CHAPITRE IX
On dit, il est vrai, que, dans le cas où le substantif Messie est
considéré comme nom propre, le mot nagîd serait un appellatif
et devait avoir l'article : il faudrait 733,1 (le chef). Mais on ou-
■ t~ blie de tenir compte de la règle d'après laquelle le nom régi
par un nom propre ne prend pas l'article. Ainsi, saint Paul ne dit pas : 'fojaouç ô Xpicrcôç, mais sans article : 'Irjaouç Xptatôç ou Xpiaioç 'Itjctouç ou tout simplement Xpioxo; (cfr. Rom., I, \, etc.). L'Evangile de saint Matthieu débute ainsi : « Livre de la généalogie de Jésus-Ohrist » (M/faou Xpiaxou, ch. I, \). C'est d'après le môme principe que Théodotion traduit l'expression Masiah Nayid par XptŒTOu rjyojjivou.
Quelques critiques ont encore objecté que Masîah n'était pas un nom propre dans les temps qui ont précédé la Captivité. Mais cet argument a silentio n'est pas ici très concluant. On ne prouve pas de la sorte que le nom de Masîah n'était pas le nom que portait le Libérateur, dans les préoccupations populaires de cette époque. Les Juifs déportés attendaient l'Oint par excellence, le davidide qui devait être le chef du royaume messianique. C'est TOint par excellence qui devait être, après la Captivité, le roi théocratique du siècle futur. Les prophètes lui donnent les fonctions de roi et de prêtre ; et il n'est pas étonnant que les déportés l'aient désigné par le nom d'Oint, qui ex prime le double caractère du Sauveur promis et attendu tout particulièrement au temps de l'exil. D'ailleurs, rien ne nous empêche de regarder les mots Masîah et Nagîd, pris dans un sens spécial et technique, comme des mots que l'Ange met en relief et qu'il jette comme autant de perles sur le tissu de la révélation qu'il porte à Daniel. Les Targumistes l'ont compris ainsi.
obscure innuatur, No mon hoc Messle olim evasurum esse proprlum nomen illius Personae, qua? ab Angelo designatur... Instar propril vero nominls Tb n»^7Q apud Daniel usurpari, non tantum inde patet, quod absque demonstrationis nota ulla antonomosticedicatur rpUO» Unctus, non n>UJOn< Unctus Mo, quod modo monebamus : verum etiam, quod singulari quadam constructionis ratione appelletur .TU3 rPU7Q> Unctus, Antecessor, non, ut forte alias scribendum fuisset r?li;Q "TU 3 Antecessor Unctus. Se référant au Psaume II, 2, ce même critique remarque encore que l'appeliatif masiah devint nom propre, lorsque David eût indiqué le Sauveur par ce nom : Sed postquam David hoc nomine designasset Sorcatorom mitndi, a Judœis expectatum : haberi cœpitin familiari sermone Priorum instar Propril illus Personae illustris., quam Judœi ut salutis sua? auctorem expectabant (Ibid.).
