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CHAPITRE IX

maxime ne contient pas toute la morale, et que, d'ailleurs, elle suppose une dogmatique. De même, aussi; d'autres docteurs juifs ont déclaré que «tout homme qui abjure le paganisme est par cela même Juif de fait. » (Talmurî, Megillah,\3\ a): « Quiconque renie l'idolâtrie peut être appelé Juif. » Mais évidemment, on n'obtenait ainsi qu'un Juif fort incomplet : ces transfuges du polythéisme formaient ce qu'on appelait « les prosélytes de la porte. » Un athée peut être regardé comme n'étant ni idolâtre ni polythéiste. Ces Juifs en feront-ils un des leurs? D'un autre côté, il ne suffit pas de croire en un Dieu quelconque, ou même au seul vrai Dieu pour être Juif. En définissant le judaïsme : « le théisme positif et vivant, » on ne le distingue pas du Christianisme qui, lui surtout, est ce théisme. D'ailleurs, tout Juif qui n'a pas perdu sa foi religieuse est tenu de confesser les deux grands dogmes qui constituent le judaïsme : unité divine et messianisme : la théodicée juive ne peut être complète sans le dogme messianique.

Pour éluder la croyance obligatoire au Messie de leur Bible, quelques Juifs ont, vainement et d'une façon ridicule, imaginé le Messie-Progrès, le Messie Raison humaine parvenue à l'état viril, le Messie-Liberté, le Messie égalité civile. — Voyant que les rabbins, ayant adopté des interprétations arbitraires des saints livres n'ont abouti à aucune doctrine messianique qui puisse être raisonnablement admise, et comprenant qu'ils ne pourraient expliquer loyalement les prophéties relatives au Messie qu'en se faisant chrétiens, des Juifs frottés de rationalisme ont cru pouvoir se sortir d'embarras en recourant à des fantasmagories de mots et à un jeu de métamorphoses impossibles. C'est ainsi que le rabbin Auscher déclare que par le dogme de la venue du Messie, il ne faut entendre que « la perfection indéfinie de l'humanité. » (Archiv. israél., XVII, p. 4 64. — 4 878), Le Juif Rodrigues a fait, de son côté, la découverte suivante : « Le Messie qui n'est ni en chair ni en os, ce Messie impalpable va-t-il nous apparaître enfin, visible aux yeux de la pensée et dominateur sublime du monde de l'esprit? Son nom est-il la raison humaine, parvenue à son état viril. » (Les trois filles de la Bible, p. 46). En examinant ces évolutions psychologiques qui se sont produites chez les Juifs modernes, on comprendra aisément qu'ils peuvent produire de nouveaux avatars de ce qui fut le judaïsme, mais qu'ils ne parviendront jamais à faire que ces rêveries soient la judaïsme. Ce sont là des échappatoires qui ne valent pas mieux que celles des rabbins du moyen âge. Comment prouvent-ils que la croyance au Messie se transforme

en une croyance au progrès, à la perfectibilité indéfinie de l'humanité, à la raison humaine devenue virile? Il ne suffit pas de débiter ces formules, il faut les motiver ; il faut montrer comment elles s'accordent avec la Bible, avec la tradition juive. Or, on ne trouve dans ces assertions qu'une phraséologie sonore et vide. Ils ont beau s'extasier devant cette découverte de nouveaux Messies, et panacher de leur mieux ce judaïsme d'emprunt, on ne fera croire à personne que le Messie, promis aux Patriarches et annoncé par les Prophètes, se résume dans des formules qui ne relèvent que de la fantaisie, et dans lesquelles des Juifs de race ou de nom, mais non de religion, n'alignent en réalité que des mots.

On ne voit pas non plus ce que peut signifier la réduction du judaïsme à «- la croyance au progrès, » ainsi que le prétend (Essais orientaux, p. 276) James Darmestetter, professeur « de langue et de la littérature de la Perse » au collège de France, et de langue zende à l'Ecole des Hautes-Etudes (à la Sorbonne). Ce Juif, qu'un de ses amis représente comme un Juif qui n'appartient à aucune religion positive et comme un pieux athée (4), exprime très bien, en décrivant ses propres sentiments, un état d'esprit du judaïsme contemporain. Il commence par s'imaginer et par admettre que le christianisme est en ruine et il raisonne ainsi qu'il suit : « Dans ce grand écroulement de la religion my* thique dont le bruit remplit notre âge, le judaïsme, tel que les siècles l'ont fait, est la religion qui a le moins à souffrir et le moins à craindre, parce que ses miracles et ses pratiques ne font pas partie intégrante et essentielle, et que, par suite, il ne croule pas avec eux... Ses miracles, depuis le moyen âge, ne sont plus qu'un détail poétique, récit légendaire, pittoresque de décor... Ses pratiques n'ont jamais été « un moyen de croire, » un expédient pour « abêtir » à la foi une pensée rebelle : ce n'est qu'une habitude chère, un signe de famille, de valeur passagère et destiné à disparaître, quand il n'y aura plus qu'une famille dans le monde converti à la vérité une. Supprimez tous ses miracles et toutes ses pratiques : derrière toutes ces suppressions et toutes ces ruines, subsistent les deux grands dogmes qui, depuis les prophètes, font le judaïsme tout entier : unité divine et messia-

(1) « James Darmestetter est Juif avec une sorte de fidélité qui est encore de la foi. Assurément, il est affranchi de toute religion positive... Un pieux athéisme le dispose à toutes les conciliations. » Anatole France, dans Le Temps, 1890.

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