CHAPITRE IX
l'impossibilité cle contester que le Messie, objet de la prophétie de Daniel, ne soit venu depuis dix-neuf siècles (1 8t'0) Les traits relatifs au divin Libérateur sont si frappants en Jésus-Christ, qu'il est impossible de ne pas l'y reconnaître. Voyant donc que les prophéties messianiques se sont parfaitement accomplies dans ce divin Rédempteur, beaucoup de Juifs demandent le baptême. C'est ainsi que le rabbin Drach, les frères Ratisbonne et les frères Léman ont converti un grand nombre de leurs frères. Le P. Théodore Ratisboune avait, à lui seul, baptisé à Paris, en peu d'années, plus de sept cents Juifs. Déjà, en 1844, l'ex-rabbin Drach constatait que ces conversions se produisaient fréquemment. « Suivez, disait-il à ses frères selon la chair, dans sa Lettre aux Israélites, suivez, je vous en conjure, l'exemple de tant d'Israélites qui, depuis quelques années, reviennent en foule, vous savez que je n'exagère pas, et dans tous les pays, à la sainte foi catholique, la véritable religion de nos pères. »
Coup d'œil sur les sentiments des saints Pères au sujet de la prophétie des soixante-dix semaines. — Ces saints Docteurs doivent être considérés à deux points de vue : comme organes de la tradition et comme de simples exégètes, théologiens ou philosophes, qui ont leurs opinions particulières, divergentes et quelquefois opposées les unes aux autres, sur des points qu'iln'ont pas suffisamment élucidés. Considérés sous le premier rapport, les Pères entendent de Jésus-Christ l'ensemble de la prophétie ; mais, d'un autre côté, leur exégèse est souvent défectueuse, et, s'ils ont tous bien compris la portée de cet oracle, ils n'ont pas toujours distingué aussi bien les éléments qni le constituent. Nous allons donc voir que les Pères ont parfaitement suivi les grandes lignes qui s'en dégagent, malgré des interprétations inexactes et contradictoires relatives au point de départ et au point d'arrivée.
Organes de la tradition chrétienne , les saints Pères ont unanimement reconnu que cette prophétie est messianique et qu'elle a eu son accomplissement dans la personne de Jésus-Christ. — L'explication traditionnelle de la prophétie est conforme à celle des vrais Israélites qui, à l'époque de la naissance de Jésus-Christ et après son baptême, attendaient le Mes-
écrits et qui ont soulevé une vive controverse, ce rabbin affirme la divinité et la messianité de Jésus-Christ. Mais il prétend — chose inexplicable et insoutenable — rester attaché aux rites mosaïques, tout en affirmant que Jésus-Christ est le Messie.
sie et soupiraient après la rédemption d'Israël. Les vrais enfants d'Abraham vivaient alors dans l'attente du Messie ; ils savaient que le temps de l'accomplissement des espérances messianiques était proche (Voy. p.1 034, 1 1 63). Ceux qui voulaient se renseigner n'ignorèrent pas que la révélation de l'ange Gabriel a pour objet de fixer l'époque de la manifestation du Messie , qui était la fin de toutes les promesses et de toutes les prophéties. Jésus-Christ montra qu'elles s'accomplissaient en sa personne et il fonda le royaume des cieux ou le royaume messianique. A la suite des apôtres et des évangélistes, les saints Pères ont défendu cette thèse traditionnelle et ils ont attesté que Jésus-Christ était le terme et l'objet de la prophétie de Daniel : ils ont fait voir que tout ce qui y est dit du Messie s'applique à Jésus de Nazareth, que les caractères, les fonctions du Messie, le temps de sa venue, tout en un mot, indique un accord parfait entre la prophétie et son accomplissement dans la personne de Jésus-Christ.
