CHAPITRE IX
très longues périodes, ils se buttent et se brisent contre les événements qu'elle a annoncés, contre des événements qu'ils ne peuvent nier. Cette révélation dit, env effet, que, à la "fin des soixante-dix semaines, le temple et la ville seront détruits, et que les sacrifices seront abolis. Or, ce fait a déjà eu lieu : le second temple et Jérusalem ont été détruits, etc. Donc, le Christ doit être venu, puisqu'il doit précéder et amener, à cause de sa mort, la destruction du second temple et de la ville; donc, les rabbins qui ont recours à des semaines de dix, de cinquante ans, qui donneraient une durée exorbitante, ne parlent pas sérieusement. Les rabbins, les plus entendus dans ces matières, ont parfaitement soutenu qu'il s'agit de semaines de sept ans ou d'années sabbatiques, faisant en tout quatre cent quatrevingt-dix ans.
Exégèse fantaisiste et stérile de quelques-uns des plus habiles docteurs du judaïsme — Jarchî, Aben-Ezra, etc., — au sujet des versets 24-27 du eh. IX. — Au risque de nous répéter, nous croyons devoir donner ici le tableau des interprétations que ces commentateurs, si estimés par les Juifs, ont donné de ce passage. Il nous paraît utile et honnête de présenter nos adversaires avec tout ce qui peut les faire valoir, avec toutes les conjectures et tous les faux-fuyants qui leur ont paru avantageux pour leur cause. Le lecteur a déjà pu voir que le Séder- Olam rabba a entraîné les rabbins du moyen-âge sur une fausse piste, en faisant commencer les soixante-dix semaines à la destruction de Jérusalem. Nous avons constaté aussi les inexactitudes auxquelles, en suivant la voie qui lui avait été si malencontreusement indiquée, à abouti Saadya Gaôn, né vers la fin du ixe siècle, et regardé comme « le père de l'exégèse et de la théologie » des juifs qui sont venus après lui (p. 1174).
Dans l'interprétation de notre prophétie, il fut bientôt suivi par Jarchi ou Raschi, né vers l'an 1040. D'après ce rabbin, l'Ange dit, au verset 24, que la ville et le temple existeront soixante-dix semaines et que, alors, viendra le temps dans lequel Jérusalem, à travers une captivité., expiera ses péchés et méritera l'avènement des biens messianiques (Justice éternelle , onction du Saint des Saints, arche d'alliance, autel et vases sacrés). Mais il ne dit ni ce qu'il entend par « Justice éternelle », ni comment se fera cette expiation des péchés. Il ne traduit pas le verset 25 : il se contente de le paraphraser et de le transformer ainsi qu'il suit : « La parole qui est sortie pour répondre à ta prière, remarque-là : elle se rapporte à la reconstruction do
Jérusalem ». Il traduit min par « relativement, touchant » et il ne le relie pas à had (jusqu'à), de sorte qu'il lui serait impossible d'expliquer grammaticalement et de motiver cette paraphrase : le texte porte à la lettre : « D'une sortie d'une parole pour rebâtir... jusqu'à Christ-Chef... » Pour Jarchi « la parole »> est celle de Gabriel. Dès lors, l'Ange aurait dit : » Relativement à ma parole (qui est/ sortie (pour répondre à ta prière), remarque-là ». On ne trouvera jamais cela dans le texte. Puis, sans dire ni pourquoi ni comment, ce rabbin commence les sept premières semaines à la destruction de Jérusalem, et il ne veut pas se rappeler que, d'après lui, l'Ange vient de lui dire que « sa parole se rapporte à la reconstruction de Jérusalem ». Il compte ensuite sept semaines jusqu'au Christ-Chef, c'est-à-dire jusqu'à Cyrus qui tira le peuple de la captivité et lui permit de rebâtir le temple. Après avoir reconnu que depuis la destruction de Jérusalem jusqu'à la première année de Cyrus, il y a cinquantedeux ans qui font plus de sept semaines d'années, il croit se mettre d'accord avec le texte en le refaisant à sa guise, et en disant que l'Ange fait un compte rond et que les trois années de plus appartiennent aux semaines suivantes. La suite du texte signifie seulement que « dans les soixante-deux semaines les juifs reviendront de la captivité et qu'ils rebâtiront Jérusalem avec beaucoup de difficultés. » Pour soutenir l'exactitude de cette exégèse, il faudrait des preuves tirées du texte et il n'y en a pas l'ombre. En ce qui concerne le verset 26, Jarchi n'a rien trouvé de mieux que de prendre Agrippa pour le Messie et Titus pour le Nagîd. Il a très bien vu, du reste., que les dernières paroles de ce verset se rapportent à la destruction de Jérusalem. Au verset 27, il imagine une alliance entre les Juifs et les Romains — alliance qui n'a jamais eu lieu (voy. p. 1003) — ; il prétend ensuite que le sacrifice perpétuel fut supprimé six ans nvant la destruction du temple, et que, à la fin (pour ce rabbin, >i>n a le sens de irpG î V0J« P* 1007), une idole sera placée dans le temple. Il paraît, comme le pense Nicolas de Lyre, qu'il s'agit de la statue qu'Hadrien fit élever sur l'emplacement même du sanctuaire. Cependant, le commentateur juif a très bien vu que la prophétie a trait à la destruction du temple sous Titus et il admet que la désolation de Jérusalem produite par ce « Chef » durera jusqu'à la fin de la guerre de Gog et de Magog, époque où les ennemis des Juifs seront exterminés par le Messie. Alors le temple sera rebâti et Jérusalem reprendra tout son éclat. Nous avons déjà vu que, de Cyrus à la mort d'Agrippa II, il y a
plus de soixante-deux semaines et que de la première destruction de Jérusalem à la seconde, il y en a plus de soixante-dix. Il n'est pas nécessaire de répéter, ici, que Daniel ne parle que d'un seul et même Messie, tandis que le rabbin en suppose deux. Le texte ne laisse voir aucun indice de cette distinction et on ne pourrait la motiver que sur une hypothèse chimérique (voj. p. 944 et ss.). Tout ce que Jarchi dit d'Agrippa est faux : ce descendant d'Hérode fut l'allié des Romains pendant la guerre juive, et c'est sans fondement qu'on veut en faire un « Christ exterminé » à cette époque. Ce que le célèbre rabbin dit de la guerre de Gog et de Mogog n'est aucunement indiqué dans la prophétie du ch. IX : elle nous laisse devant le tableau des décombres de Jérusalem et du temple. Il importe de remarquer que Jarchi reconnaît que « Justice éternelle » et « l'onction des Saints des Saints » sont des dons messianiques, et que « le renversement de la ville par le Chef-le-Venant » a été accompli dans la guerre juive par Titus.
