‹ Le Livre du propháete DanielChapitre 176 sur 318 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

le caractère messianique de la prophétie. Le lecteur a pu voir, du reste, que cette suppression n'est ni déduite de la lettre du texte, ni inspirée de son esprit.

Réfutation de? combinaisons imaginaires et des échappatoires rabbiniques. — L'étude que nous avons faite du texte de la prophétie des soixante-dix semaines et l'analyse des faits prédits sont absolument concordantes : elles prouvent que le Messie est venu, et qu'il faut de toute nécessité admettre que Jésus de Nazareth est le Messie. Mais le sujet est si important, que nous ne voulons pas nous borner à cette déduction, quelque péremptoire qu'elle soit : il ne sera pas inutile d'étajer — comme nous l'avons fait pour la discussion des autres prophéties — notre démonstration, par l'examen et la réfutation directe des systèmes de nos adversaires, afin de porter une pleine lumière dans la question.

Les anciens Juifs étaient d'accord avec les chrétiens pour reconnaître que cette prophétie était messianique, et ils admettaient aussi, au temps où parut Jésus, que l'avènement du Messie était arrivé (voy. p. 4134-1138). Cette remarque toute seule emporte contre le judaïsme une décision sans réplique.

En effet, les anciens Juifs s'accordaient avec nous sur l'époque de la venue du Messie. Les docteurs de cette nation du temps de Notre-Seigneur et jusqu'au second siècle professaient l'interprétation chrétienne de la prophétie, et il n'en est aucun qui en ait rapporté le dénouement au temps d'Antiochus Epiphane (voy. p 1134 et ss.-, 11 56 et ss.). Les Juifs de l'époque suivante et de l'époque talmudique continuaient à interpréter cette prophétie dans un sens messianique, comme le constate saint Jérôme (m Dan., IX, 24). Il nous apprend que les Juifs de son temps expliquaient le verset 24, de telle sorte que les soixante-dix semaines partaient de la première année de Darius-le-Mède; et qu'ils comptaient qu'au bout de 490 ans, pendant lesquels la ville et le temple seraient reconstruits, le Christ naîtrait : Et non solum hoc fiet in his septuaginta hebdomadibus ut œdificetur civitas,et templum instauretur, sed nascatur Christus, id est justitia sempiterna. Dans l'interprétation du verset 25, ces Juifs plaçaient les soixante deux semaines avant les sept autres, et ils prétendaient que « du moment où l'Ange parlait à Daniel jusqu'au Messie et à la désolation du temple soixante-deux semaines s'écouleraient ainsi que les sept semaines pendant lesquelles Esdras et Néhémie reconstruiraient la ville. » A la fin des semaines devait s'accomplir le jugement de Dieu dans l'angoisse des temps, lorsque

le temple serait de nouveau détruit et la ville prise. » D'après les versets 26 et 27, le Christ devait être mis à mort après soixante-deux semaines, et le peuple romain, avec Vespasien, le Chef-le-Venant, détruirait la ville et le sanctuaire. Il se trouvait cependant des Juifs qui divisaient en deux parties la dernière semaine ; disant que Vespasien et Titus firent la paix avec les Juifs pendant trois ans et six mois, et comptant trois ans et six mois sous Hadrien lorsqu'il détruisit entièrement Jérusalem et qu'il chassa les Juifs et les dispersa : « Nec ignoramus quosdam illorum dicere quod una hebdomada de qua scriptum est : Confirmant pactum muliis hebdomada una, dividatur Vespasiano et Hadriano, quod juxta historiam Josephi, Vespasianus et Titus tribus annis et sex mensibus pacem cum Judseis fecerint. Très autem anni et sex menses sub Hadriano supputantur, quando Hierusalem omnino subversa est, et Judseorum gens catervatim cassa, ita ut Judœse quoque finibus pelleretur. »

Ainsi les Juifs des premiers siècles de notre ère fixaient le commencement des soixante-dix semaines à Darius-le-Mède et finissaient les soixante-deux semaines à la destruction de Jérusalem par Titus, tandis que, pour quelques-uns, les huit semaines qui restaient se terminaient à la dispersion finale de leur nation sous le règne d'Hadrien. Ils reconnaissaient, d'ailleurs, que cette prophétie regardait le Messie -, ils refusaient seulement de le reconnaître dans celui que leurs pères avaient crucifié.

Nous ne nous arrêterons pas à réfuter les erreurs que contient cette interprétation juive; il nous suffit de faire remarquer qu'elle fait aboutir les soixante-dix semaines vers les premiers temps du christianisme. Les Talmuds de Jérusalem (tr. Kelim, 9) et de Babylone (tr. Nasir, 5) rattachent aussi la prophétie de Daniel à la guerre que Vespasien et Titus firent aux Juifs. Ainsi ces Juifs connaissaient la date, sinon précise, du moins approximative, que l'oracle de Daniel avait fixée à la future destruction de Jérusalem. Ils avaient pu aisément supputer les années comprises dans les soixante-dix semaines, car, chez eux, les prêtres prenaient note des temps. Ceux de Babylone savaient à quoi s'en tenir et les Palestiniens n'ignoraient pas que, vers la fin du premier siècle avant notre ère, le Messie devait apparaître. Daniel nous a expliqué ainsi, par sa prophétie l'agitation messianique qui remuait les Juifs et les peuples païens vers l'époque de la manifestation de Notre-Seio-neur. Les anciens Juifs étaient si persuadés que le Messie paraîtrait dans ce temps-là, que peu après la mort de Jésus,

cette persuasion les porta à prendre les armes contre les Romains T(v°y» P- ^36). Mais, ne voulant pas reconnaître que Jésus-Christ est le Messie, les Juifs plus récents ont tout tenté, tout épuisé, tout imaginé, à tort et à travers, pour altérer et enlever la preuve évidente de la messianité de son fondateur, que le christianisme tire de la prophétie de Daniel. Ils ont inventé des subtilités, des rêveries, et ils ont enfin renoncé aux prédictions faites à leurs pères. Mais leurs efforts ont été inutiles-, nous allons le voir.

