CHAPITRE IX
Il est, en effet, facile de constater qu'il y a ici une lacune, et une lacune voulue. On ne comprendrait pas que les mots «jugement, successeur, oint» eussent été supprimés. Mais on s'explique très bien que des copistes aient négligé de transcrire une parole si menaçante et si contraire à la nation juive. Il y a des exemples de ces altérations intéressées dans des manuscrits des saints Livres. On sait très bien que les Septante ont retranché certaines expressions de la Bible et en ont adouci quelques autres. Ainsi, au ch. XVII de Jérémie, ils ont omis les versets 1-4 : a Le péché de Juda est écrit avec un burin de fer... j'abandonnerai au pillage, tout ce qui te rendait fort, tous tes trésors..., pour les péchés que tu as commis dans toutes tes terres ,., je te rendrai l'esclave de tes ennemis... » Origène, qui, dans sa lettre à Jules Africain, avait déjà remarqué qu'il y avait des omissions et des altérations dans certains manuscrits du texte hébreu, mentionne dans sa douzième homélie sur Jérémie une falsification qui se trouvait de son temps dans quelques, exemplaires juifs de ce passage de Jérémie. Ne voulant pas s'accuser eux-mêmes, des copistes avaient mis hattctftam (leur péché) au lieu de hatta't Jehûdah (le péché de Juda). Le texte hébreu actuel porte cette dernière leçon ; de sorte qu'on voit très bien que l'altération dont se plaint Origène n'avait été faite que dans quelques manuscrits (1). C'est aussi dans le but de se faire illusion, au sujet des prédictions de châtiments, que les
d'admettre que l'auteur de la Yulgate a possédé un manuscrit dans lequel tout ce passage était resté intact.
(1) Origène explique très bien, dans le passage suivant, que nous donnons d'après la traduction de saint Jérôme, la cause de ses modifications introduites quequefois dans les textes : Deinde alia sequitur prophetia (quam nescio quare apud Septuginta non invenientes in caoteris editionibus , quas cum Hebrœo consentiunt sermone reperimus), quse plena est necessariis rébus... Sic autem sequitur : Pcccatum Juda conscriptum est stylo ferrco... Quoniam difficile est aliquem se inalum confiteri, ideo Judaei qui exemplaria nonnulla falsarunt, etiam in hoc loco pro peccato Juda, pcccatum eorum posuerumt (Translatio Homiliarum Origcnis in Jeremiam., homil., XIV). De son côté, saint Jérôme, dans son Commentaire {inJerem. proph., lib. III, cap. XVII), dit : Quod cur a Septuaginta prœtermissutn sit, nescio; nisi fôrsitan pepercerumt populo suo : sicut et in Isaïa eos fecisse manifestum est : QuiescUc cryo ab homine cuju8 spiritus in naribus ejus, quia cxcclsus reputatus est •ipso (Is., II, 22); multaque hujusmodi, quae si voluero cuncta digerere, non dicam libro, sed libris opus erit.
rabbins ont altéré ce passage d'Isoïe (LUI, 8) : « A cause du péché de mon peuple, le châtiment est venu sur lui (/d), » et qu'ils Font modifié ainsi : « Le châtiment est venu sur eux (lamô). » Les juifs plus modernes ont aussi quelquefois supprimé de leur Talmud des passages qui les rendraient odieux, et laissé des lacunes à leur place, se réservant d'enseigner verbalement ce qui manque.
En ce qui concerne l'oracle de Daniel, on ne peut s'empêcher de reconnaître que les Juifs avaient intérêt à ne pas reproduire un passage, qui prédit que le peuple, pour lequel ce prophète s'intéresse si fort, ne recevra pas le Messie. Toutefois, nous reconnaîtrons volontiers que l'on pourrait avoir quelque raison de mettre cette suppression sur le compte de quelques copistes inattentifs. Il faut remarquer que dans la phrase hébraïque telle que nous venons de la présenter (p. 976), il peut se faire qu'une partie ait disparu par suite d'une erreur de copiste qui n'aurait pas fait attention à la répétition du mot lô (vëëynlô... lô\ et non à lui — le peuple qui est devant nier — à lui). La répétition de ce mot peut, en effet, avoir donné lieu à l'omission des mots intermédiaires. Mais il est tout aussi probable qu'un passage qui annonçait d'avance le crime d'une partie de la nation juive a été intentionnellement omis par des copistes. Le texte reconstitué, d'après la traduction de saint Jérôme, explique seul cette lacune (1). Les commentateurs orthodoxes sont donc autorisés à
(1 ) Quelques éditeurs des œuvres de saint Jérôme se sont crus plus savants que lui et ont voulu corriger sa traduction. Dans l'édition de la Bibliotheca dwiiia donnée par les Bénédictins, on lit simplement : et non erit ejus. On nous renvoie ensuite à une note dans laquelle nous apprenons que, en tenant compte des livres imprimés et de nombreux manuscrits, il faut sous-entendre populus qui eum negaturusest; mais que, dans l'hébreu, on ne trouve que et non ei. Ainsi, ces doctes Bénédictins ont cru devoir s'en rapporter au texte hébreu actuel et au Regiux Codex (réformé évidemment d'après le même principe), parce qu'il est pur de tout ajoutage : 6 Subaudienda hic sunt quse supplentur in editis ac pluribus Mss. libris, nempe, populus qui eum negaturus est: nam in Hebrœo nihil aliud legas praeter ista. ...et non ei, sive, et non ejus, cui consonat Regius Codex, quem hoc loco secuti sumus, ut pote purum ab omni additamento. Ils ont toutefois négligé de se demander si ce passage est pur de tout retranchement ; il est cependant de toute évidence qu'il y a une lacune, une suppression. Dans le Commentaire de saint Jérôme sur Daniel, dom Martianay et dom Pouget ont d'ailleurs laissé le texte intact tel qu'il est dans la Vulgate. Mais dans la collection