‹ Le Livre du propháete DanielChapitre 292 sur 318 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Il ne paraît pas, toutefois, que le nom de cette localité ait été visé par notre texte: il se contente de nous apprendre que le roi sanguinaire et blasphémateur périt misérablement, loin de son pays, loin d'Antioche, sa capitale, Porphyre avait donc compris justement qu'il s'agissait d'une contrée de l'Orient autre que la Palestine. Mais il faut reconnaître, d'un autre côté, qu'il avait mal interprété ce passage, au sujet des mers. Il s'est imaginé qu'il fallait entendre par là deux rivières de la Mésopotamie (le Tigre et l'Euphrate) : opinion que saint Jérôme trouve, avec raison, ridicule (quamquam.., stultum sit duoMesopotamiae flumina duo maria interpretari). Pour bien comprendre cette expression, il faut se reporter au tableau qui nous a été retracé et qui représente Antiochus se précipitant en Orient pour réprimer une révolte. Alors on comprend que l'expression « entre les mers» pourrait signifier « entre la mer Caspienne et le golfe Persique». Mais nous ne devons pas négliger un autre point de vue relatif à la contrée habitée par Daniel et à l'époque où il eut la vision. Nous croyons qu'il y a là une expression en usage chez les Assyrio-Chaldéens pour désigner la partie centrale de leur empire.

On sait qu'une inscription célèbre de Sémiramis, conservée par Pollien, porte que son empire s'étendait entre les quatre mers. Ces quatre mers sont le golfe Persique ou mer Verte des Arabes (à l'est) ; le golfe Arabique ou petite mer Rouge (au sud); la Méditerranée que les Grecs et les Arabes nomment encore la

'EXu(j.atoa). On a supposé qu'il s'agit du grand temple d'Anaïtis à Suse. Mais il y a divergence o ce sujet entre le premier livre des Machabées (VI, 1, 2), qui mentionne une ville nommée Elymaïs, et le second livre qui rattache le même événement à Persépolis. Les écrivains classiques ne connaissent pas cette ville nommée Elymaïs. Mais nous admettrons sans peine que l'on ne peut conclure de ce silence à sa non-existence : les Sémites pourraient fort bien avoir donné à la capitale de l'Elymaïde un nom que les Perses auraient changé en un autre nom. Mais il conviendrait plutôt de rectifier le passage de la traduction grecque du premier livre des Machabées, où il est dit qu'Antiochus alla piller les trésors d'un temple situé «dans la ville d'Elymaïs en Perse» ('EXu-Wç h tt\ Ilepafôt 7r6Xiç). Il suffit d'admettre que le traducteur a donné au mot medinak (province) le sens de ville. Le texte pouvait fort bien porter : na>7Q D732 nbiy 0n comprend, dès lors, que l'auteur du deuxiè-

me livre des Machabées (IX, 2) ait pu dire que le tyran avait voulu piller le lemple de la ville de Persépolis et que le retour de ce roi se fit par Ecbatane.

mer Blanche (à l'ouest); et enfin le Pont-Euxin ou mer Noire (au Nord). Dans leurs inscriptions, les rois d'Assyrie mentionnent « la mer inférieure », dite aussi « la mer du soleil levant» (le golfe Persique) et « la mer supérieure du soleil couchant », c'est-à-dire la mer de Syrie, la Méditerranée. L'expression « les deux mers » joue un grand rôle dans les inscriptions assyriennes ; et elle y désigne d'ordinaire la Méditerranée et le golfe Persique, c'est-à-dire deux mers qui avaient une grande importance dans leurs conceptions géographiques.