Remarquons, toutefois, auparavant, que ceux d'entre leurs rabbins qui ont employé le plus d'habileté pour éluder l'argument que la prophétie de Daniel fournit contre les Juifs, n'ont pu s'empêcher de convenir de ces trois vérités : 4° que les semaines de Daniel sont des semaines d'années -, 2° que le commencement de la prophétie, le verset 24, regarde uniquement le Messie, et 3° que la ruine du temple et la désolation annoncée par le prophète sont arrivées sous Vespasien et Titus. Les aveux de Saadya Gaon, Jarchi, Aben-Ezra et d'autres docteurs juifs, sont formels sur tous ces points. Mais si la force de la vérité a pu leur arracher ces aveux, l'esprit de parti leur a fait inventer divers subterfuges pour en éluder les conséquences. Il ne nous sera pas difficile de démanteler ces fragiles combinaisons. Nous examinerons aussi les rêveries des rabbins moins connus et des Israélites de notre temps ; nous serons conduits de la sorte à constater que, dans ces hypothèses imaginaires, tout sonne absolument creux et absurde.

Systèmes uniquement basés sur l'imagination des rabbins au sujet du commencement et de la fin des soixante-dix semaines. — D'accord sur le terme de ces semaines, les rabbins ne consultant pas le texte, ne s'entendent pas pour en fixer le commencement. Les uns font commencer le mozà' dabar à la prophétie de Jérémie (XXV, 11, 12-, XXIX, 105), et ils font finir les sept premières semaines à Cyrus, ce qui est contraire au texte et inexact. On ne peut, en effet, prendre le point de départ dans le passé, puisque ni mo'za? ni dabar n'ont l'article, et qu'il ne saurait dès lors être question que « d'une sortie d'une parole » qui aura lieu dans l'avenir (p. 925). D'un autre côté, il y eut soixante-dix ans — si l'on part de la prophétie du ch. XXV — ou toujours plus de sept semaines ou quarante-neuf ans — si l'on part de la prophétie du ch. XXIX — entre ces deux époques et la première année du règne de Cyrus à Babylone. Les rabbins qui font commencer les soixante-dix semaines à la quatrième année de Sédécias — date probable de la seconde pro-

phétie de Jérémie (voy. p. 931) — et les continuent jusqu'à la destruction du temple par Titus, ont eu aussi le tort de croire qu'il n'y avait entre ces deux termes que quatre cent quatrevingt-dix ans : il y a cent soixante-quatorze ans de trop (594 -f- 70 = 664). Il est vrai que l'auteur du Séder-Olam rabba (ch. 29, 30), voyant quatre rois de Perse mentionnés par Daniel et interprétant ce texte (ch. XI, 2-5) d'une façon absurde, n'a donné que cinquante-deux ans à la monarchie persane, et qu'il ne trouve, dès lors, que cinq cent quatre ans depuis la destruction du premier temple jusqu'à la destruction du second (1). Sans doute, on pourrait peut-être dire que ce chiffre ne diffère des quatre cent quatre-vingt-dix ans que de quatorze années. Mais on a pu voir quelle erreur grave implique cette supposition : l'empire perse a duré deux cent six ans au lieu de cinquante deux : il y a donc, en plus, une erreur de cent cinquante-quatre ans ou de cent soixante-huit ans en tout. Ce calcul n'en contredit pas moins, d'ailleurs, la prophétie en la faisant commencer à la destruction du temple par Nabuchodonosor.

D'autres rabbins, comme Aben-Ezra, par exemple, datent le commencement des soixante-dix semaines de l'année de la prière de Daniel, vs. 23 ; et ils supposent que cette année, la première de Darius le Mède, qui pour eux est le Cyaxare II de Xénophon, tombe dans l'année 538. Ils conduisent ensuite les sept premières semaines jusqu'à la vingtième année d'Artaxerxès Ier, qui permit à Néhémie de relever les murs de Jérusalem. Mais il y a un intervalle de quatre-vingts ans, au lieu de quarante-neuf ans, entre la première année de Darius-le-

(1) Le Séder-Olam rabba ou Grande Chronique a été écrit par le rabbin José., disciple d'Aqiba, au second siècle de notre ère. Cet ouvrage a été retouché et interpolé ; mais très estimé par les Talmudistes, il a influencé les docteurs juifs du moyen-âge. D'après ce Séder-Olam, il y a soixante-dix ans depuis la destruction du temple sous Sédécias jusqu'à la seconde année (plutôt la sixième année) de Darius où le temple fut reconstruit. Le calcul est exact, mais les sept semaines de Daniel ne comprennent que quaranteneuf ans. De cette époque jusqu'à la destruction de Jérusalem par Titus, la même Chronique ne compte que quatre cent vingt ans qui, ajoutés aux soixante-dix ans, font quatre cent quatre-vingt-dix ans. En dehors de la lacune, relative aux rois de Perse, que nous signalons plus haut, il faut remarquer que, dans cette supputation, les sept premières semaines feraient partie des soixante-dix ans de la captivité et que, dès lors, la ville aurait dû être reconstruite au temps où elle était en ruine.

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