera'zah, et il se contente de dire qu'il exprime la conclusion (drùckt den Naclisatzt aus). Wieseler prend d'ailleurs pour sujet « la demisemaine » mentionnée précédemment; il fait de kalah un verbe -, et il traduit de cette sorte : « Jusqu'à ce qu'elle (la demi-semaine) sera complète (und bis sie vollendet sein wird), le décrété dégouttera sur le dévasté (wird Beschlossenes herabtriefen ûber den Werwùsteten — Die 70 Wochen, etc., p. 42). Mais Wieseler ne donne aucune raison qui justifie d'une manière quelconque l'introduction de ce sujet dans la dernière partie du verset et la transformation de kalah en verbe. Kuenen a préféré — ce qui est plus raisonnable — répéter le sujet kalah : « Jusqu'à la désolation déterminée, elle (c'est-à-dire la désolation) se répandra sur ce qui est terrible. » Il fait suivre cette traduction de la remarque suivante : « Le non-sens qu'offre ce dernier verset provient probablement d'une erreur de copiste » (p. 544). Au lieu de « ce qui est terrible » ou plutôt « ce qui est dévasté, » le critique voudrait « le dévastateur. » Mais nous n'avons pas à nous préoccuper d'un non-sens qui n'existe pas. Il est, en effet, fâcheux, pour les rationalistes, que l'on ne voie pas poindre dans ce verset la tête d'Antiochus. Mais une faute de copiste à ce sujet n'a jamais été motivée.
Il en est tout autrement du régime de vehad (jusqu'à) qui peut fort bien avoir été omis. En ajoutant qe'z (fin), la phrase marche toute seule : « Et jusqu'à (la fin), la destruction, etc » Cette correction nous est suggérée par la version de Théodotion où se trouve répété deux fois le mot ouvieXeia (achèvement, accomplissement), avec une indication de temps : « Et jusqu'à la consommation du temps, consommation sera donnée sur la dévastation (xod ïtoç, rîjç auvieXet'a; xàipou auvTéXeta ZoOr^ziai liù t/]v !p4[j.ioaiv). Ce traducteur et l'auteur de la version des Septante a lu sans doute ■jna (donner) au lieu de rm} (se répandre). Mais la double expression « d'achèvement » ou de « fin » nous paraît indiquer l'omission dans le texte du mot équivalent qe'z (fin, calamité, ruine). La répétition de la même idée (jusqu'à la fin, la fin...) a pu fort bien amener dans l'esprit de quelques copistes la confusion des deux expressions qui s'y rattachent et l'oubli ou la négligence de l'une d'elles.
En prenant, d'un autre côté, kalah (consommation, destruc-
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tion) comme sujet du verbe tittak, on pourrait très licitement prendre had (perpétuité, éternité, à jamais) dans le sens de « éternellement, toujours, » et traduire ainsi tout le passage : et in œternum consumptio, et quidem statuta (a Deo) stillabit super desolatum. A jamais la destruction, savoir : décrétée, se répandra sur le dévasté : à jamais Jérusalem cessera d'être la ville spécialement consacrée à Dieu.
Malgré les divergences, au point de vue grammatical, de ces explications, il n'en est pas moins certain que le texte, pris dans son ensemble, est très clair. Tous les critiques reconnaissent qu'il s'agit d'une destruction décidée, décrétée, qui se répandra sur un objet. Il n'y a pas de doute que, d'après le texte, cette destruction ait Jérusalem et le temple en vue. Mais les rationalistes qui veulent ramener cette prophétie à Antiochus se sont évertués à changer un participe passif en un participe actif. Nous avons déjà vu que Lengerke traduit somëm par « dévastateur » (Verwûster). Il en est de même de De Wette et du grand nombre des rationalistes. A leur suite, Cahen nous donne la traduction que voici : « Jusqu'à ce que la consommation et le châtiment se répande sur le dévastateur. » Reuss rend ainsi ce même passage : « Et cela jusqu'à ce que l'extermination décrétée fonde sur l'auteur de l'abomination. » Puis, il ajoute : « Par le dernier mot, il est positif que le prophète a voulu varier le terme et nommer le roi lui-même comme auteur de l abomination, mais la langue française ne nous offre pas d'expression correspondante plus simple. » La langue française est cependant "assez riche pour pouvoir traduire le mot allemand Verwiister que Reuss doit avoir en vue. Il n'est pas nécessaire de fabriquer le nom d' « abominateur; v et ceux de profanateur, de sacrilège auraient suffi pour désigner « l'auteur de l'abomination. » Mais il s'agit ici d'un verbe qui a le sens d' « être dévasté. » Il est inutile d'y chercher un autre sens. D'un autre côté, ce que Reuss affirme comme positif ne l'est pas du tout : la supposition qu'il s'agit ici du roi Antiochus est non seulement gratuite, mais, de plus, en contradiction avec la teneur de la prophétie.
Pour trouver le sens de « dévastateur » au mot somëm (dévasté), qui est le dernier mot de l'Oracle, on est, en effet, obligé de changer le texte. Nous avons déjà réfuté la confusion que les rationalistes veulent établir entre ce participe actif et ce participe passif (voy. p. 809 et ss.). Le verbe samëm signifie « être dévasté » Tous les critiques s'accordent à donner au par-