CHAPITRE IX
Suétone atteste la même croyance, et il nous apprend, presque en même termes, que cette prophétie était aussi ancienne qu'enracinée dans toutes la partie orientale de l'empire : « Tout l'Orient avait retenti, dit-il, de cette croyance ancienne et constante, qu'il était marqué dans les destins qu'en ce temps des hommes partis de la Judée s'empareraient du monde. » (Percrebruerat Oriente toto vêtus et constans opinio, esse in fatis ut eo tempore Judœa profecti rerum potirentur. Id de imperatore Romano (quantum eventu posfea patuit) prœdictum, Judasi ad se trahentes rebellarunt. — Vespasian., ch. IV). Suétone s'imagine que l'évévement a prouvé que cette prédiction regarde un empereur romain et que Vespasien, parce qu'il avait vaincu Galba et Vitellius, en partant de la Judée, put rapporter cet oracle à sa personne. Le même historien nous apprend aussi que Vespasien alla prendre le présage de sa grandeur future auprès de l'Oracle du mont Carmel. (Apud Judeam Carmeli Dei oraculum con sulentem ita confirmavere sortes, ut quidquid cogitaret volveretque animo, quantumlibet magnum, id esse proventurum pollicerentur (Ibid.). Aussi Suétone ne trouve-t-il pas étonnant que Vespasien ait prêté l'oreille à l'historien Josèphe qui lui fît l'application directe de la prophétie touchant le Messie (Et unus ex nobilibus captivis, Josephus, cum conjiceretur in vincula, constantissime asseveravit fore ut ab eodem brevi solveretur, verum jam imperatore. — Ibid.) (4).
En parcourant ces passages, nous n'avons pas manqué de relever ces mots : vêtus et constans opinio, par lesquels Tacite et Suétone disent que cette croyance était ancienne et constante. Nous remarquerons également queces deux historiens nous apprennent encore que « cette persuasion ou opinion » n'était pas seulement acceptée en Palestine, mais qu'elle était répandue « dans tout l'Orient. » Nous ne saurions, du reste, être étonnés que les prophéties juives aient été connues depuis longtemps dans l'ancien monde et surtout dans les contrées voisines de la Judée. Mais nous devons aussi reconnaître que l'on n'a pu savoir que le temps
(1) Il ne sera pas, inutile de faire remarquer que Vespasien reçut des Egyptiens, comme les autres empereurs, le titre de « dieu » (pe-nutcr) ; et que ce mot se trouve exprimé pour la première fois par une étoile dans le cartouche de Vespasien. En adoptant cette étoile, ce général avait peut être en vue de se désigner comme le Messie. Des Juifs d'Alexandrie avaient sans doute fait connaître la prophétie relative à l'astre qui devait s'élancer de Jacob (Nombres, XXIV, 17) et l'avaient peut-être eux-mêmes appliquée à cet empereur.
du Messie, objet de cette tradition orientale, était arrivé, que de la prophétie de Daniel, de laquelle seule les Juifs et les païens ont pu déduire l'époque du temps messianique.
Il ne faut pas non plus négliger de constater que Suétone explique, par cette prophétie, la rébellion acharnée des Juifs qui amena, sous Vespasien et Titus, la ruine presque totale de ce peuple. Il ne rejette pas pour cela la prédiction : comme Tacite, il la tourne à ces propres idées et la rapporte à Vespasien. Ces deux historiens emploient, du reste, les mêmes expressions : Judœa profecti rentra potirentur, et ils semblent avoir copié Josèphe : c'est ce Juif, traître à sa nation et à son Dieu, qui a dénaturé, vers l'an 68, la prophétie, et qui lui a fait dire que « l'empire du monde devait appartenir à des hommes sortis de la Judée » (vov. pp. 11 37, 1 14 4). C'est Josèphe qui a suggéré à Tacite et à Suétone la pensée de faire à un empereur païen l'application de la prophétie du Messie, du Libérateur, prophétie contenue dans les livres sacrés des Juifs. Comme s'il suffisait, pour accomplir l'idéal messianique que ces saintes Ecritures nous offrent, d'avoir commandé la guerre en Judée et d'être parti de ce pays, Josèphe ne pouvait pas ignorer que la tradition propagée chez les juifs par leurs prophètes était une promesse divine, qui se rapportait à un descendant de David, né comme lui à Bethléhem -, il est très vrai, d'ailleurs, qu'une grande initiative devait, au temps de Jésus, venir de la Judée : l'Orient devait s'élever à un haut degré de puissance et des hommes venus de la Judée devaient s'emparer du monde. La petite Pierre, le Fils d'homme, le Messie retranché, le Vainqueur glorieux du péché, le Rédempteur et ses apôtres devaient sortir de la Judée. Mais les hommes bornés à la politique des choses terrestres agissaient comme si Jésus n'était pas venu ; ils n'ont pas compris la portée de son rôle messianique. Tl n'en résulte pas moins du témoignage de ces historiens que, vers le temps de Jésus, les peuples pensaient qu'un grand événement allait éclore et qu'un maître du monde devait paraître. Ces autorités, qui établissent très bien l'état de l'opinion publique, prouvent que, vers ce temps-là, le Messie a été véritablement « l'Attente et le désiré des nations, » comme Jacob l'avait prédit à ses fils (Genèse, XLIX, 10).
