CHAPITRE IX
chus, car les Asmonéens en ont délivré Israël, mais il a voulu connaître le terme réel, quand tous les malheurs d'Israël cesseront, c'est-à-dire la venue du Messie (1). Alors l'Ange lui répondit que ce sera du soir au matin, ou dans deux mille trois cents ans. Rabbi Ia'hia établit que cela arrivera vers l'année 5700 ans, afin que les Israélites puissent demeurer trois cents ans en Palestine; parce que dans le septième mille le monde reviendra au chaos. Ainsi, d'après cette opinion, nous pouvons être tranquilles pendant un siècle ! (2).
» Là où le bienfait de l'égalité a attiré les Israélites dans le mouvement social, ces supputations ont perdu de leur importance ; car la croyance à l'arrivée du Messie n'est pas généralement admise comme partie essentielle du dogme israélite ; voy. le Sepher Ikarim, par Rabbi Joseph Albo ». (La Bible, trad. nouvelle, tom. XVII, pp. 44 et 46). Cette croyance est cependant reconnue comme obligatoire môme dans la Sj^nagogue moderne et dans la liturgie.
C'est donc d'après les imaginations rabbiniques, aussi fabuleuses que celles des astrologues, que Cahen décide la grave question de l'époque de l'avènement du Messie et même celle de tout le messianisme. Il comprend qu'il ne saurait s'extasier sur les broutilles des commentateurs juifs du moyen-âge, et, au lieu de remonter au texte et à l'antique tradition de ses pères, il préfère leur tourner le dos. Tout en comprenant que tous les calculs de ces rabbins sont faux et après les avoir jetés au panier, il était cependant de son devoir d'examiner la supputation que lui offre le texte même de Daniel. Nous allons voir, du reste, ce qu'il faut penser de la transformation du « bienfait de l'égalité civile » en Messie et du rejet des doctrines messiani-
faut en chercher la cause dans les événements qui ont eu lieu dans la soixante-dixième semaine de la prophétie de Daniel.
(1) Il n'est pas possible de raisonner plus en dehors du texte et plus faussement. On n'a qu'à lire le texte et on verra que Daniel et l'Ange n'ont en vue que le temps de la persécution d'Antiochus et que tout le chap. VIII s'arrête aux malheurs des Juifs à cette époque.
(2) Le rabbin Cahen se garde bien de se demander ce que pèsent les supputations de Ibn-Ia'hia et des autres rabbins; il ne cherchera pas à voir quel rapport tout ce rabbinage a avec le texte sacré : il préfère dormir tranquille sur l'oreiller du scepticisme, sans ce préoccuper de savoir s'il ne se prépare pas un triste réveil.
ques par certains Juifs, qui continuent à se dire Juifs, quoiqu'ils n'en conservent que le nom et des visées plus politiques que religieuses.
N'accordant plus leur confiance aux prophéties contenues dans leurs Livres sacrés et renonçant à l'Espérance d'Israël, des Juifs modernes ont vainement essayé de sortir de l'impasse dans laquelle ils se trouvent, en excluant du Credo judaïque la foi au Messie, reconnue cependant comme obligatoire, ainsi que nous venons de le dire, même dans la Synagogue moderne et dans la liturgie, et en transformant le judaïsme ou déisme en indifférentisme. — Après l'examen que nous avons fait des interprétations rabbiniques des soixante-dix semaines, nous ne serons donc pas étonnés de constater qu'il se trouve aujourd'hui des rabbins et de nombreux Juifs qui, découragés, ont abandonné la foi et les espérances de leurs pères, et ont pris le parti d'exclure de leur symbole la foi au Messie. Après s'être tournés et retournés dans tous les sens, sauf le bon, ils ont cru pouvoir sortir de la nasse où ils se trouvent pris, en renonçant aux prophéties et en abjurant la religion de leurs ancêtres. Ils ne peuvent ignorer, en effet, que le dogme messianique forme une des pierres angulaires du mosaïsme, et qu'on ne peut supprimer ce dogme sans enlever à cette religion l'élément essentiel qui la caractérise. Dès les premiers chapitres de la Genèse apparaît la grande figure du Libérateur, du Fils de la femme qui devait écraser la tête du serpent. Le Targum de Jérusalem reconnaît, avec la tradition juive, que cet événement ne devait se produire que « dans les jours du Roi-Messie. » Depuis la vocation d'Abraham, c'est à ce patriarche et à sa race que l'Eternel a confié les secrets de ces desseins à ce sujet. Cette nation en a gardé le précieux dépôt jusqu'à Jésus-Christ qui en était la fin. Les prophéties n'ont qu'un objet : le Messie et son Eglise. C'est ce que les Juifs eux-mêmes ont reconnu. On lit, en effet, dans le Talmud, la déclaration suivante : « Les prophètes sans exception ont prophétisé uniquement pour les jours du
Messie. » (n^Dn nia>b nSn îaruna nS "jSd osn:n h> —
Traité Sanhédrin, fol. 99 recto ; Traité Schabbat, fol. 63 verso.) L'attente du Messie fut toujours un des points fondamentaux du judaïsme. Les docteurs les plus célèbres et les plus anciens de la Synagogue ont toujours enseigné que le Messie était l'objet et le but de la Loi et des Prophètes (1 ). Cette interprétation était
(1) Les sectes mêmes qui se sont éloignées en bien des points de la croyance des autres Hébreux (les Caraïtes, les Sadducéens et les
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si conforme aux textes bibliques et à la tradition, que les Juifs ont justement regardé la croyance au Messie comme un article de foi. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à parcourir le catalogue des articles de foi, dressé par Maïmonide, que les Juifs regardent comme un de leurs plus grands docteurs. D'après ce savant exégète et théologien du judaïsme, tout Israélite est tenu de croire d'une foi parfaite « à la venue du Messie » (ntucn n&*>:is) et à la future rédemption (Yad-hazaqah , Traité Melachim, ch. XII).