x Vers la montagne de Gloire de sainteté. Ici, l'expression lehar doit se traduire par «vers la montagne». Le lamed (^) exprime la direction vers quelqu'un ou quelque chose. Le passage ainsi traduit nous apprend qu'Antiochus fixa sa tente dans la région dite « entre les mers » et dans la direction de la montagne de Gloire de sainteté, vers la montagne de Sion, ou vers Jérusalem. La montagne de Gloire de sainteté (har zebi qodës), la sainte montagne de la Gloire ne saurait désigner que Jérusalem. L'expression «la montagne de sainteté» ne saurait désigner chez un écrivain sacré que la Terre sainte, la Judée, et surtout sa capitale. Nous croyons donc, avec Lengerke, Maurer, Hitzig, Ewald qu'il s'agit ici de la sainte montagne du mont Moriah sur lequel était le temple. Hsevernick et Dereser ont cru qu'il s'agissait d'une montagne où était le temple d'Anaïtis en Elymaïde. Mais on a objecté justement, que l'Ange n'aurait pas désigné cette montagne par le nom de zebi qodës (montagne de la gloire de sainteté ou montagne sainte de la gloirej. Nous avons vu, en effet, que la Judée est appelée >3ÏH IMN (terre de la gloire, cfr. vss. -16, 41; IX. 16). Mais on pourrait peut-être répondre que au lieu de qodes on a pu lire qades (garçon qui se voue aux idoles d'une façon infâme) et que l'Ange a pu vouloir flétrir par ce nom le polythéiste persécuteur du peuple de Dieu. Le sens serait alors la montagne de l'ornement de l'infâme. Le mot zebi (ornement) pourrait alors passer comme faisant allusion à J2T3 (Tabées) ou par opposition avec l'ornement de la montagne sainte de Jéhovah. D'autres ont pensé qu'il s'agissait d'une montagne sainte de Sabi ou d'une ville située près du mont Sabi ou Tabi (à cause du changement fréquent du tsadé en tetli). Porphyre avait suivi la version de Théodotion et saint Jérôme lui reproche, avec raison, de n'avoir pu indiquer pour quel motif ce mont Saba est appelé saint : Quumque Saba nomen montis, vel Armeniae, vel Mesopotamiae putet, quare sit sanctus, dicere non potest : etiam hac licentia mentiendi possumus

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nos addere quod ille conticuit, sanctum dici montem, quiajuxta errorem Armeniorum sit idolis consecratus. On ne saurait supposer non plus que cette montagne aurait été appelée sainte parce que Dieu devait y faire éclater sa sainteté, par le jugement terrible qu'il exerça en cet endroit sur le roi de Syrie. Tout se simplifie si on traduit l'expression lehar par « vers la montagne ». L'Ange montre ainsi la pensée d'Antiochus dirigée jusqu'à la fin vers le Temple de Jérusalem. C'est ce que les traducteurs n'ont pas compris. Théodotion fait aller ce roi dans la montagne (et; '6poç Za6s\v). Saint Jérôme donne ces deux traductions dans son commentaire : Et ponet tabernaculum suum in Apedno : inter duo maria super montem inclytum et sanctum, et veniet usque ad summitatem ejus;... et figet tabernaculum et thronum suum inter maria super montem inclytum et sanctum (1). Lengerke suit la traduction de Rosenmûller (zwiscben Meer und dem herrlichen heiligen Berge). Reuss remplace «les mers » par l'Océan : «Et il dressera les tentes de son palais entre l'Océan et la belle montagne'du sanctuaire ». Dans ces traductions, le sens du mot beyn (entre) n'est pas rendu : la tente est placée entre les mers. Puis on y escamote le lamed (vers) qui élève notre pensée « vers la sainte montagne ».

