CHAPITRE IX
Daniel voudrait seulement que Dieu ne tint pas ainsi rigueur à son peuple. Devant les textes formels de Jérémie et comprenant que la captivité va durer encore vingt ans et que le Temple ne sera pas relevé de sitôt, le pieux Israélite tombe dans une grande tristesse, et puis, portant sa pensée sur la miséricorde qui pardonne, il invoque la clémence divine envers Jérusalem et le Temple dévastés. Et c'est précisément en se demandant si Dieu ne pouvait pas être amené à se laisser fléchir, qu'il voulut voir si les prophéties de Jérémie étaient absolues. 11 savait que certaines prophéties ne sont que conditionnelles ; que l'exécution des menaces qu'elles contiennent peut dépendre des dispositions de ceux auxquels elles sont adressées. Ainsi, le décret du chap. IV, 14 (11)-16 (13), contre Nabuchodonosor, supposait que ce roi ne se corrigerait pas et qu'il persévérerait dans son orgueil ; autrement Daniel n'aurait pas pu lui donner le conseil exprimé au verset 27 (24). L'existence de prophéties qui offrent un sens absolu, et qui pourtant ne sont que comminatoires ne saurait être contestée (1). Dieu aurait pu avoir une raison supérieure pour revenir sur une résolution qu'il avait fait proclamer par Jérémie, comme il revint sur sa résolution de détruire Ninive. On sait que Jonas reçut l'ordre de Dieu d'aller dire aux INinivites que « dans quarante jours, Ninive serait détruite, » et qu'il annonça cet événement d'une manière formelle, absolue, et non pas conditionnelle. Cependant, les Ninivites, en
(t) C'est ce que Kuenen reconnaît très bien dans le passage suivant: « Souvent, dit-il, dans leurs prédictions mêmes, ils (les prophètes) en signalent le caractère conditionnel. Ainsi, par exemple, dans Jérémie, XVII : 19-27; Es., LVI : 1-7. Mais le témoignage le plus remarquable est celui de Jérémie lui-même (Jér. XXVI : 17-19 -, ou, du moins, des hommes dont il répète les paroles en leur donnant son assentiment. La prophétie de Michée (III : 9-12) à laquelle il est fait allusion dans ce passage, n'est même pas conditionnelle, et pourtant Jérémie donne à entendre, comme si cela allait de soi, qu'elle pouvait être détournée par la conversion des contemporains de Michée et par la prière d'Ézéchias, et qu'elle le fut en effet. L'idée que Jéhovah, par suite de la conversion de ceux qu'il a menacés, peut se repentir du châtiment qu'il a annoncé, est loin d'être étrangère à l'Ancien Testament (Jér., XVIII : 8, 10 ; XXVI, 3; Joël, II ; 13, 14: Deut., XXXII : 36 svv.); le livre de Jonas même a été écrit pour mettre cette vérité en lumière. Mais on se tromperait si l'on pensait que toutes les prophéties, ou même la plus grande partie d'entr'elles, doivent être considérées comme conditionnelles.» (Hist. crit., II, p. 589.)
présence de la catastrophe qui les menaçait, ayant fait pénitence, Dieu, touché le leur repentir, ne mit pas son dessein à exécution. De même à l'égard des soixante-dix ans de l'exil, Dieu pouvait avoir menacé de le prolonger pendant tout ce temps, et ne pas exécuter complètement cette menace. C'est dans l'espoir d'en suspendre l'effet, que Daniel adressa à Dieu la prière dans laquelle il implore sa miséricorde, pour obtenir le pardon de son peuple et pour qu'il ne diffère pas autant qu'il l'avait annoncé de mettre fin à l'exil et à la désolation de Jérusalem.
