CHAPITRE IX
une idée moins physique et moins politique : ils attendaient une palingénésie morale ; ils soupiraient après un Messie qui les renouvelât, qui les sauvât et qui les fît ressusciter avec lui. Les espérances messianiques avaient été expliquées d'ans ce sens par le verset 24 du ch. IX; et les «intelligents » le comprenaient. Les vrais croyants d'Israël attendaient donc le salut, le pardon des péchés (Luc, I, 77); le Messie était pour eux l'Agneau qui porte et qui ôte les péchés du monde (Jean, I, 29). Aussi voyonsnous, dans l'Evangile, un jeune homme riche venir à Jésus et lui demander ce qu'il faut faire « pour obtenir la vie éternelle » (Matth., XIX, 16, et les parall.). Ceux qui pensaient sérieusement de la sorte voyaient surtout dans le Messie le Sauveur des hommes ; et ils comprenaient qu'il fallait qu'un homme nouveau se formât en eux, s'ils voulaient vivre, s'ils voulaient « entrer dans la vie. » A la voix de Jean-Baptiste, ceux-là avaient compris que la période palingénésique, ainsi expliquée, était enfin arrivée.
Les Juifs qui transformaient les promesses messianiques en prédictions dont l'objet était un conquérant juif, qui devait asservir l'univers à sa puissance, croyaient aussi, du reste, que les jours de l'espérance étaient enfin arrivés à leur terme. Tout Israël était, à cette époque, tourné vers le môme objet, vers le Messie. Ces Juifs, sans yeux pour les promesses spirituelles et morales de la délivrance, ne pensaient qu'à un roi qui rallierait les Hébreux en un seul faisceau et leur donnerait l'empire du monde. C'est pour arriver à ce résultat que, sans se préoccuper des caractères du Messie et ne voulant pas les reconnaître dans Jésus, ils se soulevèrent, comme des gens affolés, contre les Romains. Josèphe a, du reste, remarqué qu'on ne s'expliquerait pas les audacieux soulèvements des Juifs contre la domination romaine, si on ne les savait enflammés par a un oracle ambigu, o qui leur prédisait l'empire de la terre. Mais, pour bien montrer l'exégèse fantaisiste de Josèphe et faire les parts du vrai et du faux qui s'y trouvent, citons ce passage en entier : « Ce qui surtout avait excité les Juifs à la guerre (contre les Romains), c'était un oracle ambigu (/pr^ubç àcp(6oXoç), trouvé dans les saintes Lettres, disant que, vers ce temps là [y.txxa xbv xaipbv èxefvov), quelqu'un sorti de leur pays régnerait sur toute la terre [ành vrj; yCû^c, xi? aùrSiv a.r/cv. ïîjç otaoupivTjç). Ils interprétèrent cela comme regardant quelqu'un de leur nation, et plusieurs des plus sages s'y trompèrent. Mais la prophétie marquait le pouvoir suprême '" Vespasien, qui fut proclamé empereur pendant ^j était" ^n
Judée. Il est impossible aux hommes d'éviter leur destinée, lors même qu'ils l'ont prévue. Les Juifs interprétaient favorablement certains passages et ne tenaient aucun compte des autres-, jusqu'à ce que, par la prise de leur pays et par leur propre destruction, ils aient reconnu leur égarement » De Bell.Jud., VI, V, 4).
La « prophétie ambiguë » à laquelle Josèphe fait allusion, ne peut être que la prophétie du ch. IX, 24-27, de Daniel. Cette prophétie marque, en effet, l'époque où devait apparaître le Messie et elle nous apprend que son avènement sera signalé par l'expiation du péché et l'avènement de Justice éternelle. L'oracle mentionné par Josèphe n'est ambigu et n'a été mal interprété, que par ceux qui voulaient s'en faire un tremplin politique. Josèphe leur reproche justement d'avoir été trompés à ce sujet par l'interprétation de beaucoup de sages ; il aurait mieux dit, « de beaucoup de faux sages.» Il aurait même pu se mettre dans cette catégorie, car il a osé introduire dans le texte qu'il s'agit simple ment « de quelqu'un sorti de la Judée »{qlko tîjç y&P7-S tt? aoxwv) « qui obtiendrait l'empire du monde » ; et il a ainsi confondu, par une misérable équivoque, Vespasien et le Messie que les prophètes avaient annoncé et que les Juifs attendaient.
Mais il n'en résulte par moins que, d'après les vues des politiciens qui amenèrent la guerre juive, l'opinion de la venue prochaine de l'époque messianique avait été connue, répandue et vulgaire parmi les Juifs, au temps de Jésus. Josèphe se fondait aussi sur cette opinion lorsqu'il applique le passage relatif à « l'abomination de la désolation » (Dan. IX, 27) aux scandales et aux crimes des Zélotes qui souillèrent le Temple. Il n'a pas sans doute voulu porter son attention sur les aigles romaines qui souillèrent la Judée (voy. p. 1022) ; mais il rattache avec raison la prophétie à la guerre des Juifs contre les Romains. L'historien juif a même reconnu expressément que Daniel a prédit la destruction de Jérusalem parles Romains (Voy. Introd., p. 37) (1).
(1) A propos de laprophétie des quatre empires, Josèphe a constaté que le quatrième était celui des Romains (voy. p. 636). Ailleurs il nous dit que « ce grand prophète a eu aussi connaissance de l'empire romain, et de l'extrême désolation où ils réduiraient notre pays. » En parlant des Zélotes qui, par leur zélé intempestif ou plutôt par leur folie amenèrent la destruction de Jérusalem, le même historien s'exprime ainsi (liv. IV, ch. XXIII) : « Ces hommes, animés de l'esprit des démons, ne se contentaient pas de fouler aux pieds tout ce qui était le plus digne de respect ; ils se moquaient de Dieu même, et traitaient de folies et de rêveries les prédictions des prophètes.