Tous les Pères reconnaissent donc que les versets, 24-27 offrent une manifestation de Jésus-Christ sur la terre, de sa mort et de la destruction de Jérusalem par les Romains. Ces saints docteurs expliquent unanimement cette prophétie, de la venue de Jésus-Christ et de sa carrière messianique. Tous expliquent le verset 24 de l'expiation du péché par la mort de Jésus-Christ Contentons-nous de citer Tertullien (Contra Jud.), saint Athanase (Sermo de Incarnat.), saint Basile {Contra Jud.), saint Ephrem (Comment, in Dan), Polychronius [Frag. in Dan., dans Script, vet. nova collectio, de Mai, t. I, p. II), Ammonius [Catena, in Dan., dans le livre cité de Mai, t. I, p. II, pag. 212), Bède, Petrus Alphonsi, Pierre de Blois, Albert le Grand, Raymond Martini, Nicolas de Lyre, etc. Quelques-uns d'entre-eux interprètent la première partie de ce verset dans ce sens que les Juifs avaient comblé la mesure de l'iniquité (saint Hippolyte, Origène (in J\Jatth.), Eusèbe (Démonst. évang.), Théodoret (Voy. p. 904). Ils reconnaissent que Justice éternelle est le Christ lui-même (Tertull., Eusèbe, saint Athanase, saint Ephrem, Théodoret) ou qu'il fut l'auteur de dons spirituels attribués au Messie (Jules Africain, Origène, saint Chrysostome, saint Basile). Quelquesuns (Africain, Origène, saint Chrysostome, saint Basile), interprètent les paroles « pour accomplir Vision et Prophète » de la cessation, à la venue du Christ, des prophéties de l'Ancien Testamenr ; et d'autres (saint Clément d'Alexandrie, saint Hippolyte, Eusèbe, saint Ephrem, saint Jérôme, dans le Vulgate) expliquent ce passage de leur accomplissement en Jésus-Christ. Tertullien,
saint Athanase , Théodoret, la Glose interlinéaire, Albert le Grand admettent les deux interprétations (Voy. p. 91 1 et ss.).
Ces anciens commentateurs rapportent aussi au Messie l'expression « Saint des Saints. j> Clément d'Alexandrie s'exprime ainsi à propos de l'onction : « Notre Seigneur Jésus-Christ, le Saint des Saints, après être venu et avoir accompli la vision et le prophète, fut a oint » , dans sa chair, de l'Esprit de Dieu. » (Strom. I, c. 21). Rapportons encore l'exposition que saint Hippolyte donne de ce passage : « Il n'y a d'autre Saint des Saints que Tunique Fils de Dieu, qui, lorsqu'il s'est manifesté, leur a dit : « L'esprit de Dieu est sur moi, c'est pourquoi il m'a oint » (voy. de Magistris, XVII). Quelques Pères ne discutent pas ce verset, mais la plupart d'entre eux (Clément d'Alexandrie, Tertullien, Africain, Eusèbe, Polychronius, Théodoret, saint Ephrem, saint Jérôme, saint Augustin) admettent que ayioç àyiwv désigne le Messie, et que tout le verset est messianique (1).
Il en est de même du verset 25 où est mentionné le Masiah- Nagid, l'Oint-Chef qui est le Messie proprement dit et qui réunit en lui les qualités de roi théocratique : doublement oint comme prêtre et comme roi ou guide du peuple messianique. Telle est l'interprétation générale des Pères (voy. p. 934 et ss.). Aux yeux de quelques Pères, cependant (Hippolyte, Eusèbe et Théodoret), le ypiarroç fjyoufj.£voç désigne un personnage différent du Messie. Eusèbe a supposé que cette expression désigne la série légitime des pontifes hébreux, parce que dans l'Ancien Testament ils sont appelés « Oints. » La faiblesse de cette interprétation est assez évidente pour que nous n'ayons pas besoin d'insister (voy. p. 1 179).