Espérant que, en considération de son saint l\om, en faveur du Seigneur, Dieu se laissera fléchir, Daniel lui exprime ses désirs dans une fervente prière, qui a pour but d'obtenir le pardon d'Israël. — En constatant le résultat de ses recherches, et après avoir bien compris que la fin de la captivité était encore loin, Daniel a recours à la mortification et à la prière, afin que Je Très-Haut abrège la durée de l'épreuve. Il savait que l'Eternel est abondant en miséricorde, qu'il a compassion de ceux qui s'humilient, et qu'il peut arrêter les châtiments qu'il avait infligés (cfr. Jérémie, XVIII, 7 et ss.). C'est pourquoi il n'hésita pas à s'efforcer d'émouvoir le cœur de Dieu en faveur des enfants d'Israël. Dans ce but,, le prophète se couvre de vêtements de deuil ; il adresse ensuite une requête à Dieu, le suppliant avec des larmes et en jeûnant, afin qu'il ait pitié de son peuple, de sa ville sainte et de son Temple en ruine. Dans cette fervente prière, où il se montre tout pénétré de l'esprit qui a animé les autres prophètes, Daniel commence par une confession des péchés et des prévarications des rois, des princes et du peuple, qui, n'ayant pas écouté les Prophètes et ayant transgressé la Loi de Moïse, s'étaient révoltés contre Dieu. Exprimant en même temps le sentiment de tristesse que lui fait éprouver la désolation de Jérusalem et du Temple, Daniel représente à Dieu qu'il s'agit de sa propre cause ; et il termine, en ces termes, sa belle prière : « Seigneur pardonne..., ne tarde pas, à cause de toi, mon Dieu, car ton Nom est invoqué sur ta ville et sur ton peuple » (vs. 9). Dans cette supplication, Daniel ne demande pr*s à Dieu l'explication de la prophétie de Jérémie relative aux soixante-dix ans de la transmigration à Babylone : il demande à Dieu pardon des péchés qui avaient provoqué l'exil et la dévastation de Jérusalem ; il prie le Très- Haut de pardonner les péchés d'Israël, et de hâter l'accomplissement de ses promesses au sujet du retour et du relèvement de ce peuple.
CHAPTRE IX 857
Dès le début de cette prière, un ange est chargé de révéler au prophète un nouvel oracle fixant l'époque de l'expiation du péché, et de l'avènement de Justice éternelle, de Saint des Saints, de Christ-Conducteur. — Une partie de la prière de Daniel ne fut pas exaucée : Dieu avait irrévocablement fixé la durée de la déportation. Mais, comme le prophète était agréable à Dieu, il fut favorisé d'une nouvelle communication du Très- Haut, d'une révélation bien autrement importante, sur les destinées de sa nation: en réponse à sa prière, il reçoit, par l'intermédiaire d'un ange, la fameuse prophétie des soixante-dix semaines. Gabriel est chargé de porter la pensée du Voyant sur une autre captivité et sur une autre délivrance, dont celle d'Israël en Babylonie n'était qu'une image. Tout en donnant suffisamment à entemlre à Daniel que ce qu'il demandait s'accomplira dans son temps ; que Jérusalem sera rebâtie, l'Ange ajoute que, à partir d'une parole autorisant la reconstruction de cette ville, il s'écoulera une période de soixante-dix semaines d'années et que dans la dernière de ces semaines, toutes les promesses s'accompliront : le péché sera expié ; la Justice éternelle apparaîtra, le Saint des Saints sera oint-, et de la sorte le» choses les plus importantes que Daniel a expressément ou implicitement demandées seront surabondamment réalisées. Daniel a prié pour demander le pardon des péchés d'Israël ; et l'Ange lui apprend que la rémission des péchés coïncidera avec le commencement de l'ère messianique : après soixante-dix semaines d'années, qui devaient commencer à la date indiquée, les miséricordes de Dieu les plus précieuses, se répan. Iront sur la terre par le ministère du Messie. En s'associant entièrement au péché de son peuple et en faisant pénitence au nom de tout Israël, le prophète s'est tellement identifié avec ce peuple coupable, qu'on peut saisir, dans sa prière, la pensée de la substitution expiatoire, qui devait s'accomplir un jour par le Messie. C'est donc en entrant dans les vues de Daniel que l'Ange lui annonce l'époque de la propitiation réelle et non plus seulement figurative.
