CHAPITRE XI
Nos lecteurs savent, du reste, que, conformément à la prophé" tie et à la réalité historique, que le quatrième roi qui monta sur le trône des Achéménides, après Cjrus, est Xerxès, dont les forces, les richesses, la puissance sont universellement connues. Darius, son père, surnommé Institor (trafiquant, courtier) lui avait laissé de grands trésors, dont parle même'un poète grec, son contemporain (1). Dans Hérodote (VII, 27, 29), des Perses disent que le Lydien Pythius a été le plus riche des hommes « après Xerxès » (cfr. III, 96). Possédant ainsi « le nerf de la guerre, » Xerxès forma une coalition de tous les peuples du monde civilisé. Quoiqu'il possédât un empire immense, il ne dédaigna pas, pour aller combattre un tout petit pays, de demander, en les payant, aux Carthaginois de l'aider avec une flotte contre les Grecs. L'intérêt des Carthaginois et des Tyriens était, d'ailleurs, enjeu dans cette guerre. Il s'agissait pour eux de tuer une concurrence qui grandissait chaque jour : la marine phénicienne n'avait pas vu sans peine s'élever la marine grecque qui menaçait de lui ôter sa prépondérance dans la Méditerranée. Au fond, les guerres médiques ont été une guerre politique doublée d'une lutte commerciale. Xerxès fit donc alliance avec les Carthaginois et convint, avec eux, que pendant que les Perses envahiraient la Grèce, les troupes carthaginoises attaqueraient les autres nations grecques qui étaient en Sicile et en Italie pour les empêcher de venir au secours de la Hellade. Les Carthaginois élurent, pour leur général, Hamilcar, qui leva des troupes, non seulement en Afrique, mais qui prit encore à sa solde des mercenaires de l'Espagne, de la Gaule et de l'Italie. Ainsi, il est très vrai que Xerxès souleva tout le monde, connu des anciens, contre les Grecs, c'est-à-dire tout l'Occident, sous le commandement d'Hamilcar, et tout l'Orient sous le sien propre. Les historiens disent qu'il avait sous les armes 700,000 hommes de ses sujets et 300,000 de troupes auxiliaires, D'après Hérodote (VIII, 7), Xerxès mit en mouvement une armée qui comprenait un million sept cent mille fantassins et quatre-vingt mille chevaux, sans compter les chameaux et les chariots. Sa flotte était composée de 4,200 vaisseaux de guerre, à trois rangs de rames et 5,000 vaisseaux de transport. En avançant vers la Grèce, il obligeait les peuples des pays qu'il traversait à se joindre à lui (cfr. Justin,
(1) Eschyle ,'Perses, vss. 766) dit à ce sujet :
M/j [J.iyaç t:Xoutoç xovtaaç ouSaS àvxp^r] tcoBi "OX^ov ov Aapsîbç ïjpsv à'vsu 9su>v xivoç
Histor., lib. II, c. 10-, Diodore de Sicile, XI, 3 -, Pline, Hist. Nat.> XXI, 10; 1. XIII, 3). Il importe de constater de plus que cette lutte entre la Perse et la Grèce, qui aboutit à la défaite de Xerxès, donna aux Grecs le prétexte et l'audace de songer à la conquête de l'empire perse; prétexte et audace que, 150 ans plus tard, Alexandre le Grand sut tellement mettre à profit, que, avec son armée gréco-macédonienne, il renversa l'empire médo-perse. Dans une lettre à Darius Codoman, Alexandre retrace exactement le même tableau que Daniel, en disant que les Perses ont attaqué la Macédoine et la Grèce, et que lui, chef (îjygfjLtbv) des Grecs, veut venger cette injure. On peut lire à ce sujet les détails intéressants rapportés par Arrien (De VExpéd. d'Alex., liv. II, p. 41, édit. Etienne).
A ce propos, relevons encore une fantaisie de Lengerke, Hitzig et autres, qui veulent que leur quatrième roi soit Darius Codoman, qui fut vaincu par Alexandre. C'est imputer là, bien gratuitement, une erreur à l'auteur de notre livre. Il n'est pas vrai, en effet, que ce texte convienne également à Xerxès et à Codoman. Ce dernier soutint une dernière lutte avec les Grecs. Mais les termes mêmes de la description de Daniel s'opposent à la confusion de ce roi avec Xerxès. Comme tous les rois de Perse, Codoman avait accumulé à Suse de grands trésors, mais il ne se distingue pas en cela des autres rois ses prédécesseurs. D'un autre côté, Xerxès attaqua les Grecs : ce que ne fit pas Codoman, qui fut toujours sur la défensive. Mais alors pourquoi, dit-on, l'Ange passe-t-il les autres rois de Perse sous silence? — Parce qu'il n'écrit pas une histoire détaillée des rois du second empire et qu'il se propose seulement dans ce verset de mettre en relief deux faits saillants-, il veut seulement mettre en connexion l'attaque persane et la riposte grecque.
Encore un mot au sujet de la prétendue ignorance de Daniel au sujet des rois de Perse qu'il n'entrait pas dans son but de mentionner. — De ce que la prophétie ne désigne que cinq rois de Perse, quelques rationalistes se sont permis de dire que leur pseudo-Daniel croyait qu'il n'y avait eu que quatre rois de cette nation (le texte en compte cinq), et qu'ainsi, il ignorait l'histoire de la Perse. Lengerke assure que cette ignorance n'offre rien d'étonnant [nichts auffcillig). Mais d'après ce que nous avons établi (hitrod., pp. 500-504), c'est là une fusée déjà brûlée et qui — comme toutes celles du rationalisme contre nos saints Livres — a fait long feu. C'est d'abord contrairement au texte que Lengerke, Hitzig et les autres critiques de