CHAPITRE IX
vrir d'un enduit. Ce qui est ainsi couvert n'est plus visible et doit être considéré comme ayant disparu et n'existant plus. Le Messie devait enduire le péché avec son sang ; il devait expier l'iniquité en devenant le représentant de l'humanité et en obéissant, comme tel, à Dieu, jusqu'à la mort de la croix. En s'en tenant d'ailleurs au sens littéral de kafar, on voit qu'il s'agit ici de mettre fin au péché par l'expiation, comme dans les Lamentations de Jérémie (IV, 22), dont voici le vrai sens : « Ton péché est consumé (effacé : tam haôriêli), fille de Sion ; Il ne te transportera plus. Mais il visitera ton iniquité, fille d'Edom, et il découvrira ton péché. » Remarquons aussi que le substantif kofer joinl à l'idée de rachat (Nombr., XXXV, 31) l'idée de sacrifice, d'expiation et de propitiation pour le péché (Lévit., V, 18, 26; IV, 26; XVI, 6; Ezéch., XLV, 17). C'est en faisant allusion à ce rachat du péché que Jésus-Christ dit que « le Fils de l'homme est venu pour donner sa vie en rançon pour beaucoup » (Xuxpov àvxi jcoàXwv. — Marc, X, 41). Le mal devait être expié et pardonné lorsque le manteau de la Justice messianique, dont le texte parle immédiatement, serait déposé sur le péché de l'homme, de sorte que l'œil du souverain Juge ne le trouve plus. Le Mal a été expié et pardonné par la rédemption (cfr. Epit. aux Hébreux, X, 1 et ss.) : de sorte que cette expiation, cette rédemption a non seulement couvert notre dette et obtenu l'abolition de la peine, mais qu'elle a aussi mérité que l'acquittement des coupables fût prononcé. Jésus-Christ est, en effet, l'Agneau qui ôte les péchés du monde (Jean, I, 29) ; il est la victime de propitiation pour nos péchés (I, Jean, II, 2). La Vulgate ne nous donne pas une traduction suffisamment littérale de l'hébreu : ut deleatur iniquitas (afin que l'iniquité soit effacée). Théodotion est plus explicite-, il réunit les deux sens de kafar : xoà tou aTcaXefyat àvoij.taç, xa\ tou IÇiXaaaaOac àôixfaç (pour effacer l'impiété et expier l'iniquité).
On s'est demandé s'il y avait une gradation (climax) ou une accumulation (auvaOpotap.ôç) dans l'énumération des péchés. Sans entrer dans de longs détails à ce sujet, nous ferons remarquer que le texte mentionne d'abord le grand crime de la révolte ouverte (yuJS) contre Dieu (idolâtrie, polythéisme, apostasie, la défection, l'abomination complète); puis il s'agit des autres péchés en général (nÏNlsn, ^es manquements, les péchés) ; enfin, le mot haôn ( -py) résume tous les crimes, tous les péchés et personnifie le Mal. Cette multiplicité d'expressions, qui ne sontpas synonymes, embrasse la multitude des péchés et, sous ce rapport, Geier dit avec raison: Tothicaccumulanturvocabula, ut tota peccato-
rum humani generiscolluvieseomelius comprehenderetur. Remarquons aussi queces trois dénominations du péché, employées ici, ne peuvent être séparées et n'indiquent, au fond, qu'une seule et même chose (cfr. vs. 5; Exod., XXXIV, 7). Il ressort évidemment de là que les verbes qui s'y rapportent doivent avoir tous les trois un même sens qui leur est commun. Les deux premiers forment un parallélisme avec lekaffer et le sens de « mettre fin, » de « détruire, » qu'ils offrent d'ailleurs par eux mêmes, est éclairci par ce parallélisme. Il n'y a, en effet, aucun doute pour le sens de l'expression kafar hôn, qui ne signifie jamais que « couvrir, effacer, pardonner le péché. » Il est d'ailleurs évident que ce verset 24 est la réponse de l'Ange à la prière de Daniel, tout particulièrement à ce qu'il a dit versets 5, ô, 15-19. De sorte que le sens de ces trois verbes fût-il douteux, — ce qui n'est pas, — il n'en faudrait pas moins préférer le sens relatif aux bénédictions, car on ne comprendrait pas la hâte de Gabriel (vs. 21) pour venir annoncer à Daniel, en réponse à une prière faite avec foi, à une prière dans laquelle le prophète implore le pardon des péchés, précisément le contraire de ce qu'il a demandé.
Daniel s'était surtout préoccupé de ses péchés et de ceux de son peuple (vs. 4 : Nous avons péché, etc). C'est au commencement de cette confession des péchés que le Décréta été promulgué. C'est pour répondre à la prière du prophète que l'Ange se hâte de lui apprendre l'époque où les péchés seront expiés et où apparaîtra la Justice éternelle. Le péché avait régné depuis Adam (Rom , V, 13) ; et la Loi, quoique bonne, juste et sainte (Ibid., VII, 12), avait aussi elle-même donné lieu à l'abondance du péché (Ibid., Y, 20). Le péché en avait. pris occasion de s'irriter davantage à cause même du commandement (Ibid., VII, 8, 11). Il était réservé au Messie de mettre fin au règne du péché, de nous délivrer de la loi du péché et de la mort, afin que nous puissions recevoir la loi de l'esprit de vie (Ibid., VIII, 2). Ce que la loi ne pouvait faire (Ibid., 3 et ss.) à cause de l'impuissance et de la faiblesse de la chair, le Fils de Dieu, revêtu d'une chair semblable à celle du pécheur, a emprisonné et scellé le péché dans sa chair, afin que la justice de la loi fût accomplie en lui, et dans tous ceux qui participent à l'expiation qui a été faite sur la croix. De la sorte, nous ne marchons plus selon la chair, mais selon l'esprit, et ainsi là où il y avait eu une abondance de péché, il y a une surabondance de grâce (Rom., V, 20, 21). Saint Paul nous donne aussi dans l'Epitre aux Hébreux (ch. II, \1 ; IX, K% et ss.) un excellent commentaire des paroles prophétiques de l'ange Gabriel.