Ce n'était pas non plus sans une pensée élevée vers le Messie, que Daniel s'est préoccupé de Jérusalem et que son regard s'est arrêté sur le Temple, dont il déplore l'humiliation, et dont il voudrait hâter le triomphe et la glorification. Ce fidèle serviteur de Jéhovah savait que les Prophètes rattachaient leurs espérances messianiques au Temple et à la montagne de Sion. La destruction de la cité sainte et de son sanctuaire, la ruine du
royaume de Juda, la déportation en masse en Chaldée d'une grande partie des habitants de la Palestine, avaient produit une profonde impression sur les enfants d'Israël. Pour beaucoup d'entre eux la chute de leur nation était une déception de toutes leurs espérances les plus chères sur le triomphe et le règne du peuple élu,, et de la vérité divine de la religion juive. On comprend, dès lors, le sentiment qu'éveillait dans l'âme de Daniel l'abaissement en apparence de Jéhovah. Il n'était pas si absorbé dans la pensée du présent qu'il y oubliât les espérances de l'avenir. En plaidantla cause delà délivrance d'Israël du joug des Ghaldéens, il entrevoyait le terme de la tyrannie spirituelle qui régnait sur le monde ; il soupirait après l'avènement du royaume messianique. La calamité de l'exil était liée dans sa pensée à une calamité plus générale et plus grave : l'esclavage du péché, le règne du mal. Aussi voyons-nous que l'Ange fait porter sa réponse sur ces points intéressants. 11 élève la pensée du Voyant vers le temps où, les péchés étant expiés, le Messie mettra fin à la grande captivité du genre humain et établira le royaume du ciel sur la terre.
Dieu accorde ainsi à Daniel l'insigne faveur d'être appelé à faire connaître, avec précision, le temps de la venue de l'Homme- Dieu. Dans ce but, la révélation indique le nombre d'années qui doivent s'écouler depuis une parole relative a la reconstruction de la ville sainte jusqu'à l'apparition du Rédempteur. Après avoir annoncé, au chap. VIII, des épreuves qu'Israël aurait à subir avant les temps messianiques, Dieu voulut apprendre à ce peuple à quelle époque viendrait le Désiré des nations. Le sort qui attend cet Oint, ce Christ par excellence, devait aussi être indiqué. C'est pourquoi l'Ange ajoute que le Messie ne paraîtra pas alors dans sa gloire, comme des juifs s'y attendaient, et comme d'autres pourraient le croire, en se méprenant sur la révélation que Daniel avait reçue au sujet du Fils d'homme (ch. VII). Il n'en sera pas ainsi : le Messie sera mis à mort, et c'est par cette mort qu'il expiera les péchés et qu'il procurera le salut à beaucoup de personnes. De plus, le peuple juif le rejettera. Jérusalem, ainsi que le temple, seront détruits, et le demeureront jusqu'à « la consommation des temps déterminés par le Seigneur. »
Utilité, convenance providentielle et importance de la prophétie des soixante-dix. semaines. — Il était tout naturel que l'idée messianique agitât les esprits à l'époque de l'exil. Les Juifs pieux s'accordaient à reconnaître que la destruction de
Jérusalem et du Temple, comme la déportation elle-même, était un châtiment attiré par les péchés du peuple. Mais ils avaient le tort de s'attendre à assister, en rentrant en Judée, à cette venue du Messie, dont la pensée avait été si justement, entretenue dans leur esprit comme une vivifiante espérance. Quelques-uns d'entre eux pouvaient, d'ailleurs, être portés à mal interpréter les anciennes prophéties messianiques. Sans doute, il n'y était pas dit que l'apparition du Messie coïnciderait avec le retour de la Captivité; mais il était vrai que cette manifestation se rattachait au relèvement de la nation juive. Il y avait là une association d'idées qui n'était pas sans un fondement réel. Ainsi Daniel demandait qu'Israël fut délivré de la captivité, et que la ville et le sanctuaire fussent rebâtis, parce qu'il se préoccupe des grandes promesses qui se rattachent à ces événements. Il savait que beaucoup de prophéties (cfr. Jérém., XXIX, 10 et ss ; XXXII, 36 et ss.) établissent une liaison entre ces faits et l'accomplissement des espérances messianiques. Il