Aben-Ezra (Abraham Ben-Ezra ouIbn-Ezra), né vers l'an 1092, a adopté en partie et rectifié sur divers points les opinions du Talmud et du Séder Olam que Saadja et Jarchi avaient suivies. Ainsi, à l'égard du verset 25, il renverse la combinaison de ces commentateurs en combattant leur point de départ; et il remarque très bien l'absurdité qu'il y aurait à comprendre, dans un même compte, les soixante-dix ans de l'exil et les soixante-dix semaines prophétiques. Après avoir dit qu'il n'admet pas ce mélange de sept semaines passées en exil et de soixante-deux semaines venues après l'exil, il tient que « les soixante dix ans de l'exil ne sont pas contenus dans les soixante-dix semaines ; qu'il ne s'agit pas de revenir sur une prophétie déjà faite, mais qu'il s'agit d'événements futurs et de l'avenir, comme l'indique le contexte. Il prend pour point de départ de la parole (min moza' dabar, ab exitu sermonis) des soixante-dix semaines, la première année de Darius-le-Mède, parce qu'il est dit au verset 23 : Au commenc3ment de tes prières une parole est sortie..., » et que, d'après le verset i, cette prière eut lieu dans la première année du règne de ce roi. Cependant l'Ange ne dit pas que le terminus a quo des soixante-dix semaines coïncide avec cette première année. Encore moins le docte éxégète est-il autorisé à donuer pour terminus ad quem de3 sept premières semaines la vingtième annnée d'Artaxerxès Ier, et à faire de Néhémie le Messie du verset 25. D'un autre côté, il est peu au courant de la chronologie et de l'histoire des rois de Perse. Ainsi, il ne
compte après Cyrus que deux rois jusqu'à Artaxerxès Longuemain, savoir : Assuerus (Cambyse) et Darius d'Hystaspe ; il omet le faux Smerdis et Xerxès. Il compte ensuite dix-neuf ans pour les règnes de Cyrus et d'Assuérus et douze ans pour le règne de Darius d'Hystaspe , et avec les vingt ans d'Artaxerxès, il obtient une somme de cinquante et un ans, qui outrepasse les quarante-neuf ans de Daniel. Mais, d'après la chronologie vraie des règnes des rois de Perse, de la conquête de Babylone par Cyrus à la vingtième année d'Artaxerxès, il s'écoula quatre-vingt treize ans.
Ce commentateur veut ensuite que les soixante-deux semaines se rapportent à la durée du second temple et aboutissent à la destruction de Jérusalem D'après le texte , il aurait dû les mettre à la suite des sept premières et, dès lors, les faire partir de la vingtième année d'Artaxerxès, année où il fait paraître le Prince-oint (le texte porte : l'Oint-chef) , en la personne de Néhémie. Il les fait terminer, comme nous venons de le faire remarquer, à la dernière destruction de Jérusalem, et il trouve que, à cette époque, la dignité royale désignée une seconde fois par le nom de Messie ou Oint, aurait cessé en la personne d'Agrippa II, dernier roi des Juifs. La désolation de Jérusalem commencée à cette époque, durera jusqu'à ce que le Messie vienne « établir la justice éternelle, » par l'observation rigoureuse de la loi de Moïse, et « oindre le Saint des Saints, » c'està-dire le Temple qu'il reconstruira.
"Nous avons déjà réfuté la supposition des deux Messies. Les autres inexactitudes ne sauraient nous arrêter : 1° De la première année de Cyrus à la vingtième d'Artaxerxès Ier, il y a quatre-vingt-treize ans. Mais Aben-Esra remonte ensuite jusqu'à la première année de Darius le Mède, qu'il confond, à tort, avec un Cyaxare II imaginaire, et qui, en réalité, commença à régner en 558. Dès lors , il faudrait compter, de cette date à la vingtième année d'Artaxerxès, 114 ans, qui comprennent, non pas seulement sept semaines, mais seize semaines et deux ans : il y a ainsi une erreur de soixante-cinq ans ; 2* On ne peut douter d'ailleurs que depuis la dédicace du Temple, en 516, jusqu'à la dernière destruction de Jérusalem, il y ait bien plus de soixante-deux semaines : l'histoire atteste qu'il s'est écoulé 586 ans ou quatre-vingt trois semaines d'années et cinq ans, entre ces deux époques. De sorte qu'il y a une erreur de cent cinquante-deux ans dans ce dernier calcul d'Àben-Ezra. La somme totale de ses deux supputations outrepasse de 217 les