CHAPITRE IX
comme un chiffre exact et non comme un nombre rond, était en train de s'accomplir, dans ce qu'elle disait le plus explicitement, ou plutôt, où elle avait déjà été ratifiée par les événements. Ceci nous fait voir de nouveau, après tant d'autres passages, que le véritable auteur du livre vivait longtemps après l'exil et après la reconstruction du temple, dans un temps où la situation ne répondait pas le moins du monde aux brillants tableaux de la perspective des anciens prophètes. Aussi bien cet auteur, pénétré de la certitude de leurs prédictions, fruit d'une inspiration surnaturelle, tâche-t-il de leur trouver un sens qui puisse s'accorder avec les faits, sans rien ôter aux espérances qu'elles avaient fait naître. Il change donc les soixante-dix années en soixantedix semaines, pour déterminer, non pas l'époque de la chute de Babel et de la restauration d'Israël dont parlait le texte de Jérémie, mais celle de l'avènement du règne messianique, lequel, comme nous l'avons vu surabondamment, était sa grande préoccupation. Or, il est évident que la période des semaines doit être plus longue que celle des années, mais que le nombre de soixante-dix doit être maintenu, comme ayant été donné par un prophète » (\).
Reuss admet d'ailleurs que les semaines prophétiques ou apocalyptiques de Daniel sont des « périodes de sept années ». Puis, il ajoute : « Nous concluons de tout cela, avec une parfaite assurance, que l'auteur met dans la bouche du prophète Daniel la prédiction que l'ère messianique commencera après 490 ans révolus. Voici maintenant la difficulté : il faut d'abord déterminer l'époque à partir de laquelle cette période doit courir, et en second lieu, il faut trouver les points d'intersection qui ont motivé la division des soixante-dix semaines en 7+6'2-|-1. L'auteur ne s'explique sur ce dernier point que d'une manière voilée, et
(1) Jércmie n'avait pas dit que, au bout de soixante-dix ans, les prophéties messianiques s'accompliraient. Le pseudo-Daniel qui se serait proposé un but tout différent., n'aurait donc pas été du tout lié par «le nombre soixante-dix». D'un autre côté, la révélation faite au vrai Daniel pendant la captivité, a pour but de faire comprendre aux exilés qu'ils ne doivent pas s'attendre à voir coïncider l'avènement du Messie et la fin des soixante-dix ans de cette captivité. Le but providentiel de cette prophétie du ch. IX; est précisément de faire connaître aux Juifs déportés, que la venue du Messie n'aurait pas lieu aussitôt après l'éditde liberté et le retour de quelques-uns d'entre eux ù Jérusalem; et qu'il n'apparaîtrait que 490 ans après une autorisation donnée pour reconstruire cette ville.
quant au premier, si tant est qu'il ait voulu le fixer, il le fait en sorte qu'il nous laisse le choix entre plusieurs termes. On peut penser à la quatrième année de Jojaqîm (Jér., XXV ; 606-604 av. J.-C), ou à l'époque de la première déportation (Jér., XXIX; 598), ou à la destruction de Jérusalem (Zach. I, 12: 588), ou enfin à l'édit de Cyrus (538), en rapportant à lui ces mots de notre texte : Depuis qu'a été prononcée la parole de rebâtir, etc. Mais quelle que soit l'époque qu'on choisisse, aucune ne nous conduira à un terme tant soit peu marquant dans l'histoire d'Israël (M6-114, 108, 98, 46 av. J.-G.) ; aucune, surtout, ne coïncide avec l'avènement de Jésus-Christ, que l'exégèse chrétienne de tous les siècles a prétendu y être prédit (1).
» Cette incertitude serait désespérante, et il faudrait renoncer à saisir la pensée de l'auteur, * ou tomber dans l'arbitraire, comme cela s'est vu maintes fois à l'égard de ce passage, s'il n'y avait pas un moyen de résoudre le problème par la voie opposée, c'est-à-dire en basant l'explication sur le terme final (2). Or,
(1) Le critique aurait dû montrer comment il entend que l'auteur «ne s'explique que d'une manière voilée» au sujet des points d'intersection de la division en 7 (qui finit à la reconstructien de «l'emplacement et des murs ») -+- 62 (qui se terminent à l'apparition de l'Oint-chef ou du Messie) + 1 (dernière année signalée par la fondation du royaume messianique et par le retranchement du Messie). Mais au sujet du terminus a quo qu'il importait souverainement de déterminer, Reuss n'ose pas dire que l'auteur ait voulu le fixer. En effet, si le texte disait que le point de départ est indiqué par une prophétie de Jérémie, il aurait parlé pour ne rien dire; c'est ce qui fait dire au critique rationaliste «qu'il nous laisse le choix entre plusieurs termes». Aucun de ces termes ne le satisfait; et nous ne saurions en être étonnés : aucunedecesépoquesne correspond à celle qui est indiquée par le texte (voy. pp. 929 et ss.). Nous accorderons même à Reuss qu'aucune de ces époques ne coïncide avec l'avènement de Jésus-Christ. Il ne saurait en être autrement, puisque ces époques sont choisies — non pas d'après les données de l'oracle — mais d'après les fantaisies des rationalistes.
(2) Cette incertitude ne serait désespérante que s'il n'y avait pas une époque sérieusement indiquée et qui empêche de tomber dans l'arbitraire. Mais Reuss et ses congénères ne veulent pas la voir. Ils préfèrent baser leur explication sur « un terme final » supposé. Comme ils sont hypnotisés par Antiochus Epiphane, c'est à ce roi qu'ils veulent faire aboutir la prophétie des soixante-dix semaines. Reuss ne pouvait donc manquer de verser dans cette chimère ; qu'il ressasse ici, mais sans plus de succès que pour la prophétie des quatre empires.