pouvait comprendre, d'un autre côté, par les révélations qu'il avait eues sur les quatre empires (ch. II et VII], que cette liaison ne devait pas être regardée comme aussi intime qu'on aurait pu le souhaiter -, il n'ignorait pas que le règne du Messie n'était pas aussi prochain que beaucoup d'Israélites pouvaient le supposer, car la première des quatre monarchies n'avait encore terminé ni son temps ni sa mission historique. D'après les révélations faites précédemment à Daniel, on pouvait donc comprendre que les quatre empires qui devaient se succéder avant l'avènement du Messie demanderaient un temps considérable. Mais avant 1 accomplissement de ces prophéties, on ne pouvait voir distinctement toute cette série d'événements, et on se trouvait dans l'impossibilié de se rendre bien compte de la durée qu'ils devaient avoir. Il était donc utile de faire connaître plus expressément le sens des oracles des prophètes, qui auraient pu être interprétés de façon à rattacher immédiatement le salut apporté par le Messie à la fin de la captivité babylonienne. C'est pourquoi l'Ange Gabriel, pour couper court à cette attente de la prochaine arrivée du règne messianique, indique la durée de la période que sépare le commencement de ce règne et la reconstitution de la nation juive. L'Ange veut qu'Israël renonce à voir le Messie paraître tout de suite après la Captivité. Daniel apprend ainsi aux Juifs que, malgré l'apostasie des gouvernements et d'un grand nombre de fils de Jacob, Dieu veut encore se servir d'eux pour réaliser ses vues sur l'humanité. Mais ils doivent se bien persuader que la
reconstruction de leur ville ne sera pas en connexion immédiate avec l'arrivée du Messie. D'un autre côté, ils devront ne pas oublier que, d'après la révélation transmise à Daniel, ils ne verront pas le règne glorieux du Messie a l'époque de cet avènement. Au contraire, le Juste sera livré à la mort par une partie de son peuple infidèle; et ce peuple, à son tour, n'obtiendra pas la puissance et la domination qu'il attend, mais il sera livré aux mains des Gentils, avec la ville et son temple.
L'oracle relatif à la période qui devait s'écouler entre la reconstruction de Jérusalem et l'apparition du Messie, avait aussi son utilité pour les païens. Les Israélites avaient répandu dans tout l'Orient leurs espérances messianiques ; et ils n'avaient pas manqué d'annoncer comme prochaine la venue du grand libérateur, promis à nos premiers parents sur le seuil du paradis, qu'ils venaient de perdre. La prophétie du chap. IX, montrant que l'expiation du péché et l'avènement du Juste (vs. 24) ne se réaliseront que longtemps après la période de l'exil babylonien, avait donc pour but de prémunir les peuples contre les faux Messies, et d'écarter ce qu'il y avait de prématuré et d'intempestif dans les fausses divinisations des rois et dans la prétention des pseudo-réformateurs qui surgissaient dans ce temps-là.
Cette prophétie était donc comme un phare qui devait guider les Juifs et les païens jusqu'à l'avènement du Messie. Les versets 24-27 forment comme la partie maîtresse de l'œuvre : ils peuvent justement être comparés à un diamant d'un prix inestimable, serti et enchâssé tout autour dans un groupe de pierres précieuses. La prophétie contenue dans ces quelques lignes mérite, en effet, d'être regardée comme une des plus admirables, des plus riches, des plus profondes, qu'il y ait dans l'Ancien Testament. Il nous reste donc à examiner ce merveilleux chapitre en détail. Notre travail comprend naturellement deux parties : la première a pour but de bien comprendre la prophétie, en établissant, purement et simplement, sa vraie signification; dans la seconde partie, nous montrerons l'accord des événements avec la prophétie Après l'avoir regardée de près et soumise lovalement à un sérieux examen, le critique se fera un devoir de la contempler avec tout l'enthousiasme d'un croyant.
\. La première année3 de Darius, fils d'Assuérus, de la race des Mèdesb qui fut fait roic sur le royaume des Chaldéens.
«Dans l'an un, c'est-à dire premier (voy. I, 4, et Vil, 1). —