CHAPITRE IX
nous l'avons vu, les rois de Perse n'étaient pas disposés à accorder cette faveur aux Juifs, et nul n'ignore que, parmi les dignitaires de l'empire, il y avait un parti qui s'opposait avec force à leurs entreprises.
Les enfants de Jacob ne purent donc gagner cette bataille sans user des moyens humains qui étaient en leur pouvoir. Leur esprit souple et inventif tourna tous les obstacles. Ils parvinrent à occuper des positions élevées et à s'emparer des abords de la puissance. En obtenant l'autorisation de rebâtir le Temple, ils avaient pris position, planté un jalon en terre, et franchi une étape. Mais ils ne purent s'empêcher de comprendre que, vouloir obtenir l'autorisation de construire une ville fortifiée eût été nourrir une espérance chimérique : ils ne pouvaient atteindre leur but qu'en donnant le change sur leurs projets, par des moyens détournés, et en obtenant un décret qui leur laissâtle champ libre.
Aussi, sommes-nous nécessairement amenés à reconnaître qu'Esdras et Néhémie furent deux grands stratèges auprès du roi Artaxerxès-Longuomain. Le caractère religieux des rois de Perse, et de celui-ci en particulier, est aujourd'hui assez connu pour que nous puissions comprendre les procédés dont se servivirent ces deux zélés patriotes pour faire édicter, par ce prince, un nouveau décret. Profitant des bonnes dispositions d'Artaxerxès hr pour toutes les religions de son empire, ils parvinrent à l'intéresser à l'organisation du culte dans le temple de Jérusalem. Ils lui montrèrent que le culte de l'Eternel était rendu impossible ; ils lui firent comprendre qu'il était nécessaire de remettre en vigueur la loi de Moïse, et que, pour faire adorer convenablement Jéhovah, il fallait reconstituer un peuple de ce Dieu, une société religieuse qui lui fût absolument dévouée. Les Juifs pieux, bien en cour, n'obtinrent donc, de la sorte, le relèvement de Jérusalem qu'en proposant de rétablir et d'assurer le prestige du culte mosaïque. Ils obtinrent ainsi, avec l'aide du Seigneur, qui ne leur manqua pas au moment voulu, que le roi Artaxerxès, dans un accès de bienveillance, dû sans doute à un moment de distraction, leur accordât, inconsciemment, dans quelques phrases divinemet inspirées, un firman qui, en donnant à Esdras les pouvoirs les plus étendus, l'autorisaient à reconstituer la nationalité juive et à rebâtir Jérusalem. Du reste, l'envoi d'un prêtre, d'un sofêr ou lettré, ne pouvait effrayer ni le roi ni les hommes d'Etat qui l'entouraient. Esdras, un des docteurs les plus accrédités de ce temps, devint, en effet, le chef effectif de l'entreprise, comme il en avait été, sans doute, fins-
tigateur. On comprend assez, par le décret du roi, que ce prêtre jouissait d'un grand crédit à la cour et que ses coreligionnaires l'honoraient d'une estime toute particulière.
L'Édit donné à Esdras par Artaxerxès-Longuemain, en la septième année de son règne, accorde des pouvoirs très étendus pour rétablir les institutions juives, pour les consolider, et pour rebâtir la ville sainte. — Le décret donné à cet illustre prêtre de l'Eternel n'a pas été généralement assez sérieusement examiné. L'analyse plus approfondie que nous allons en faire, nous amènera àla conclusion que nous indiquons ici, laquelle, du reste, a été adoptée par de nombreux exégètes. Parmi ceux qui ont pris ainsi, pour point de départ des soixante dix semaines, ce décret d'Artaxerxès à la longue main, nous pouvons citer Orose (lib. VII, c. 3), Newton, Prideaux (Hist. des Juifs, tom. II, liv. V, à Tannée 458 av. J.-C.)» Louis Capell (chronol. sacra), Geier, Cornélius a Lapide, Gaussen, Auberlen, le docteur Pusey (Lectures on Dan., p. 4 69 et suiv.), et le P. Delattre {de Vauthent. de Dan., p. 62-64). Le P. Ayrolus, professeur d'hébreu au collège romain, nous paraît avoir écrit ce qu'il y a de mieux sur cette question, et avoir très bien établi cette thèse : Hebraicam Rempublicam, atque adeo Ierusalem, per Esdram, fuisse restitutam (Liber 7 0 hebdom. resignatus, pp. 85 et suiv.).
En effet, la commission d'Esdras qui avait en vue le service du Temple, avait aussi pour but d'assurer, d'une façon sérieuse, le culte de Jéhovah et, par conséquent, de réorganiser une société et une ville qui devaient procurer le fonctionnement et l'accomplissement des cérémonies saintes. C'est ce que les textes du livre d'Esdras vont nous apprendre eux-mêmes. Ce second fondateur de l'Etat judaïque déclare d'abord qu'il obtint, du roi Artaxerxès, les pleins pouvoirs qu'il pouvait désirer : « Le roi lui accorda tout ce qu'il lui avait demandé (toute pétition de lui » : Kol baqqasatô), parce que la main favorable de l'Eternel, son Dieu (selon la main de Jéhovah, keyad Yehovah) était sur lui » (I,Esdr.,VII, 6). Nous apprenons ensuite (vs. H)que,« dans la septième année de son règne, Artaxerxès donna à Esdras, prêtre et docteur (hakkohën hassofêr), instruit dans les paroles et dans les préceptes du Seigneur, et dans les statuts qu'il a ordonnés à Israël, un édit dont voici la copie » : « Nous avons ordonné » (a me positum est decreium, tehem) que, quiconque se trouvera » dans mon royaume du peuple d'Israël, de ses prêtres et de ses » lévites, qui voudra aller à Jérusalem, y aille avec toi. Car tu » es envoyé par le roi et par ses sept conseillers pour inspecter