L'attitude que la prophétie donne au persécuteur correspond parfaitement avec ce que nous apprennent les deux premiers livres des Machabées. Repoussé par l'armée des Perses, et chassé par les Persépolitains dont il avait voulu piller le temple, il battait en retraite lorsqu'il apprit les défaites des généraux chargés de réduire la Judée. Enflammé de colère, il se mit en route, résolu de faire payer à la nation juive l'affront qu'il venait de recevoir. On conçoit ainsi que « la tente de son trône » fut tournée vers la ville sainte.

y Et il arrivera à sa fin, ûba' had qizô-, la Vulgate a mal suivi le sens de cette expression : et veniet usque ad summitatem ejus (et il montera jusqu'au haut de la montagne). Le texte dit : et

(1) La Vulgate a traduit ainsi ce passage : Et figet tabernaculum suum Apadno inter maria (et il dressera sa tente à Apadno, entre les mers...). D'un côté, saint Jérôme a lu iSilN (sa tente) au lieu de >V»N des tentes) et de l'autre, quoi qu'il sut très bien que

'affecten signifiait «trône», et que 'apadnô'offre un nom commun, il a cependant, dans la Vulgate, conservé Apadno comme nom propre, imitant en cela Théodotion. Mais, ainsi que nous l'avons déjà vu, cette transformation du mot de notre texte en nom propre n'est pas motivée.

il viendra à sa fin, il périra (cfr. VIII, 25). Le verset 44 fait marcher Antiochus vers le nord et vers l'est. Ce n'était plus le temps de l'établir sur la montagne du temple.

zYeëyn hozer là, et non (sera) secours à lui.

L'heure de l'expiation avait sonné pour ce grand criminel. Il allait, brandissant sa main contre « la sainte montagne, » et il venait de proférer des menaces terribles contre Jérusalem, lorsqu'il fut frappé par le Tout-Puissant. Condamné par la justice de Dieu, il fut atteint, en route, d'un mal affreux, qui lui rongeait les entrailles. Mais, loin d'abattre sa fureur, son mal ne fit que l'exaspérer, et, fou de rage, il donna l'ordre d'accélérer encore l'allure de ses chevaux ; mais, dans cette course furibonde, le char qui le portait ayant versé, il se brisa les membres dans une chute horrible. Cet homme, qui se croyait au-dessus de tout dieu, se vit réduit à se faire porter dans une litière que bientôt personne ne voulut plus porter. Les vers s'étaient, en effet, emparés de ses chairs vivantes, et il s'en exhalait une si horrible puanteur, que ce roi impie, ne trouvant plus d'aide, se vit comme abandonné de Dieu et des hommes. L'histoire confirme ainsi la prophétie de Daniel au ch. VIII, 25 (p. 842). Le tyran fut frappé, « sans main » (d'homme), par Dieu. Au moment voulu, la Providence intervint. Antiochus périt, en effet, d'une maladie qui offrit tous les caractères d'une punition divine, d'un châtiment venu directement de Dieu. Polybe dit (XXXI, 14) que ce roi de Syrie « devint fou (ôaip.ov^aaç) et qu'il mourut. » De cette expression on a conclu qu'il avait eu des accès de folie ou de rage. Mais nous avons vu (p. 353 et ss.) que le verbe SatjAovaw signifie « je suis agité par un dieu » et je suis fou ». En employant ce verbe, l'historien grec nous apprend qu'Antiochus fut frappé d'un mal énigmatique, d'un mal envoyé par quelque dieu. En réalité, cette âme infernale était en proie à la rage du désespoir-, et, en fureur, il ne respirait que mort et destruction de Jérusalem. Mais, enfin, il comprit bientôt que son mal mystérieux était incurable ; il constata que les vers s'étaient emparés de ses chairs encore vivantes et qu'il s'en exhalait une puanteur telle qu'il ne trouva plus personne pour porter sa litière {et non est aide à lui). Dès lors, son orgueil fut abattu, et il manifesta d'amers regrets. Il en vint à dire : « Il est juste que l'homme soit soumis à Dieu, et que celui qui est mortel ne se croie pas l'égal de Dieu. » Il avait reconnu le doigt de Dieu qui l'avait frappé et il demandait grâce, promettant même de se faire juif. Mais il était trop tard : il était condamné sans appel.

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