CHAPITRE IX
t'est de bien plus grande importance que mon emprisonnement. Tu n'es pas seulement maître de moi, Vespasien, tu seras empereur et César; tu es annoncé par les oracles de la religion de Moïse, tu es le maître prédestiné de la terre, de la mer, et de tout le genre humain (navcbç àvQpioTtou -ysvo-jç) (Eusèbe, Histor. Ecclés., lib. II, c. 19; cfr. Appien, Historia romana, lib. XXII). Ainsi, soit persuasion, soit habileté, le prisonnier des Romains, le capitaine qui avait abandonné la cause politique de ses frères pour se soumettre aux vainqueurs, Flavius Josèphe, en un mot, s'obstina à reconnaître le général qui l'avait vaincu pour le Messie qui devait sauver le moule. Il ne pouvait pas ignorer cependant que le Messie devait être un descendant de David, mais son intérêt personnel le poussa à fermer les yeux à la lumière, et il attribua la qualité de Messie à un empereur païen, à un polythéiste, à un idolâtre. La prophétie que Josèphe interpréta d'une façon si étrange, ne fut peut-être pas sans influence sur la détermination des soldats romains qui élevèrent Vespasien à l'empire. En tout cas, ce flatteur des Flaviens fut cause que cette falsification de la prophétie de Daniel, relative à l'époque de la venue du Messie, fut adoptée par les païens.
Il est vrai que tous les Juifs ne poussèrent pas l'aveuglement et la folie jusqu'à reconnaître comme le Messie un païen, un prince qui avait amené, par lui-même ou par son fils, la destruction de leur ville et de leur temple. Mais après avoir vainement attendu le Messie pendant le siège de Jérusalem, au temps de Vespasien et de Titus, ils se forgèrent un faux Messie à l'époque de la dernière convulsion de leur nation, vers l'an 132, lorsque ce qui restait du peuple juif en Palestine en vint aux prises avec le colosse impérial. Il y eut alors un Juif, dont on ignore le nom, qui avait exercé la profession de détrousseur des voyageurs sur les grands chemins. Il s'annonça comme le Messie, ayant reçu la mission de rendre aux Juifs leur antique splendeur et même de les élever au dessus de toutes les nations de la terre, Etant entré dans le Sanhédrin, il y fut salué du titre qu'il s'était arrogé, par un grand rabbin, le vieil Aqiba, chef de l'assemblée et le plus savant des docteurs, qui s'écria, en l'apercevant : « Voici venir l'étoile qui doit sortir de Jacob », et le nom de l'imposteur fut changé en celui de Bar-Kokeba (fils de l'étoile). Aqiba jouissait d'une immense renommée. Il avait consacre une grande partie de sa vie à l'enseignement : plus de 20,000 écoliers accouraient dit-on, l'entendre chaque année dans les académies de Jafné et de Tibôriade. Il se déclara le précurseur, et il devint
même l'écuver du prétendu Messie ; il entraîna, par son exemple, une foule déjeunes gens qui tenaient ses paroles pour des oracles.
Bar-Kokeba reçut une onction qu'on regarda comme sainte et prit tous les insignes, comme il exerça tous les droits du pouvoir suprême. Toute la Judée salua avec enthousiasme le nouveau monarque. Mais bientôt, obligé de s'enfermer dans Bettir, il périt en combattant et la ville fut prise d'assaut.
Les soldats du faux Messie furent livrés aux flammes; Aqiba fut déchiré avec un peigne de fer, jusqu'à ce qu'il expirât. Par un cruel jeu de mots, le nomde Bar-Kokeba fut échangé en celui de Bar-Koziba (fils du mensonge). Mais les Juifs n'en considèrent pas moins Aqiba comme un autre Moïse, et ils ont épuisé toutes les formules possibles de l'admiration et de l'enthousiasme pour le fameux rabbin, qui avait oint le Menteur et l'avait fait accepter comme le Messie. Legrand-rabbin "Wogue, qui reconnaît que ce personnage « joua un rôle considérable dans l'insurrection de Bar-Kokhébas, » se contente de dire qu'il fut « victime d'une généreuse erreur » [Hist. de la Bible, etc., 1881, p. 283). Maïmonde dit à propos d'Aqiba : « C'est lui qui dit de ce chef qu'il était le Roi-Messie ; » et il ajoute : « Pour le reconnaître, les sages n'avaient exigé ni signe ni miracle. « Aqiba fut donc un grand coupable. Mais sa conduite et celle des Juifs de son temps nous prouvent qu'ils avaient compris que l'époque messianique ne pouvait pas ne pas être arrivée, et que, sans se préoccuper des caractères que les prophètes avaient assigné au Messie et du but de sa mission, ils se choisirent un aventurier comme Messie ; comptèrent qu'il mettrait fin à leur souffrances temporelles, détruirait leurs orpresseurs et recevrait, en la leur faisant partager, la domination matérielle et terrestre du monde entier.
Coïncidence de l'époque fixée par Daniel pour la venue du Messie ou de l'apparition de Jésus et du commencement de la période palïngénésique, de la grande année ou du grand Sabbat. — Cet accord de tous les Juifs sur l'époque de la venue du Messie provient de ce qu'ils avaient, à l'avance et depuis longtemps, une opinion faite à cet égard. Cette opinion était fondée chez les uns sur les prophéties de Daniel, qui leur permettaient de s'orienter et d'arriver à un résultat mathématiquement certain. Les autres arrivaient au même résultat en s'appuyant sur une croyance superstitieuse qui a fort bien pu être calculée et agencée d'après les textes de Daniel. En effet, à côté de cette prophétie, qui fixait l'époque de la venue du Messie ou l'époque palingénésique, des lettrés juifs avaient imaginé de