CHAPITRE IX
qui supputent le temps du Messie. » Les malédictions se succèdent dans la bouche ou sous la plume des rabbins. Le rabbin Iochanan s'écrie: « Puissent leurs os se rompre ! «Que l'enfer les engloutisse! » (Abravanel, Rosch amanah, ch. I, fol. 5, 2), « Périsse leur âme ! » dit le rabbin Ephraïin » (Ir Gibborim, fol. 28, ch, I, n° 54) « et que la géhenne les dévore ! » (rabbin Matthatia, Nizzachon, n° 334)-, « que leur cœur éclate et que leurs calculs s'évanouissent ! » (Maïmonide, Iggereth Hatteman, fol. 125, 4) ; et divers rabbins répètent à l'envi : « Que leur esprit crève comme une tumeur! » {Hal. Melach., ch. XII, § 5) (1).
Sans doute, il fallait empêcher quelques Juifs de recommenrer les folies criminelles d'Aquiba et de Bar-Koziba; mais le moyen le plus sûr d'empêcher l'éclosion des faux Messies était de reconnaître le vrai. Les rabbins préférèrent laisser les Juifs dans une extrême ignorance à ce sujet, et la défense de supputer le temps eut surtout pour but d'empêcher de constater que le Messie devait être venu. C'est aussi pour entraver cette conclusion qu'il fut défendu aux Targumites de traduire les Hagiographes, et tout particulièrement le livre de Daniel, parce que, comme dit Jarchi, il contient la date de la venue du Messie. On sait, du reste, que les anathèmes et les malédictions des rabbins contre ceux qui supputaient l'heure du Seigneur n'ont pas empêché que de nouveaux calculs, nécessairement faux, aient donné naissance à des scènes parfois tragiques des faux Messies (voy. p. 1164).
D'un autre côté, le résultat le plus clair de cette interdiction a été de favoriser l'indifférence de ceux qui préfèrent les calculs usuraires au salut de leur âme, et qui, par suite, préfèrent fermer les yeux à l'évidence des chiffres prophétiques. En résumé,
(1J Reproduisant ce passage du Talmud qui défend de supputer le temps : Expirent animam qui temporis articulos supputant, Constantin L'Empereur, dans sa traduction du commentaire de Jachiades (Joseph- fils, de Iachia) sur Daniel, exprime très bien le jugement qu'il faut porter sur ce procédé : Quo interdicto sanciunt, ne quis in Messia investigando temporum calculo adhaereat. Vident enim se causa cadere, ubi prophetiae Messiam sui temporis indicio désignantes examinantur : idcoque studiose cacent, ne ex ejusmodi signis et xptxrjpt'otç ccrum Seroatorem agnoscant. An hujusmodi homines a veritate aberrare mirabimur ? imo si cerum asscquerentur, magis mirum : utpote qui ignorationcm mortis pœna sanciunt. Eamque sanctionem ueluti quaedam 'Eœéaia Yp^H-^aTa, Ephesia elementa adhi bent quibus contra Christianos victoriam obtineant, vel sallcm ne debellcntur (Epist. dcdicat., 3/.
les rabbins ne &e sont efforcés de soustraire les textes de Daniel aux investigations de leurs coreligionnaires, que parce qu'ils ont jugé que ces textes les condamnent; s'ils ont maudit ceux qui veulent se rendre compte de l'oracle de l'ange Gabriel; c'est parce qu'ils voient que cette prophétie les réfute et les confond trop évidemment; c'est, en un mot, parce que les caractères du Messie y sont marqués d'une manière trop expresse et trop précise.
En résumé, de l'étude que nous venons de faire, nous sommes en droit de conclure que les rabbins ne sont pas autorisés à proscrire et à maudire les supputations relatives à une prophétie dans laquelle se trouve expressément fixé le temps de la venue du Messie. Ils ont beau condamner le légitime et vif désir de pénétrer dans une prophétie dont l'Ecriture nous donne elle-même la clef: ils sont tenus de connaître l'époque de l'accomplissement de cet oracle. Une défense de s'occuper de l'étude d'une période, dont un livre canonique, divinement inspiré, donne le point de départ et le point d'arrivée, aboutissant à un événement d'une importance incontestable et de premier ordre, est tyrannique et ridicule. Il y a pour tous les Juifs une obligation stricte de faire souvent de la prophétie des soixante-dix semaines l'objet de leurs pieuses recherches et de leurs profondes méditations. D'autre part, ils pourront voir, en les rapprochant du texte, combien sont discordantes, mal assorties et inexactes, les interprétations rabbiniques, exposées ci-dessus, et combien elles gênent tout à la fois la chronologie et le sens naturel, clair et précis de la prophétie. Ils ne pourront s'empêcher de raisonner ainsi qu'il suit : Quelque date que l'on choisisse, à quelle époque que l'on commence, à quelque point que l'on finisse, il demeure toujours vrai que les soixante-dix semaines sont écoulées. Or, c'est à la fin de ces soixante-dix semaines que Justice éternelle devait apparaître et que Saint des Saints devait recevoir l'onction. Donc, Justice éternelle est venue ; donc Saint des Saints a été oint et déclaré Oint ou Messie. Il devait souffrir la mort et, après sa mort, le temple et Jérusalem devaient être détruits. Or, ils ont été com. plètement ruinés; donc, le Messie est venu. Les Juifs consciencieux et préoccupés du salut de leur âme pourront voir ensuite — comme nous l'avons déjà démontré — que ce Messie est Jésus. Christ.
Divagations du rabbin Catien. — Nous ne saurions, croyonsnous, mieux terminer cette revue des opinions rabbiniques, qu'en montrant avec quelle désinvolture beaucoup de Juifs, de