Echos de la traduction juive, autorisée par le texte scripturaire de Daniel, ils ont donné à ce Libérateur les noms de Mesiha' (Oint) et de Roi-Messie. C'est ainsi que, aux textes qui se rattachent à une promesse du Rédempteur, les paraphrases chaldaïques mettent Mesiha (Messie) ou Mallià' Mesiha' (Roi-Messie), sans article (cfr. Buxtorf, Lexicon, au mot Masîah). La même expression s'est perpétuée dans les ouvrages rabbiniques, par exemple dans le Bereschit Rabba, où il est dit que « Schîloh » (Envoyé, l'Envoyé par excellence) est le « Roi-Messie. »
Motif du choix, du mot Nagîd. — Au verset 25, les deux titres de Messie et de Conducteur sont réunis, comme le seront plus tard ceux de Jésus et de Christ. Mais, au verset 26, ils sont indiqués séparément, parce que, quoique appartenant à la même personne, ils désignent deux faces de la dignité messianique. Le titre de Masîah désigne surtout le roi spirituel, oint du Saint-Esprit et le pontife du règne messianique. Mais ce n'est pas sans une raison spéciale que l'Ange lui donne aussi le nom de Nagîd. Nous devons donc ne pas négliger de réfléchir sur le choix de ce mot, qui nous offre les idées de Conducteur, de Guide, de Messager et d'Evangéliste. En employant ce nom au lieu du subst. melêk (roi), l'Ange a voulu indiquer que, tout en étant le Conducteur du peuple messianique, le Messie serait aussi le Conducteur des nations païennes. Le mot Nagîd, qui convient au Messie comme nom propre, exprime une qualité, une fonction que l'Eternel lui attribue, en disant dans Isaïe (LV, 4) : « Voici! je l'ai donné pour témoin aux peuples, pour Duc (nagîd; et Maître aux Gentils. » Hoffmann a été trop exclusif, lorsqu'il a dit que le Messie-Nagîd est nommé Messie en qualité de roi d'Israël, et Nagîd en qualité de roi des païens. Ebrard a aussi estimé que le Sauveur est appelé l'Oint quand il est question de ses souffrances et de sa mort; tandis qu'il est appelé le Prince quand il s'agit du jugement qu'il exercera sur ceux qui l'ont rejeté. Mais le sens donné au mot nagîd ne doit pas être limité de cette sorte, et le Messie sera aussi Conducteur dans la théocratie messianiqne, comme l'indique ce passage de l'Evangile, à propos de la ville de Bethléhem : « C'est de toi que sortira le Conducteur (rjyoû^svoç) qui gouvernera (7:otp.aver) mon peuple d'Israël » (Matth., II, 6). Il faut, d'ailleurs, reconnaître aussi que le Messie ne sera pas seulement le Conducteur du royaume spirituel et qu'il exercera aussi sa domination en tant que roi des nations et roi du monde. Ce titre est, en effet, donné au Messie, parce qu'il va être considéré, au verset 26,
comme conduisant lui-môme l'armée romaine contre Jérusalem.
*Sept semaines et soixante -deux semaines. Il n'y a pas de difficulté sur la signification du texte : il s'agit de sept semaines et de soixante-deux semaines ou d'une période entière de soixanteneuf semaines prises sur les soixante-dix semaines mentionnées au verset 24. C'est après ces soixante neuf semaines, dontle point de départ a été très bien défini (p. 925 et ss.), qu'apparaîtra le Masiah Nagid. Théodotion a rendu très exactement ce passage : « Jusqu'au Christ-Conducteur, sept et soixante-deux semaines : et... » (&oç Xpicjxou ÂyoufjiÉvou, é6ôo;xctô£ç Ititoc, xat !6ôo[j.dcoe; I^jcovtoc Buo* xaf...) La Vulgate l'a aussi très bien rendu : Usque ad Christum ducem, hebdomades septem, et hebdomades sexaginta duœ erunt; et rursum œdificabilur platea, etc. Le texte réunit ces deux périodes ; rien n'indique une séparation entre « semaines sept » et « semaines soixante deux. » Nous le montrerons tout à l'heure, en indiquant le motif de cette division et en réfutant les objections des rationalistes. Il y a là seulement une double détermination de temps qui correspond aux deux points d'accomplissement, qu'il était utile de distinguer, et qui sont indiqués à la suite de ce verset et au verset suivant.
