CHAPITRE IX
On pourrait supposer que, pour avoir eu la pensée d'un changement aussi grave, ces représentants de la haute critique ont dû réfléchir longuement et céder à des arguments sérieux. Il n'en est rien cependant : ils ont seulement voulu rester fidèles à une conception stupide fondée sur le fétichisme d'une interprétation ridicule de l'accent athnach.
Pseudo-légende et superstition des critiques antimessianiques à propos de l'accent athnach. — On objecte, en effet, que des rabbins inconnus ont placé un accent athnach au mot sibhah, nvsrç (sept) et que, :lès lors, il n'est pas permis de composer un tout avec les sept semaines et les soixante-deux semaines. Les adversaires prétendent, en effet, mais sans rime ni raison, que cet accent a, en ponctuation, la valeur de notre point et virgule. De la sorte, ils se croient autorisés à arrêter le sens de la phrase après les mots sept semaines et à faire d'une même phrase deux phrases bien distinctes : \° des sept semaines qui seraient alors suivies d'un « prince oint; » 2° des soixantedeux semaines, qui viennent ainsi après cette arrivée, et pendant lesquelles ou au bout desquelles il sera construit « une place et un fossé en temps difficiles. » On suppose ainsi que l'accent athnach marque par lui-même une distinction importante, considérable. Or, il est loin d'en être ainsi.
Nous pourrions rappeler au préalable que l'accentuation massorétique est sans valeur en exégèse, puisqu'elle est relativement moderne : il est certain que Daniel n'a pas mis dans son texte les accents que nous y trouvons. On a pu regarder tout l'attirail des accents comme un ramassis de minuties ou de remarques frivoles que les rabbins ont, à une époque relativement récente (du septième au dixième siècles de notre ère), introduit dans les Bibles hébraïques. Mais nous n'avons pas la pensée d'avoir recours à une mesure aussi radicale : nous disons seulement qu'il est nécessaire de prendre ces accents pour ce qu'ils sont, et ne pas leur donner une importance qu'ils n'ont pas.
Les accents (ad cantus) sont d'abord, en hébreu, des notes musicales (negînot), dont on se sert pour marquer la psalmodie ou le chant du texte sacré dans les synagogues. Ils indiquent la place du ton et changent les voyelles brèves en voyelles longues. On comprend que, pour la lecture à haute voix, dans le but d'éviter la volubilité, qui aurait conduit au hredouillement, on ait accentué les mots. Plusieurs personnes peuvent ainsi lire ensemble un texte à l'unisson. Les Juifs avaient, d'ailleurs, l'habitude de lire la Bible en chantant, afin d'en imprimer plus
profondément les textes dans la mémoire et aussi pour en mieux savourer le sens. D'après la Gemare, « l'Ecriture dit de celui qui lit l'Ecriture sans une suave modulation ?nD*373 nSi) et la Misnah sans chant (ma*? N^2) : ■ **e leur ai donné des préceptes qui ne sont pas bons » (Ezéch., XX, 25). Ainsi les accents, comme l'observe très bien Gesenius, ont, en premier lieu, pour objet de régler le chant du texte sacré : Sind also in erster Linie ein Art musikalischer Noten (Gesenius-Rœdiger-Kautzsch, p. 45). Buxtorf avait déjà constaté aussi cette même fonction des accents : Notas musicee, et moderandi cantus indices, non tantum in expressis Canticis, Psalmis et Carminibus, ...sed et in tota Scriptura Veteris Testamentis (Thés, grain., lib. II, cap. XXIII, p. 266)... Sectiones vel Lectiones Mosaicas et Propheticas, juxta accentuum rationem semper modulantur et cantillant (Hebraei), nunquam moderate legunt (Ibid.) (1).
Notes de musique et destinés à indiquer la syllabe sur laquelle repose le ton, les accents ont dû tout naturellement être souvent regardés aussi comme servant de signes de ponctuation. La musique exige évidemment des pauses; et ceux qui chantent ou qui psalmodient en cadence doivent se préoccuper de leur respiration et marquer des repos et des mesures. Ils doivent faire en sorte de couper une phrase de façon à ce qu'elle n'excède pas la portée ordinaire de la respiration. A l'égard des écrits poétiques et de ceux dont le discours est sententieux ou dont
(1) Le rabbin Azariah s'exprime ainsi à ce sujet : Accentuum figuras a priscis Ebrœis etiam textui Talmudico sive Mischnis, cantus gratia et per eum mémorise juvandse causa, adjectos fuisse (p. III, Meor Enajim, cap. 59). Sébastien Munster constate en ces termes ce même fait : Accentus non ponuntur solum propter distinctionem au continuationem sententiarum, ut aliqui putant, sed etiam propter modulationem, et gratiorem lectionis pronunciationem, cum certum sit, Musicam excitare spiritum atque ingemum ipsum ; sicut Philosophus ait : Natura trahitur modulatione canora. — Hinc est, quod quœlibet vox habet proprium accentum (Libel- Elian expositio brevis accentuum). L'utilité de ces accents pour déterminer le sens d'une phrase est si peu sérieuse, qu'Ewald ne s'en est pas occupé dans sa Grammaire (Kritischo Grammatik der hebràischcn SprachcJ ; il se contente de les énumérer (p. 66i) dans un Appendice (Anhang), en disant « qu'ils n'appartiennent pas à la grammaire proprement dite, » et qu'il traitera plus tard de leur origine et de leur usage : Auch gehôren sie nicht zur eigentl. Grammatik. Ich gebe daher hier bloss die Namen, und werde kùnftig besonders ùber ihre Entstehung und ihren Gebrauch handeln.