Objection de Lengerke reprotluïie par Cahen. — Les témoignages que nous avons cités, nous ont montré que le peuple et les docteurs juifs attendaient, au commencement de notre ère, l'époque de la venue du Messie, fixée par Daniel, comme l'explique l'Eglise chrétienne : tous attendaient le Messie
vers le temps où parut Jésus. Sans se préoccuper de l'exacte supputation des soixante-dix semaines, les rabbins ont soutenu qu'elles allaient de la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor à la destruction de cette même ville par Titus. Cette durée comprend plus de quatre cent quatre vingt dix ans ; mais, enfin, l'explication rabinique aboutissait à peu près vers le temps de Jésus-Christ. Cette coïncidence ne pouvait plaire au rabbin Cahen, fidèle écho de Lengerke et plus rationaliste qu'israëlite. Voici ce qu'il dit à propos de la prophétie de notre ch. IX (La Bible, etc., t. XVII, p. 51) : « Les commentateurs juifs, comme Raschi, Saadia, Ia'hia, Abarbanel, comptent généralement les 490 ans depuis la destruction du premier temple jusqu'à celle du second par Titus. Soixante-dix ans sont la durée de la captivité de Babjlone, depuis la onzième année de Sédécias jusqu'à la deuxième de Darius Hystaspe, et ils comptent les autres 420 depuis la construction du second temple jusqu'à sa destruction par les Romains ; d'autres commentateurs arrêtent la première période à Zéroubabel ; d'autres au grand pontife Josua ; d'autres enfin à Néhémie. L'application du verset 27 à la destruction du temple par Titus est la plus ordinaire, quoiqu'il soit fort douteux, dit Lengherke, si cette interprétation a été, parmi les contemporains du Christ, une interprétation propre et littérale, « ou seulement une interprétation typique ». Après avoir examiné le témoignage de Josèphe, Ant. 4 0, 4 1,7, et de Bel. Jud. 4, 6, 3, qu'on invoque, les passages divers des Evangiles qui ont été commentés à ce sujet par les commentateurs anciens et modernes, il ajoute : « Il n'y a donc pas de témoignage certain pour établir que, du temps du Christ, on ait appliqué cette prophétie à la destruction sous Titus. Et encore moins peut-on admettre que Jésus l'ait entendue ainsi ; s'il l'avait fait, il faut toujours penser que Jésus, en citant des paroles de l'Ancien Testament, ne leur a pas donné la force d'un canon herméneutique ». C'est évidemment Lengherke qui donnera à ses fantaisies la force d'un canon de ce genre ! Aussi, le grand-rabbin se hâte-t-il d'ajouter : a Nous renvoyons, au reste, à ce savant commentateur et à Rosenmùller, ceux de nos lecteurs pour qui de pareilles discussions ont de l'intérêt » ; en d'autres termes, ce Juif s'en lave les mains. Mais les objections de ces deux critiques qui lui font ainsi abandonner la Bible, ne sont pas cependant difficiles à résoudre. D'abord, il est vrai que les rabbins du moyen-àge — nous le montrerons plus loin — se sont embrouillés dans leur manière d'expliquer le terminus a quo et le terminus ad quem