Les deux sentences du verset 24 et les trois incises de chacune de ces sentences. — Ce verset, qui résume la pensée haute de toute la prophétie, comprend deux parties ou deux moitiés égales , et chacune d'elles groupe trois membres. En indiquant le terminus ad quem de la période des soixante-dix semaines, l'Ange emploie deux formules parallèles comprenant chacune trois incises. La première formule est relative à la rémission des péchés : Ad consumendum prœvaricationem, finem imponendum peccatis et expiandum iniquitatem. Ces trois membres de phrase sont presque synonymes, et expriment en termes divers la même pensée : l'expiation du péché. Cette accumulation de synonymes est destinée à mettre en relief l'état malheureux de l'humanité déchue, et à faire ressortir la grâce de la rédemption. Ces trois sens partiels entrent dans le sens total de ce verset, dans lequel, insistant sur l'expiation et la présentant comme le fondement du salut messianique, l'Ange donne une réponse à la confession des péchés où Daniel a accumulé les expressions pour décrire la culpabilité de sa nation (vss. 5 et 15). La seconde formule montre la cause de la grande restauration morale dans l'avènement de h Justice éternelle, » du « Saint des Saints » ou du Messie. Trois petites phrases constituent cette seconde proposition. La première est motivée par quelques paroles de la confession de Daniel : « Selon toutes tes justices » (vs. 16) ; « Non pour nos justices » (vs. 18). Nous apprenons ensuite que, à l'avènement du Juste, les oracles des prophètes se trouvant accomplis, le Saint des Saints est Oint. Tout ce verset renferme des bénédictions promises pour la fin des soixante-dix semaines : la phrase continue sans aucun indice d'opposition entre ces deux parties, et une même pensée préside à ce verset tout entier. Il est vrai que la section du verset en deux parties après lekaffer haôn, prêterait à une objection si on donnait à la position massorétique de l'accent athnach sous holamim une valeur ayant quelque influence sur le sens de la phrase. Nous verrons au verset suivant qu'il n'en est rien. D'après les accents, le premier des deux groupes comprendrait quatre propositions et l'autre deux. Gesenius n'est pas non plus mieux fondé à partager les deux sentences en trois groupes (Binse sententiœ ex lege parallelismi sibi ita respondent, ut tria paria oriantur). Il reconnaît qu'il y a deux sentences. Or, s'il y avait eu trois groupes distincts, ils auraient formé trois sentences. Le parallélisme se trouve dans les deux sentences qui ont chacune trois incises. Ainsi, c'est à tort que Gesenius gourmande Hœvernick (Omnia
turbat Hseverniccius, qui ternas copulat sententias). Il serait cependant difficile de montrer ici que le trouble de l'eau vient de l'agneau ; et Kuenen n'a pas été bien inspiré lorsque, reprenant en sous-œuvre l'opinion de l'auteur du ^Thésaurus, il a traduit et ponctué ainsi qu'il suit le verset 24 : « Quant au peuple et à la ville sainte, soixante-dix années ont été déterminées pour consommer l'infidélité et combler la mesure des péchés; pour expier l'iniquité et amener une justice éternelle; pour mettre le sceau à la vision et au prophète, et oindre le Saint des Saints. » Pour motiver ce système, le critique hollandais ajoute (p. 543) : «. Les six verbes à l'infinitif forment 3 paires. Réunis, ils expriment évidemment la bénédiction qui se répandra sur Israël après les 70 semaines. » Mais* cette dernière phrase contredit la première et montre qu'il eut le tort de diviser le texte en « trois paires, » quand il n'j en a que deux ; et de traduire de façon à faire donner comme une bénédiction le progrès du mal, en attribuant à lekallë' et à lehatem le sens de « consommer l'infidélité et de combler la mesure du péché. » Reuss (p. 265) se montre ici sous un rapport plus raisonnable, quoiqu'il mêle à son commentaire une opinion qui ne repose sur rien et qu'il se contredise. Il traduit d'abord ainsi : « Pour enfermer le crime et pour sceller les péchés, et pour expier l'iniquité. » Puis, il ajoute en note : « Enfermer le crime et sceller le péché, cela doit signifier le faire cesser (c'est très bien dit; mais il n'en est pas de même de ce qui suit), en d'autres termes : jusqu'à ce que la persécution païenne arrive à son terme, comme Jérémie l'avait prédit. Les rabbins, cependant, en mettant les voyelles, ont exprimé le sens : pour accomplir et compléter le péché, etc., ce qui signifie pour qu'il arrive à son comble » (ch. VIII, 23). Nous avons vu (p. 839) que des rabbins traduisaient autrement, et nous venons de constater que le sens de « faire cesser, détruire, » doit être maintenu. Quant à ce que dit Reuss de a la persécution païenne » prédite « par Jérémie., » ce sont des divagations dont il n'est pas possible de trouver la moindre trace dans la prière de Daniel ou dans le message de l'Ange.
s Pour amener Justice éternelle, Justice des siècles, zedêk holamîm : Justice d'éternité (nbiy éternité). L'Ange précise encore plus, maintenant, le fait caractéristique que Dieu réservait aux hommes pour la fin des soixante-dix semaines, et il mentionne aussitôt l'Auteur de l'expiation du péché, l'avènement de Justice éternelle. A proprement parler, en effet, Justice éternelle