CHAPITRE IX A
Messie semblable aux rois de la terre et ne songeant qu'à leurs intérêts temporels, quelques Juifs ont essayé de concilier l'idée d'un roi conquérant et couvert d'une gloire mondaine, à la façon des Césars, avec les récits des prophètes qui peignent le libérateur promis dans un état d'abaissement. Consultant plutôt leur imagination que la Bible, des docteurs Juifs ont prétendu que deux Messies étaient annoncés, l'un dans un état de gloire et de grandeur, l'autre dans un état de misère et de pauvreté-, l'un dominateur du monde entier, l'autre paisible et sans faste. C'est ainsi qu'à été composé le roman des deux Messies : le Messie ben Joseph ou ben Ephraïm (Messie souffrant) et le Messie ben David (Messie glorieux). Cette doctrine est bien certainement postérieure au triomphe du Christianisme : l'absence de cette croyance dans les plus anciens Targums et dans le Talmud de Jérusalem nous force de lui attribuer une origine récente. La Gemare babylonienne , commencée vers Tan 400 et continuée jusqu'au vme siècle, est le premier écrit où cette rêverie est mentionnée , à côté d'une foule d'autres imaginations rabbiniques. Elle n'a d'autre fondement que le cerveau de quelque rabbin et on n'en voit aucune trace, pas plus dans la Bible que dans l'histoire. Du reste , pour comprendre que le Messie annoncé dans nos Livres saints est un Messie unique, il suffit de lire le texte d'Isaïe que nous venons de transcrire. Dans ce passage, « le Serviteur de Dieu qui prospère, qui est glorifié, qui purifie Tes nations, » est certainement le même que « le Serviteur Juste, qui justifie une multitude qui lui est donnée pour héritage ; » le Serviteur qui sera élevé au comble de la gloire, devant lequel les rois gardent le silence et qui partagera la dépouille des forts, » et le même « Juste qui « paraît sans gloire devant les hommes, dans une forme méprisable aux yeux des enfants d'Adam. » Au commencement et à la fin de cette prophétie, « le Juste » soutient l'auguste caractère de sauveur des nations, de maître des rois et de vainqueur des puissances du siècle. Les autres passages de la prophétie montrent qu'il parviendra à ce haut point de gloire par « les opprobres, » par « les meurtrissures, » par une patience inaltérable, par une mort douloureuse, mais qui sanctifie les pécheurs dont il devient « l'intercesseur, » après qu'il s'est fait leur victime. Cette prétendue dualité messianique a donc été justement repoussée par la grande majorité des Juifs : la vieille Synagogue en particulier n'a certainement pas admis que la messianité ait été ainsi partagée. En tout cas, les docteurs qui ont scindé les prophéties messianiques ont eu
le tort de ne pas tenir compte des prophéties qui annonçaient letat d'humiliations du Messie : ils auraient dû constater, à l'époque fixée par Daniel , l'avènement du Messie souffrant et suivre ses leçons. S'ils voulaient porter leur attention un peu plus sur les choses de Dieu et un peu moins sur les insanités du monde. Il ne leur serait pas difficile de reconnaître que Jésus- Christ a scellé par l'avènement tout ce que les prophètes avaient prédit des humiliations, des souffrances, de la mort et du sacrifice du Messie.
Hypothèse imaginaire d'après laquelle cet oracle serait conditionnel, de telle sorte que le Messie ne serait pas venu au temps marqué à cause des péchés des Juifs. — D'autres rabbins ont bien compris que dans toutes les exégèses juives que nous avons énumérées, il n'y a rien de sérieux. Ils en ont donc imaginé un autre. Mais il est facile de voir qu'elle ne vaut pas mieux que les autres. Ces doctes personnages disent donc que le Messie devait venir à l'époque marquée par Daniel; mais il ont découvert que les péchés de leurs coreligionnaires en ont fait différer la venue. Ainsi, tout en conservant le calcul des semaines d'Aben-Ezra, Orobio (Confér. de Limbork, p. 93), veut que la promesse de l'avènement du Messie n'ait été fixée que conditionnellement au bout des soixante-dix semaines. Il dit que l'accomplissement de la prophétie suppose que « la prévarication et le péché cesseraient » chez les Juifs. Mais il se heurte au texte dans lequel tout est énoncé de la manière la plus absolue. S'il était possible de faire passer cet oracle pour un décret conditionnel, on anéantirait la certitude de toutes les prophéties contenues dans l'Ancien Testament, car il ne s'en trouverait pas une qu'on ne pût éluder, en y supposant une condition qui n'y serait pas exprimée. D'ailleurs, on ferait tenir ainsi à l'ange Gabriel ce propos ridicule : « Si le péché et la violation de la loi cessent chez les Juifs, la justice viendra chez eux. » De cette sorte, le péché devrait être expié avant l'avènement du Messie, tandis que l'ange annonce que l'iniquité sera abolie et que le péché sera expié en même temps que viendra « justice des siècles, » c'est-à-dire à l'expiration des soixante et dix ans. D'un autre côté, on ne saurait dire qu'un événement annoncé, comme devant arriver « au bout des soixante-dix semaines déterminées, » peut être reculé jusqu'après une longue suite de siècles qui s'écouleront depuis l'expiration de ces semaines. Enfin, en soutenant que l'époque de l'avènement du Messie a été retardée à cause de leurs péchés, les rabbins émet-