CHAPITRE IX
Cette expression des LXX donne donc lieu tout naturellement de constater, dans cette version, une explication messianique de notre passage de Daniel. Il est à remarquer, d'ailleurs, que les traducteurs grecs ne rapportent pas cette expression au « lieu très saint » du temple de Jérusalem ; car, lorsqu'il est question de ce lieu, ils traduisent par Syiov twv ày(wv ou toc ayia tu>v àyfwv, ou encore par xb #ytov xou ày(ou. Sans doute, ces versions expriment ici l'accusatif, sans article; et on peut se demander s'il fa ut y voir xb ayi6v ou tov ày(ov. Mais il est d'abord évident que les LXX ont en vue une personne, puisqu'ils ont traduit velimsok (ut ungatur) par eù^pàvai [lœtari) qui, ne s'appliquant pas au Temple, ne peut convenir qu'à une personne. On sait, d'un autre côté, que le neutre ou l'abstrait est souvent employé pour le concret. Ainsi, dans saint Luc (I, 35) nous lisons : Qw>d nascetur [natum-, xb yew6|j.evov) ex te Sanctum ("Ayiov) vocabitur. Le contexte indique parfaitement, dans l'Evangile comme dans Daniel, qu'il s'agit d'une personne, de l'Etre saint. En traduisant, du reste, notre texte par : ut ungatur Sanctum Sanctorum, dés lors qu'il ne peut être ici question du sanctuaire ou du Temple, nous ne pourrions voir dans ce « Saint » que l'Oint dont il va être question au verset 25. Mais il n'est pas nécessaire de supposer que les traducteurs grecs ont regardé le mot hébreu comme exprimant le genre neutre : leurs versions expriment très bien un accusatif masculin. Saint Jérôme et l'auteur de Yltala ont donc été autorisés par ces versions, par le texte et par la tradition hébraïque de leur temps, à traduire par le masculin : ut ungatur Sanctus Sanctorum. Le P. Corbuy, supposant à tort que l'expression hébraïque ne s'applique qu'aux choses, n'est donc pas fondé à désapprouver La Vulgate {sanctus sanctorum) et à introduire ici un nominatif neutre : Forma hic adhibita abstracta est et de rébus sanctis adhibetur. Ideo vertendum est sanctum sanctorum neutro génère et quidem absque subaudito articulo (Spicileg. dogmatico-biblicum, I, p. 479 j. 11 n'est pas vrai que l'Ange ne parle que d'une chose très sainte. Du reste, le savant exégète corrige lui-même ce qu'il vient de dire en ajoutant : Tis tamen verbis metonymice etiam persona designari ab hebraismo minime abhorret. Et il s'appuie sur l'exemple très concluant de I, Parai., XXXIII, 13. Ce passage montre, en effet, que qodes qodasîm se rapporte aussi quelquefois aux personnes directement, et sans recourir à une métonymie, et que rien ne s'oppose à ce qu'il soit appliqué au Messie, dans le sens que nous avons indiqué. Il est d'ailleurs évident qu'en prenant l'abstrait (sainteté
des saintetés) pour le concret, on arrive au même résultat, que Vorstius exprime en ces termes : Sic et Daniel, IX, 24, ipse Messias dicitur qodes qodasim [De Hebraismis Novi Test., Comment. , p. 237).
La version syriaque indique aussi, d'une façon très nette, le même sentiment en traduisant comme il suit : a Jusqu'au Messie, le Saint des Saints. » Le traducteur a sans doute lu tttPVûbl. Mais Ie verbe du texte que l'on traduit par « oindre » pourrait parfaitement être rendu par pour messifier le Saint des Saints. On entend, en effet, par « l'onction, » la consécration du Christ par le Saint-Esprit (Isaïe, LXI, 4 ; Actes X, 38 ; IV, 4 8) et c'est parce qu'il est un Saint des Saints que, dans le Nouveau Testament, Jésus-Christ est nommé 6 "Ayioç (Act., III, 4 4 v IV, 30 ; Apoc, III, 7; I Jean, II, 20 ; Hébr., VII, 26).
Les commentateurs juifs ont aussi regardé l'expression Qodes Qodasim comme désignant le Messie. Aben-Esra dit expressement : « Parce que les Israélites sont généralement appelés saints ; à cause de cela, le Messie qui sera plus saint que tous les Israélites est appelé Saint des Saints » n>UCn N!p3 "pb D'tznp ÏFTp Sniw* bïV UH7D n\"W)« Abravanel est du même avis Le rabbin Moïse ben Nahman reproduit aussi, en ces termes, la tradition juive à ce sujet: « Le Saint des Saints est le Messie sanctifié des fils de David » (-m raao unpan n>un Nin D'tmp unp).
Il est inutile d'ajouter que les Pères, les exégètes catholiques, comme aussi les protestants repectueux de la Bible, ont maintenu cette interprétation textuelle et traditionnelle. Contentons-nous de citer ce passage du commentaire de saint Hippolyte : « Il n'y a d'autre Saint des Saints que l'unique Fils de Dieu » (Sytoç oï àyi'wv oùôe(ç, et \xr\ jjlôvoç 6 uïbç tou ©sou) qui, lorsqu'il s'est manifesté, leur a dit : « L'Esprit de Dieu est sur moi, c'est pourquoi il m'a oint » (Explic. devisions de Daniel, etc., XVII).
Le Saint des Saints n'est pas le Sanctuaire et cette expression ne doit s'entenilre ni du second Temple ni de l'autel des holocaustes profané pair Antiochus Epiph$«ne. — Il est vrai que pour ne pas reconnaître que par le « le Saint des Saints)» il faut ici entendre le Messie, divers critiques objectent que l'expression Qodês Qodasim signifie le lieu « très saint »> du temple, le sanctuaire. On prétend que cette expression n'est jamais appliquée aux personnes, mais uniquement aux choses et que, dès lors, les traductions anciennes et l'interprétation traditionnelle qui appliquent cette expression au