0 Emplacement et muraille seront rebâtis ; littér. retournera, tasûb (aiVtf) et sera rebâtie : emplacement et murs; ou bien : on relèvera, on rétablira et on rebâtira place et murs. Le verbe tasub est ici à la conjugaison kal (redibit), qui indique l'action simple, et non pas au hiphil, qui indique une action au moyen d'une autre action. Saint Jérôme a très bien traduit par : rursum œdificabilur. Les verbes tasûb venibnetah, qui sont masculins, se rapportent à des substantifs féminins. Gesenius dit que cette anomalie provient du sens collectif de ^irp (platea); on peut dire, en effet, que, ce nom étant féminin, les verbes l'ont en vue, parce qu'il est le dernier. Il faut remarquer aussi que tasûb n'offre pas de vav copulatif, et, dès lors, ce verbe et le membre de phrase qui en dépend ne se rattachent pas nécessairement aux soixante-deux semaines. Nous avons là une phrase incidente qui a trait à ce qui est dit au sujet des sept premières semaines. L'Ange insiste ainsi pour rassurer Daniel et lui apprendre que, quoi qu'il arrive, Jérusalem sera rebâtie. Les anciennes versions offrent la particule et qui manque dans le texte hébreu. Théodotion : xat ijcio-Tpé^et ; Septantes : xaHrcdtXiv Irctaip^ei; Vulg. : Et rursus... Mais cette conjonction ne saurait changer le sens du texte original et, dès lors, elle ne peut avoir qu'un sens explicatif, et elle doit tout simplement se traduire par deux points.
V emplacement, la place. Le mot rehob a pris le sens général de « place, rue. » Mais il doit avoir le sens général de « large, » rahab (2T\"\ large, spacieux ; arp, espace, étendue , 2T]'"\ largeur, étendue; sirp place, rue). Ce mot, dont la vocalisation n'a peut-être pas été bien conservée, indique, non pas des rues ou des places, mais l'espace, l'emplacement, le terrain propre à bâtir. Néhémie a pu dire, en effet, que Jérusalem «était fort large et fort grande» (II, Esdr., VII, 4). L'Ange déclare donc ici que le local ample et spacieux de l'ancienne ville sera rebâtie. Non seulement l'enceinte, mais l'espace entouré de murailles, les édifices intérieurs seront rebâtis et la ville sera ramenée à son ancien état d'étendue et de splendeur.
Et le mur, le fossé, haruz /ynn fossé; ce qui est creusé, ce qui est pointu : de \nn il a coupé, creusé, incisé -, il a rendu pointu, il a tranché, décidé). Par extension, ce mot signifie ici le rempart, ainsi que l'observe très bien Gesenius ifossa quse h. 1. etiam vallum et reliqua munimenta includere videtur. On a pris la partie (les fossés) pour le tout (les fortifications). C'est pourquoi les LXX et Théodotion ont rendu haruz par Tteptiei/oç (circummurale), et la Vulgate par : mûri. C'est à tort qu'on a traduit ce mot par «aqueducs ; » il aurait pu signifier « le creusé, >» rempli d'eau pour la défense de la ville. Quelques critiques modernes ont fait de haru'z un participe pahul de haraz, et ils ont traduit : « Et décrété ; » en d'autres termes : cette parole qui permettra de relever Jérusalem et qui est « certaine, arrêtée, » sortira dans des temps difficiles. D'après Lengerke, ce mot signifie : « c'est une chose décidée, décrétée » und (zwar) ist es bestimmi). Dans ce cas, haruz devrait être séparé de ce qui précède et de ce qui suit, comme s'il était entre parenthèse. Gesenius repousse cette interprétation et avec raison : Quod nuper Hitzigius tentavit (Studien und kritiken, 1832, p. 150): iterum œdiftcabuntur plateœ idque decretum est, sed in angustia temporum, hebraice exprimendum fuisset . "pin Nlfll • fossœ vero signicatio, quse et linguse chaldsese locorumque Talmudicorum auctoritate et veterum interpretum unanimi consensu nititur, temere in dubium vocari non debebat, ut nuper fecit C. a Lengerke ad h-1. Il remarque ensuite très à propos que, en arabe, le mot haroudj signifie «fortification, lieu fortifié. » Houbigant a traduit ainsi ce passage : Rursum sedificabitur (civitas) iate in sollicitudineet in angustia temporum. Mais c'est là s'éloigner, bien inutilement et sans raison, de la version reçue. La conjonction