CHAPITRE IX
Les soixante-dix. semaines sont des semaines d'années : elles ne sont ni des semaines de jours, ni des semaines décennaires, jubilaires, séculaires, ni des semaines mystiques.
— A proprement parler, dans le langage usuel, le mot sabûha indique une septaine de jours ; mais dans le style prophétique, employé par l'Ange, ce substantif désigne une « semaine d'années. » On sait, du reste, que les Hébreux connaissaient des semaines ou périodes de sept années. Ces septaines étaient appropriées à l'usage qu'ils faisaient de l'année jubilaire, au point de vue civil et au point de vue religieux. Cette année revenait régulièrement après une période de sept semaines d'années. On lit, en effet, dans le Lévitique (ch. XXV, 8 et ss.) : « Vous compterez sept sabbats (sëbah sabtot) d'années, c'est-à-dire sept fois sept, qui font en tout quarante neuf ans. » La Vulgate a traduit par : septem hebdomades annorum, et en réalité « sept sabbats d'années » font très exactement « sept semaines d'années » Or, il est facile de voir que les semaines de notre texte sont des semaines sabbatiques ou des semaines d'années qui comprennent une période de 490 ans (1).
Remarquons, en effet, d'abord que les semaines visées dans ce chapitre ne sont pas des semaines de jours. En effet, dans le chapitre suivant (X, 2, 3), Daniel, voulant parler de « semaines de jours, » ajoute le mot yamim (« Je fus dans l'affliction durant trois semaines de jours »), et il répète ce mot deux fois pour indiquer que, dans le ch. IX, le substantif « semaines » étant dépourvu de ce correctif, il s'agit de semaines différentes. Il n'était pas d'ailleurs nécessaire de désigner ces dernières semaines en ajoutant sanim (années) à sabuhîm, parce que le contexte montre suffisamment qu'il ne peut pas être question de semaines de jours et qu'il s'agit de semaines d'années. Soixante-dix semaines de jours ne feraient que seize mois. Or, il est impossible de placer dans un
(1) Les Romains connaissaient aussi des semaines d'années. D'après Aulu-Gelle, Varron voulant faire entendre qu'il avait près de quatre-vingts ans et qu'il a écrit quatre cent quatre-vingt-dix livres, déclare « qu'il est déjà entré dans sa douzième septaine d'années, et que jusqu'à ce jour il a écrit soixante-dix septaines de livres : Se jam duodecimam annorum hebdomadam ingressum esse, et ad eum dietn septuaginta hebdomadas Ubrorum conscripsisse [Noct. Atticce, III, 10y. Cette manière de compter n'était pas non plus inconnue des Grecs. Aristote mentionne expressément « ceux qui divisaient les âges par des semaines d'années : 01 yàp xatç l6ôo{jiaai SiaipouvTeç xàç v]Xtx(aç {Polit., liv. VII, 16 j cfr. Censorius, De die natali, cap. XVI).
espace aussi restreint tant d'événements considérables que l'Ange montre au prophète. Il est dit, par exemple, que dans l'espace de sept semaines, Jérusalem sera rebâtie. D'un autre côté, nous ne pouvons nous empêcher de tenir pour certain qu'un espace de quarante-neuf jours est insuffisant pour une entreprise aussi considérable. L'Ecriture sainte elle-même en étend l'exécution à plusieurs années. Donc, on ne saisirait pas le vrai sens du texte, si l'on ne comptait que sept jours pour chacune des semaines du Décret divin. La lecture de la révélation de l'Ange aurait donc suffi pour montrer à je ne sais quel déiste anglais et à Eckermann (Theolog. Beilr., I, \ , que les soixante-dix semaines ne pouvaient pas être prises pour des semaines de jours. Quelques rabbins ont aussi vainement essayé d'enfermer les semaines prophétiques dans les étroites limites d'un an et quatre mois, en raisonnant comme il suit : « Néhémie rapporte (Il Esd , VI, 15) qu'étant arrivé à Jérusalem, il y demeura trois jours, faisant seul, durant la nuit, le tour de l'enceinte de la ville par dehors, sans communiquer son dessein à personne; qu'après ces trois jours, il montra au peuple l'ordre qu'il avait obtenu d'Artaxerxès, et l'encouragea à rebâtir les murailles de la ville. Pais, il dit que la muraille fut toute rebâtie le 25e du mois d'Elul, ayant été achevée en cinquante-deux jours. Daniel dit que les murailles seront rebâties pendant les sept premières semaines. Or, sept semaines de jours font quarante-neuf jours et, en leur adjoignant les trois jours que Néhémie employa à faire le tour de la ville, on aura les cinquante-deux jours qui furent employés au rétablissement des murailles. Quelques Juifs ont conclu de là que les sept premières semaines de Daniel sont des semaines de jours, et qu'il en est de même des autres. Ce raisonnement ne saurait nous arrêter longtemps. Constatons d'abord que Daniel fait commencer le compte des semaines, non à partir de l'arrivée de Néhémie à Jérusalem, mais depuis le décret donné pour la rebâtir. N'oublions pas, d'un autre côté, que Néhémie nous apprend lui-même (II, Esdras, ch. II, 1) que ce décret fut donné au mois de Nisan, qui était le premier de l'année chez les Juifs, et que la muraille de la ville ne fut entièrement rebâtie que le 25 du mois d'Elul (Ibid., vs. 15), qui était le sixième de leur année. En supposant que cet ordre fut donné le dernier jour de Nisan, il se passa entre le décret donné jus* qu'au 25 d'Elul, non sept semaines, mais vingt semaines et cinq jours. On comprend aisément, en effet, que, après avoir obtenu le décret, Néhémie dut employer quelques jours à faire les pré-
paratifs de son voyage et de celui des Juifs qui l'accompagnèrent ; il lui fallut aussi du temps pour aller de Suse, où il était, à Jérusalem. Or, tout ce temps est compris dans la période indiquée par Daniel.
