CHAPITRE IX
vivait, en effet, lorsque Thémistocle quitta Argos. Mais ce qu'il faut reprocher à Diodore, c'est d'avoir confondu l'année de la fuite d'Argos avec l'année de Y arrivée en Perse. Il se réfute, d'ailleurs, lui-même et il suppose une époque plus récente de ce passage dans l'empire perse, car il énumère des événements qui demandent un temps considérable : il reconnaît que le général athénien séjourna à Argos et chez le roi des Molosses. Il faut donc admettre que, en indiquant dans la môme année la fuite et la mort de Thémistocle, il résume les événements d'une façon incorrecte. On ne peut l'excuser qu'en disant qu'il s'exprime ainsi par prolepse ou par anticipation, comme il arrive souvent aux historiens de le faire : à propos du banissement ou de l'exil, il indique ce qui lui arrivera, sa fuite, sa mort, quoique ces événements aient eu lieu à des époques différentes. Cette remarque a été déjà faite par Salian (ad an. M. 3590) : Diodorus multas res Themistoclis, et multum temporibus dissitas, in unum, et eumdem conjecit annum. Parlant de l'accusation de l'ostracisme et de la mort de Thémistocle, Calvisius dit aussi très justement : Diodorus hœc omnia in unum conjecit, ut solet etiam in aliis historiis (ad an. M. 3479).
Il est fâcheux que Plutarque ait contribué à maintenir ces divergences qu'il eût été cependant si facile d'expliquer. Voici l'exposé qu'il fait des opinions relatives à l'arrivée de Thémistocle en Perse (Thémis. XXVII) : « Thucydide et Charon de Lampsaque racontent que, Xerxès étant mort, Thémistocle vint auprès de son fils ; Ephore, Dinon, Clitarque, Héraclide et plusieurs autres écrivent qu'il vint auprès de Xerxès.» Il ajoute ensuite que « Thucydide a mieux suivi les Annales (rotç SI -^povixoîç Soxst [jiàXXov ô 0ou/uûtôr]ç au[xcpepéa0ai), quoiqu'elles ne conviennent pas entre elles. » Il aurait pu voir que si elles ne sont pas d'accord, c'est qu'elles parlent de faits historiques différents.
Il y a, en effet, — ainsi que nous l'avons déjà constaté, — plusieurs fuites de Thémistocle, savoir : l'ostracisme qui est le point de départ de l'exil et de l'arrivée en Perse ; mais avec un temps d'arrêt assez long à Argos ; fuite d'Argos à Corcyre où il séjourna pendant quelques temps ; fuite chez Admète, et fuite en Asie. Ainsi, lorsque, d'après Plutarque, Ephore, Dinon, Clitarque et Héraclide représentent Thémistocle comme fuyant à la cour de Xerxès, on peut comprendre qu'ils ont en vue quelques-uns des moments de la fuite de ce général qui eurent lieu du vivant de ce roi, ou qu'ils le font arriver en Perse dans la dernière année de son règne, et qu'ils comptent cette année comme lui appar-
tenant tout entière. De cette sorte nous avons pu déjà expliquer l'assertion contraire des écrivains allégués par Plutarque (4).
Ainsi, comme l'a très bien dit Thucydide, c'est après la mort de Xerxès et, dès lors, en 465, que Thémistocle vint en Perse. De nombreux chronologistes ou historiens modernes ont, en effet, parfaitement reconnu que ce général dut arriver en Asie plusieurs années après qu'il eut été banni d'Athènes. Curtius (Griech. Geschichte, II, 32 et ss.), nous donne, à ce sujet, la chronologie suivante : le Bannissement [Verbannung) de Thémistocle en 470 (Olymp. 77, 3); la mort de Pausanias et la fuite de Thémistocle en 467 (Olymp. 78, 2) -, la victoire de PEurymédon, remportée par Cimon en 465 (Olymp. 78, 4), et la même année, assassinat de Xerxès par Artaban ; Artaxerxès Ier, roi de Perse en 464 (Olymp. 79, 4). D'après Duruy, Thémistocle, condamné à un exil de dix ans, se retira à Argos en 471, et il passa en Asie en 466, à la cour de Suse, où Xerxès venait de mourir.
De cette discussion, nous sommes en droit de conclure que le bannissement de Thémistocle eut lieu en 474-470 ; que la victoire, remportée par Cimon sur les Perses, près du fleuve Eurymédon, eut lieu en 466-465; que Xerxès, qui ne survécut pas longtemps à cette humiliation, fut assassiné par le chef de ses gardes en 465 -, et que, dans le cours de cette année, le fugitif athénien arriva en Asie, d'où il adressa des lettres à Artaxerxès, lequel commença à régner à la fin de l'an 465, dans la quatrième année de la soixante-dix-huitième olympiade (465 ans av. l'ère vulgaire) (2).
(lj C'est aussi le moment de départ pour l'exil que Cicéron avait en vue (Lœlius, XII), lorsqu'il dit, en parlant de Thémistocle : Themistocles feclt idem, quod vLginU annis anto apud nos fecerat Coriolantts. Or, la fuite de Goriolan chez les Volsques eut lieu l'an de Rome 26 f (ou 492 ans av. l'ère vulgaire). Ce qui donne l'an 472 pour la fuite de Thémistocle. Mais l'orateur romain ne se proposant pas de faire de la chronologie, a pu se servir du nombre rond, 20, pour le nombre plus précis 19 ou 21 qui mettrait la fuite de Thémistocle en 473 ou en 471. Mais il est bien évident, d'un autre côté, que Cicéron ne se préoccupe pas de l'année de l'arrivée de Thémistocle en Asie : il constate un rapprochement dans l'année des deux fuites de ces personnages. D'ailleurs, de Rome chez les Volsques, le trajet n'était pas long et Coriolan n'eut pas à faire de longs détours pour se rendre chez les ennemis de son pays. Il n'en fut pas de même pour le voyage du fugitif athénien.
(2) Dodwell se rapproche de ces dates. Il met la fuite de Thémistocle en 468, l'arrivée en Perse en 466, et la mort de Xerxès à la fin