des soixante-dix semaines. Mais cela ne prouve rien au sujet de l'interprétation que leur donnaient les anciens juifs. Lengerke reconnaît, du reste, que « l'application du vs. 27 à la destruction de Jérusalem, par Titus, resta la plus usitée 'Die Beziehung von, v. 27, auf die Zerstôrung Jérusalem unter Titus blieb aber die gebràulichste). Puis il se contente de dire, non pas « qu'il est fort douteux », mais « qu'il lui paraît fort douteux que cette explication ait été, déjà parmi les contemporains du Christ , une interprétation propre et littérale, et non pas plutôt une interprétation typique » (Ob dièse Auslegung unter den Zeitgenossen Christi indess schon eine eigentliche und buchstcibliche war, und nicht viel mehr bloss eine typische, scheint uns grossem Zweifel unterworfen, p. 475). Il s'agirait donc de motiver ce doute si intense, si grand. Mais il lui suffit d'émettre un doute motivé par une mauvaise raison ; et il est ravi de jeter ainsi la déconsidération passagère de ses observations sur le livre de Daniel. Ce doute n'est motivé, en effet, que par une confusion produite dans l'imagination seule des rationalistes et condamnée par les textes: la confusion deschap.VIII et XI qui ont trait à Antiochus Epiphane avec le ch. IX, dont l'objet, comme l'a très bien vu Josèphe, est messianique. Lengerke s'en prend donc à cet historien, et, après avoir reconnu qu'il a vu, dans le passage IX, 27, une prophétie sur la destruction de Jérusalem par Titus (Josephus, welcher Ant. 10, 11, 7, und Bel. Jud. 4, 6, 3, allerdings in jener Stelle eine Weissagung auf die Zerstôrung unter Titus findet), il lui demande comment il a pu accorder avec cela l'opinion qu'il émet (Ant, 12, 7, 6) sur la dévastation du temple sous Antiochus. Josèphe dit, en effet, en cet endroit, que cette dévastation, prédite par Daniel, fut accomplie par les Macédoniens. Mais Lengerke a le tort de prétendre que Josèphe « ne peut avoir en vue, à ce propos, que la prophétie du ch. IX (Es heisst dort, wo keine andere als eben unsere Weissagung gemeint sejn kann : xrjv Ip7]|j.ioaiv xou vaou x. t. X.) ; il a tort de ne pas voir que Josèphe fait allusion à la prophétie du ch. VIII, 10-12, 23-25, et du ch. XI, 31. Cet historien distingue très bien, en effet, ces prophéties et les objets différents qu'elles ont en vue (voy. introd., p. 37) : les prophéties des ch. VIII et XI sont antiochéennes ; l'oracle du ch. IX, comme les prophéties des ch. II et VII, est messianique et aboutit au siècle de Jésus- Christ. Josèphe l'a très justement mis en relief; mais la critique brouillonne et creuse du rationalisme est comme hypnotisée par Antiochus. Dans le cas présent, Lengerke préfère — selon son
habitude — ne regarder que d'un œil, et à côté : un bandeau épais couvre l'œil qui pourrait être indiscret, et l'empêche de voir les textes. Mais ils n'en existent pas moins. De sorte que le dilemme du critique prussien ne saurait nous émouvoir : l'historien juif ne se contredit pas, et il n'applique pas la prophétie du eh. IX à deux événements différents. Nous n'avons pas, dès lors, à reconnaître que, parmi les contemporains de Jésus, l'application aux Romains n'était pas aussi généralement admise qu'on le croit, ou que, du moins, les derniers événements n'étaient l'objet que d'une interprétation typique de la prophétie.
