CHAPITRE IX
connu Jésus pour le Messie. Il n'en est rien cependant. En disant: « c'était le Christ, » Josèphe dit simplement que c'était lui qui était alors — après la persécution de Néron — connu, à Rome et dans une grande partie de l'empire, sous le nom de Christ ; mais il ne suit pas de là que Josèphe le tint pour le Messie : cet écrivain n'était pas pour rien de la secte des Pharisiens. Son Messie devait être un guerrier, un conquérant ; et c'est pourquoi il adora Vespasien : le Messie de Josèphe était un empereur romain. Il a toutefois constaté un fait : Jésus était le Christ : celui qui était connu sous ce nom, non-seulement par les Chrétiens, mais aussi par les Juifs et par les païens. Il est évident, dès lors, qu'on ne peut pas induire de là que Josèphe ait admis la messianité de Jésus ; mais son témoignage prouve qu'il rattachait sa venue aux « prédictions des saints prophètes. » Il avait été frappé de l'évidence de certains traits propres au Messie. Mais il s'y arrêta peu et il ne se rendit pas c ompte de ce qu'il en pensait. Ecrivant l'histoire de son temps, il ne pouvait omettre de parler de Jésus- Christ ; mais, s'abandonnant à l'aveuglement propre aux Juifs de sa secte et plus encore aux Epicuriens de la secte des Sadducéens, il se jeta dans les plus étranges contradictions. Mais il avait pu, sans se compromettre, dire que Jésus était le Christ : les Romains devaient aisément comprendre qu'un Messie de ce genre ne pouvait pas leur porter ombrage. En homme prudent, Josèphe avait ainsi soin de laisser dans l'ombre des vues et des espérances juives suspectes aux Romains.
lia persuasion où étaient les Juifs, au temps de Jésus, que l'époque fixée par I>aniel venait d'arriver, porta un grand nombre de Juifs politiciens et charnels à inventer et à suivre de faux Messie <► : Hérode, Agrippa, Theudas, Judas le Gaulanite, Vespasïen, Bar-Kokeb;i, etc. — La date fixée par le prophète, pour l'avènement du Messie, était si évidente que les Juifs ne purent s'empêcher de reconnaître que l'on était parvenu aux jours de bénédiction et de salut. Mais l'infatuation politique d'un grand nombre d'entre eux, qui ne visaient qu'une domination terrestre , les vouait d'avance à tous ceux dont ils pouvaient attendre une restauration politique du royaume d'Israël. Alors l'aveuglement et la flatterie s'adressèrent au premier objet qui paraissait avoir quelque éclat et lui donnaient le nom glorieux de Messie, ou du moins le tenaient pour tel. Il est probable que les Juifs de Rome crurent avoir trouvé leur Messie dans Jules César, car on a trouvé difficile d'expliquer autrement la douleur qu'ils témoignèrent à la mert de
ce fameux conquérant. Suétone remarque qu'on les vit pendant plusieurs nuits se porter en foule à son bûcher (Cœsar, 84). Hérode se donnait lui-même pour une sorte de Messie, et il avait fondé une secte qui lui devait son nom (Matth., XXII, \ 6 , Marc, III, 6; VIII, 45; XII, 43). Perse et son Scoliaste nous apprennent que la naissance de ce cruel personnage était célébrée avec la même solennité que le sabbat [in Pero. satyr., 5). Ainsi, il se trouva des Juifs qui regardèrent Hérode, ce misérable, cet être odieux, comme le Libérateur et le Sauveur promis à la terre. La même pensée pourrait bien avoir hanté l'imagination d'Agrippa Ier qui, pour se concilier l'affection des Juifs, servit leurs fureurs et leurs haines implacables contre les chrétiens, et entre autres hauts faits, fit périr par le glaive l'apôtre saint Jacques le Mineur, et chargea de chaînes saint Pierre, qui n'évita le même sort que parce qu'il fut tiré miraculeusement de sa prison. On sait que, enorgueilli de ses prospérités, Agrippa porta la vanité jusqu'à la folie. Comme il célébrait des jeux solennels avec une magnificence extraordinaire, accueillant avec complaisance la basse adulation de ses courtisans qui le proclamaient dieu, il fut tout à coup frappé d'une maladie terrible et incurable qui l'emporta en cinq jours.
Mais nous ne donnons à ces faits une interprétation messianique que sous réserve : vouloir trop prouver serait un enfantillage qui ne tendrait à rien moins qu'à fournir des armes faciles à mes adversaires. Nous ne pouvons, toutefois, nous empêcher de reconnaître que, à la mort d'Hérode, des Juifs s'étaient forgés l'idée d'un Messie qui servirait de point de ralliement aux bandes insurrectionnelles qui se disputaient le pouvoir, et prendrait parti pour Archélaûs, pour Antipas (Hérode le Tétrarque), ou contre les Hérodes. Pour les Pharisiens, la guerre contre ces intrus se concentrait aussi dans le désir de voir la situation politique changée, le joug des Romains secoué et l'indépendance nationale reconquise. Les Romains durent reconnaître cet esprit de révolte dans un Messie nommé Theudas qui persuada à quatre cents Juifs de le suivre jusqu'au Jourdain, s'engageant à leur faire passer ce fleuve à pied sec. Ce mouvement fut bientôt arrêté : le pseudc-thaumaturge fut décapité et ses adhérents furent dissipés par la force. La sourde haine des Juifs contre leurs oppresseurs arriva à son paroxisme dans la révolte de Judas le Gaulanite, qui, profitant du mécontentement général, occasionné par les impôts, dont les Romains avaient tout récemment grevé le peuple juif, essaya de porter le dernier coup à la puissance des