D'un autre côté, le Décret divin déclare que dans sept semaines la ville serait reconstruite, et le décret d'Artaxerxès a aussi pour objet de rétablir, non seulement les murailles de l'enceinte de la ville, mais encore de rebâtir les places et les maisons, et d'abattre dans la forêt du roi des bois pour couvrir les murailles et les portes de la ville, les portes et les tours du Temple et les maisons qu'on bâtirait (Ibid., ch. II, 8). Or, on comprendra aisément que l'ouvrage demanda plus de cinquantedeux et plus de cent quarante-cinq jours. Quoique le zèle des Juifs, pour le rétablissement de la ville sainte et pour se mettre en sûreté, les ait poussés à rebâtir promptement l'enceinte des murailles de Jérusalem, on peut croire qu'ils n'eurent ni les mêmes motifs, ni la même facilité de presser et d'achever le reste de l'ouvrage. Il fallut « jeter au sort, afin qu'une dixième partie du peuple demeurât à Jérusalem, » et a le peuple donna des bénédictions à tous les hommes qui s'offrirent volontairement à y rester » {Ibid., IX, 1, 2). C'était, en effet, une preuve de zèle et de patriotisme, que de quitter les établissements de la campagne pour s'enfermer dans une ville dont une grande partie était encore en ruines. On doit reconnaître, d'ailleurs, que, si une des parties des soixante-dix semaines doit s'entendre d'une semaine de jours, toutes doivent être entendues de même, et si on doit l'entendre de semaines d'années, il faut entendre de même les autres. Or, ce qui achève de démontrer qu'il ne s'agit pas ici de semaines de jours, c'est que les événements prédits par Daniel ne pouvaient pas se resserrer dans des bornes si étroites. En effet, il faut, d'après la prophétie, que, dans l'espace de seize mois, la ville soit rebâtie et que, au bout de cette période, le Messie ait produit son oeuvre de sanctification et ait été rejeté et mis à mort. Or, aucun de ces événements n'a eu lieu du vivant d'Esdras et de Néhémie.
Ne perdons pas non plus le temps à réfuter les rêveries de quelques rabbins qui ont songé à des semaines de sept dizaines, de sept cinquantaines ou de sept centaines d'années. Soixantedix semaines, dont chacune comprendrait sept dizaines d'années, formerait une période de 4,900 ans. Si on ne donne, à chacune de ces annés jubilaires que quarante-neuf ans, il faudrait que, pour l'accomplissement de la prophétie, il s'en fut écoulé 3,430.
Des années jubilaires contenant chacune sept fois cinquante ans (350 ans), nous donneraient, en les multipliant par soixantedix, 24,500 ans.
Par la même raison, ou plutôt par la même licence, d'autres diront qu'il s'agit de semaines millénaires, etc. Par de telles imaginations, tout serait à la merci du caprice et la vérité n'aura plus de caractère. On a, en effet, eu aussi recours au symbolisme du nombre sept, et l'on a dit qu'il ne fallait considérer que le symbolisme des nombres 70 X 7, et que, dès lors, « il ne faut pas insister, dans l'explication de cette prophétie, sur l'exactitude chronologique. » Nous ne saurions être de cet avis. Les soixante-dix semaines n'indiqueraient alors qu'un nombre considérable indéfini. Il s'agit ici d'un temps précis, dans les limites duquel sont espacés les événements prédits. On n'a donné à ce sujet aucune preuve sérieuse, en disant que Jérémie s'est servi d'un de ces nombres pour indiquer la Captivité de Babylone, car cette durée a été réellement de soixante-dix ans. On a dit que « l'opinion la plus facile, la plus attrayante, la plus vraisemblable, est que tous les chiffres de la prophétie sont indéterminés, indéfinis, et qu'on ne doit, point les prendre arithmétiquement. » Mais « le facile, l'attrayant, » le vrai, bien mieux que le faux « vraisemblable, » se trouve plus que suffisamment indiqué par le texte lui-même.
L'Oracle s'adressait, en effet, à des Juifs qui devaient pouvoir comprendre quel espace comprenait le temps « déterminé, décrété » par Dieu. Ni l'Ecriture, ni aucun livre des Juifs, ni aucun écrivain profane, ne fournissent la moindre allusion à ces prétendues semaines de dix ans, de jubilés, de siècles. Il n'est pas possible que l'Ange eût proposé à Daniel un calcul auquel il lui recommandait d'être attentif, sans lui donner un moyen de savoir ce que signifient les « soixante-dix semaines déterminées. » Que signifierait cette détermination, si ces semaines étaient d'une durée indéterminable ? On voit aisément que des semaines de cette espèce, indéterminées et vaporeuses, sont contraires au dessein de Dieu qui voulait donner à Daniel et à son peuple des renseignements précis sur la venue du Messie. Ce qui prouve, d'ailleurs, que l'Oracle divin ne -parle d'aucune de ces semaines, c'est qu'il y est dit expressément que le Messie doit venir avant que Jérusalem, rebâtie, soit détruite. Il est certain qu'après le rejet du Messie la ville et son sanctuaire seront ruinés. Si ces semaines étaient des semaines décennaires, jubilaires ou séculaires, le Messie n'aurait pas encore paru et Je-