CHAPITRE XII
rés de Dieu passent souvent, tout à coup, à des personnages ou à des événements très différents et quelquefois même séparés par un intervalle de plusieurs siècles, mais dont les uns sont l'image et le gage des autres. Ici, comme en d'autres passages de la Bible, le prophète saisit un objet d'une importance relativement moindre, pour s'élever beaucoup plus haut. La destruction d'Antiochus est pour lui comme un accident qui est l'image du châtiment de Dieu tombant sur le dernier et le plus funeste ennemi du Messie. A propos des persécutions d'Antiochus, la pensée du voyant se porte sur le Méchant dont il est parlé au ch. VII, 25. Le Séleucide, sacrilège et blasphémateur, fut comme un démon incarné qui poussa les Juifs à l'idolâtrie, et l'Esprit-Saint a voulu matérialiser l'Antéchrist dans un individu tout particulièrement repoussant qui fut visible aux hommes de tous les temps. Ainsi, au verset 36 du ch. XI, comme au ch. VIII, 10-12, 23-25, le rapport typique entre le roi grec et l'Antéchrist est mis en relief : dans cette figure typique d'Antiochus, l'Ange a mis en lumière quelques traits de l'homme démoniaque qui, par le caractère et la volonté, dominera pendant quelque temps dans le monde, et exercera la tyrannie la plus odieuse contre l'Eglise chrétienne, contre les saints du Très-Haut. Ces traits de ressemblance entre ces deux persécuteurs ont été signalés depuis longtemps. On peut constater que ce parallèle et les analogies que nous avons relevées (pp. 628-690), ne sont pas de fantaisie, et qu'une allusion fort claire de saint Paul nous en impose le souvenir. Cet apôtre emprunte quelques traits de l'antagoniste du Christ à la description d'Antiochus Epiphane qui se trouve dans les versets déjà cités de Daniel : « l'homme de péché, » le porteétendard de la grande et suprême révolte contre le Messie, « le fils de perdition » qui a « proféré des insolences contre le Dieu des dieux » — s'élèvera au-dessus de « tout ce qui est appelé Dieu». L'Apôtre l'appelle « l'Inique» et « celui qui est sans loi, » parce qu'il s'élèvera au-dessus de toutes les lois divines et humaines (II Thessal. II, 3). Cette description de Daniel devint le type des autres. On en rstrouve des traces dans les discours eschatologiques des Evangiles (Matth. XXIV, 15, etpassim), et dans l'Apocalypse (XVI et XVII). Ainsi, les Pères ont eu raison de voir dans cette description des faits et gestes d'Antiochus un tableau de la persécution des chrétiens par l'Antéchrist. A leur suite, saint Jérôme a très bien reconnu que le portrait du roi perfide et blasphémateur est l'image du principe ennemi de Dieu que l'Ecriture nomme Antéchrist, et qui sera la personnification
suprême des puissances diaboliques : Hune locum plerique nostrorum ad Antichristum referunt; et quod sub Antiocho in typo factum est, sub Mo in veritate dicuntesse compîendum ; et ailleurs : Haec autem sub Antiocho Epiphane in imagine praecesserunt, ut rex sceleratissimus, qui persecutus est populum Dei, praefipuret Antichristum qui Christi populum persecuturus est. On voit, dès lors, sans peine, comment la description des malversations d'Antiochus et de son châtiment motive le passage de l'Ange à la vision d'une période analogue qui se réalisera à la fin des temps.
Les deux visions des chapitres XI et XII ont donc ainsi deux objets différents. Mais des critiques, qui veulent interpréter l'Ecriture sainte sans en connaître les secrets et les habitudes, n'ont pas compris que l'Inspirateur de nos saints Livres annonce souvent l'avenir par des types; et que, dans l'espèce, Antiochus étant le type de l'Antéchrist, l'Ange se sert du premier comme d'un marchepied pour s'élever à l'antitype déjà mis en vedette au ch. VII. Ils ne se rendent pas compte de la perspective qui, après avoir amené sur le premier plan des figures épisodiques (ch. VIII et XI), revient aux protagonistes des ch. II, VII et IX. Ces critiques ont donc essayé de donner une importance extraordinaire au personnage qui n'est que de second plan -, et ils ont voulu le mettre au premier et lui faire dominer tous les autres. Ils ont donc prétendu que l'auteur de notre livre place la résurrection des morts et le jugement dernier immédiatement après la mort d'Antiochus ; et ils concluent de leur hypothèse que cette prophétie (ch. XII, 3) ne s'est pas réalisée. Kuenen, par exemple, s'exprime ainsi à ce sujet : « Les vues exprimées ici sur l'avenir qui devait suivre immédiatement après la mort d'Antiochus Epiphane n'ont pas été justifiées par l'histoire ; inutile de dire que la résurrection des morts n'a pas eu lieu après la mort de ce prince, pas plus que l'apothéose des saints d'Israël, » Pour renforcer cette assertion, le professeur de Leyde ajoute en note : « Il est parfaitement arbitraire de vouloir entendre cette prédiction de la fin des siècles. La fin, pour l'auteur, c'est la mort d'Antiochus » {Hist. crit.t II, p. 534). Mais il est de toute évidence que « la fin » pour l'auteur est celle qui est déterminée par le contexte. Ainsi, au ch. XII, 13, l'Ange dit à Daniel : « Va à la fin » {lak laqqe'z), et nul ne serait assez idiot pour prétendre que, « pour l'auteur, » la fin, ici, « c'est la mort d'Antiochus. » Il en est de même de « la fin » dont il est parlé au ch. IX, 26. Il est certain que la prophétie de ce chapitre — la prophétie des 70 semaines — ne devait s'accomplir que 196 ans après la mort