Il n'y a rien qui indique que, par Messie-Chef, nous devions entendre des prêtres ou des princes, ou même un personnage différent du Messie dont il va être parlé plus expressément. Le texte identifie, en effet, le Màsiah-Nagîd du vs. 25 avec le Masiah du vs. 2 6 (voy. p. 968;. C'est ce qu'ont très bien vu, entre autres , saint Ephrem et Polychronius.
(l)-Nous avons vu que la version syriaque a très bien traduit l'expression Saint des Saints. Saint Ephrem, qui l'a suivi dans son commentaire, explique en ces terme la messianité de notre prophétie : « Depuis le décret donné pour reconstruire Jérusalem avec ses places et ses murs, et jusqu'à ce que vienne le Christ-Roi, il y aura sept et soixante-deux semaines, de sorte que la ville sera reconstruite au commencement des soixante-dix semaines, comme je vousTai dit, et que le Christ viendra à la fin, comme je vous l'ai montré : il s'écoulera donc jusqu'à l'avènement du Christ soixante-dix semaines » (Opp. syr. lat., II, 221).
Quelques Pères, trompés par les versions grecques desLXXet de Théodotion, n'ont pas compris l'expression « Christ sera exterminé. » Au lieu de /ptaxôç (oint), ces versions offrent £pîff;i.a (onction). On pourrait admettre que les traducteurs ont employé ici l'abstrait pour le concret. Mais Eusèbe et quelques autres ont traduit ce passage par « l'onction cessera, » et ils l'entendent de l'abolition du sacerdoce ou du pontificat légitime. Cette extinction du sacerdoce hébreu aurait eu lieu à la mort du pontife Hjrcan. Ceux qui ont suivi le texte hébreu, la Vulgate ou la version syriaque Pesito admettent que l'expression îkkaret masîah indique la mort sanglante du Christ.
Le verset 27 est aussi interprété par les Pères dans un sens messianique. Ainsi ils disent que l'Alliance confirmée est la loi évangélique du Christ, promulguée par les Apôtres (Eusèbe, S. Chrysostome , S. Ephrem, Théodoret, Bède) , et ils tiennent que le sacrifice et l'oblation de l'ancienne loi sont abolis par le sacrifice de la cro'ix (Eusèbe, saint Ephrem, Théodoret, Bède).
Ainsi, il n'est pas permis de soutenir que les saints Pères sont en désaccord relativement à l'explication du ch. IX de Daniel, et qu'il n'y a pas une tradition catholique qui en admette la messianité. Tous les Pères tiennent cette prophétie pour messianique, sauf Julius Hilarianus et les eschatologues (Apollinaire et Hesychius), qui renvoient l'accomplissement d'une partie de cette prophétie à la fin du monde.
Ce résultat ne saurait étonner lorsqu'on sait de quelle importance est pour le christianisme l'autorité du livre de Daniel et le témoignage que l'Eglise puise dans les prophéties de ce livre relativement au Sauveur. « Aucun des prophètes, dit saint Jérôme, n'a parlé du Christ si ouvertement... Illud in prsefatione commoneo, nullum prophetarum tam aperte dixisse de Christo. Non enim solum scribit eum esse veDturum, quod est commune cuni cœteris, sed etiam quo tempore venturus sit docet -, et reges per ordinem dig'erit , et annos annumerat , ac manifestissima signa prseuuntiat (Comment, in Dan., prologus). Ce grand docteur, qui rapporte, au sujet de la prophétie des semaines , les opinions des docteurs qui l'ont précédé, les expositions d'Eusèbe, d'Hippolyte, d'Origène et de Tertullien, et laisse au jugement du lecteur le choix de l'explication qu'il trouvera la meilleure, commence par donner le sentiment d'Africain , d'après lequel « personne ne doute qu'il ne soit parlé de l'avènement de Jésus-Christ, qui a paru dans le monde après ses soixante-dix semaines ». (Nullique dubium quin de adventu Christi prœdic-