Lengerke cherche ensuite à dénaturer les textes «les évangélistes dans lesquels Jésus vise Daniel au sujet de la prophétie de la destruction de Jérusalem (Matth. XXIV, 15, 16 et parall.) Nous avons répondu, dans Y Introduction (p. 803 et ss.), aux objections que l'on peut faire à ce sujet (O. Les textes relatifs aux expressions iv xàrcto ay(w(Sept., ln\ xb ïspbv — Marc, 8tûou ou oef), ont aussi été expliqués précédemment (p. 1019-102). Rien ne permet donc aux rationalistes de soutenir que le Messie n'était pas attendu au temps où parut Jésus, et que la prophétie du
(1) Il n'est pas douteux que Jésus-Christ n'ait entendu, comme Josèphe, le passage du ch. IX, et qu'il n'ait rapporté la désolation prédite par ce prophète au malheur qui menaçait alors les Juifs. Un critique fort indépendant, Grotius, n'a pu faire autrement que de le constater en ces termes, dans son explication de ce verset de saint Matthieu (p. 405) : Ut ergo intelligamus {cum mdcritis aboininationem dcsolationis quœ dicta est a Danicle Prophcta stantem in loco sancto) quid sit quod Christus.dicat xb (3osXuy[j.ax^;ipr][i.oja£ojç, recurrendumest nobis ad Danielem. Apud eum c. IX, 27, estc>¥lpU OOUJQ (fôéXuytxa xoiv sp7]fj.a><j£a)v Grœcis : c. XI, 31. qq^jq tHpUH quod Grœci transferunt (fôeXifyfjiaTa rjcpavta^vtov, cap. autem XII, il. tn^ DD1L7» Grœcis xb (3$£Xuy(j.a xrjç ep7)(jiaK73(oç... Sed Danielis ad loca ut redeam, posterioribus duobus agi de Antiocho concedimus Iudœis -, atque adeo yipu; ibi esse ItècoXov Aibç ôXu[j.7t(ou quod Antiochus in templo collocaverat, quodque Maccabaïciprimi Scriptor, loca Danielis jam dicta respiciens, vocat xb poé'Xoyjj.a xrjç lp7)fjiotaewç. Atverba Capitis IX. ad Antiociium frustra trahunt Hebr/EI : cum Hebdomades ibi nominatœ dierum non possint intelligi ; ita enim multum citra Antiochi tempora consisteretur ; Et annorum septimance multum ultra Antiochum procurrant, a quocunque tandem restaurandee urbis aut templi edicto numerandi exordium sumseris. Alias autem Hebdomadas Hebraïcus usus non agnoscit. Et sane Iudœi veteres ad Romana tempora hune locum nobiscum retulerunt.
verset 27 ne regarde pas la destruction de Jérusalem et du Temple sous Titus. I/époque de l'avènement du Messie était si clairement indiquée que, du temps de Jésus et pendant le siècle qui suivit, les Juifs étaient persuadés qu'ils étaient parvenus aux jours de bénédiction et de salut annoncés par leurs prophètes. L'oracle de Daniel, IX, 25-27, explique seul l'agitation messianique qu'il a provoquée, et qui eut lieu à l'époque de Jésus-Christ.
Méconnaissant l'idéal messianique incarné dans Jésus, les juifs songèrent à quelque conquérant qui fonderait, pour eux, un empire terrestre, et ils s'égarèrent après de faux Messies. — A l'époque de Jésus, les Juifs comprenaient donc que l'heure de l'avènement du Messie était arrivée. Mais les pharisiens, dont l'unique idéal était la gloire extérieure et une domination absolue sur les peuples païens, ne portaient guère leur pensée sur un Messie religieux — le seul cependant qui put entrer dans les desseins de Dieu — et ils ne s'occupaient pas des améliorations morales; ils ne comprenaient pas un Christ- Chef, venu pour enseigner la charité et le sacrifice. Ponr Daniel, au contraire, l'apparition du Messie est l'avènement du salut éternel, c'est-à-dire l'abolition du péché et le don de Justice et de Sainteté (vs. 24). Aussi, voyons-nous que, au temps de Jésus, quelques juifs se préparaient au pardon et à l'expiation des péchés (Luc, I, 77; Jean, I, 29).
Mais la masse des Juifs charnels — surtout la classe aristocratique, bourgeoise, comprenant les scribes, les docteurs et les sacrificateurs — pensait que le Messie vaincrait les nations, ferait de Jérusalem le centre de son activité politique et procurerait aux habitants de cette ville une félicité terrestre. Il leur fallait un Messie qui eût imprimé la terreur de ses armes de l'Orient au Gharb et sur toute la terre. Ils se représentaient le royaume du Messie, comme un empire semblable à celui de Nabuchodonosor ou à celui des Césars, mais dans lequel ils se partageraient les dépouilles des Nations. C'est l'idéal (!) qui domine encore chez eux. — Ces Juifs avaient ainsi remplacé les espérances religieuses (l'expiation du péché, l'avènement de la Justice) par des espérances politiques. L'opinion d'un gouvernement temporel du Messie provenait, chez les enfants de Jacob, de la direction trop matérielle qu'ils donnaient — et qu'ils donnent encore aujourd'hui — à leur esprit. Ils ne lisaient pas la Bible avec les yeux de la foi, mais avec les yeux de la chair; et alors, ils interprétèrent à la lettre quelques passages des pro-