Laissons du reste au grand rabbin Wogue , professeur au séminaire israélite de Paris, le soin de nous exposer la doctrine traditionnelle des Juifs, formulée par l'aigle de Cordoue et maintenue encore aujourd'hui au sein du judaïsme , en ce qui concerne la croyance obligatoire au Messie. Ce rabbin s'exprime ainsi d'abord au sujet des « principes qui constituent l'essence du judaïsme » et que beaucoup de Juifs méconnaissent : « Les uns ne voient dans le judaïsme qu'un appareil de rites et de pratiques n'ayant d'autre raison d'être que le bon plaisir de Dieu... qu'il faut suivre sans savoir pourquoi, si ce n'est que l'obéissance sera récompensée et la rébellion punie... Les autres, philosophes ou prétendus tels, mondains que gène l'exercice d'un culte actif, font de la religion de Moïse une abstraction sublime et impossible : sous le prétexte qu'elle est éminemment rationnelle, ils ne veulent y voir que le dogme, encore le réduisent-ils au monothéisme, confondant ainsi la base avec l'édifice et faisant du Pentateuque le synonyme du Koran. Ces rationalistes supprimeraient volontiers le quatrième commandement du Décalogue , et pour peu que vous les pressiez, vous verrez que leur judaïsme se résume à peu près dans la célèbre formule de Voltaire : « Adore Dieu , sois honnête homme , et crois que 2 et 2 font 4. » Ces deux appréciations sont également fausses, parce qu'elles sont également exclusives : la vérité est dans leur rapprochement {Le guide du croyant israélite, n° 78 ; Metz, 1857.) Ce rabbin ajoute ensuite qu'il y a dans le judaïsme une doctrine qu'on doit pratiquer, et qu'on ne peut pratiquer qu'à la condition
Samaritains), ont constamment retenu l'espérance du Messie., et reconnu de tout temps son avènement comme un article de foi. Trigland {Dlatriba de secta Karaeorum, p. 158), cite les paroles du rabbin Eliahu, dans l'Adderet, d'après lequel les Qara'im professent « qu'il faut savoir que le Messie roi futur de la race de David qui réunira les Israélites, fera les guerres du Seigneur (du Nom;, subjuguera tous les peuples, etc. »
de la croire , ni la croire qu'à la condition de la comprendre. Dans le but de faire comprendre la doctrine religieuse des Juifs, Wogue a donc pensé justement qu'il fallait en donner un résumé. « Un exposé, dit-il, des principes constitutifs du mosaïsme nous a donc paru utile, et nous allons essayer de le tracer... nous aurons soin de ne nous appuyer que sur les autorités les plus graves, persuadé que les conceptions individuelles — et les nôtres moins que toute autre — n'ont le droit de s'imposer à personne » (/6., p. 80). C'est au formulaire classique rédigé par Moïse ben-Maïmoun que Wogue s'est vu tout naturellement amené à aller puiser l'enseignement religieux de sa nation ; il remarque, en effet, que « le système de Maïmonide a prévalu depuis longtemps, soit dans l'éducation israélite, soit dans la liturgie » (76. , p. 78).
Or, il n'est pas douteux que la nécessité, pour tout Juif, de croire au Messie n'ait été mentionnée par le grand docteur dont la profession de foi est encore acceptée de nos jours par le judaïsme officiel : il est certain que, parmi les « Treize articles de foi, » propres au judaïsme moderne, on trouve la croyance au Messie. L'obligation de croire au Messie, est, en effet, exprimée dans l'article XII que l'on a traduit ainsi dans ces deux vers :
Au temps fixé par Dieu, que lui seul peut prévoir, Surgira le Messie, objet de notre espoir.
Le rabbin Wogue fait suivre cet article de foi du commentaire que voici : « La croyance messianique, vieille comme le judaïsme lui-même , puisqu'elle remonte à Moïse (Lévit. XXVI, 44-45 ; Deutér. XXX, 1-10; XXXII, 34-45, cfr. Nomb., XXIV, 17) et peut-être aux premières pages du Pentateuque (Gen., III, 15 ; XLIX, 10-12); cette croyance, qui a enfanté une religion, puisque Christ veut dire Messie, semble avoir été comprise de plusieurs manières et s'être diversement modifiée selon les diverses phases de notre histoire. Autant le principe est certain, autant ses détails et sa classification précise sont difficiles à établir. Les prédictions abondent dans la Bible, mais leurs divergences qui vont parfois jusqu'à la contradiction, ont donné lieu à des systèmes différents, soit dans le Talmud, soit parmi nos théologiens. Daniel annonce cette grande ère avec la précision des chiffres , mais ces chiffres sont une énigme (1) ; Ezéchiel (XVIII) la mon-
(1) « Dan., XII, 12 et passim. » —Wogue se contente de renvoyer ses lecteurs à un passage qui ne donne aucune indication sur l'époque de l'avènement du Messie et qui a trait à la fin d'une période de