SI- EXISTENCE DE DANIEL
L'existence d'un prophète nommé Daniel, vivant au temps de la Captivité des Juifs à Babylone, et auteur du livre que nous possédons sous son nom, se trouve d'abord dans le livre dont nous établirons plus loin l'historicité et l'authenticité. Il est évident que nous pourrons alors prouver que Daniel a existé par le témoignage qu'il se donne lui-même dans son livre : il a écrit -, donc, il a existé. Le texte affirme de la manière la plus formelle l'existence historique de Daniel.
L'existence de Daniel se prouve aussi par le témoignage constant des Juifs et des Chrétiens. En traitant la question de l'authenticité du livre, nous exposerons les attestations de cette tradition et nous mentionnerons en particulier le témoignage de l'historien Josèphe et celui de Notre Seigneur Jésus-Christ qui appelle Daniel un prophète.
Pour le moment, nous nous contenterons d'exposer et de discuter ici le témoignage qu'Ezéchiel, contemporain de Daniel, donne à ce sage. Pour réfuter les savants qui ont essayé de contester l'existence d'un prophète de ce nom, il suffit, en effet, de citer les passages d'Ezéchiel, contemporain de Daniel et vivant avec lui dans la captivité, passages où ce dernier est présenté comme
(1) Pour faciliter la concordance de l'Introduction avec l'exégèse du texte, nous indiquerons les chapitres et les versets que le lecteur fera bien de consulter. La marche que nous suivrons pour ne pas trop nous répéter est tracée par la nature du sujet. Pour comprendre le livre de Daniel, il faut d'abord exposer le texte. Il sera ensuite facile de dissiper, avec les passages attaqués sous les yeux, les ombres accumulées, sans motif réel, sur ce livre, par le rationalisme contemporain.
un modèle de puissante intercession, comme un type de sagesse accomplie et comme un révélateur des choses cachées.
Dans le premier de ces passages [XIV, 14], Ezéchiel s'adresse aux Juifs restés en Palestine et il leur dit : « Et si ces trois hommes, Noé, Daniel et Job étaient au milieu de ce pays là, ils délivreraient leurs âmes par leur propre justice, etc. » Ezéchiel affirme encore trois fois [XIV, 4 6, 18, 20] l'existence de « ces trois hommes. »
Plus loin [XXVIII, 3], Daniel est célébré pour sa sagesse et pour le don de prophétie qui brille en lui. En effet, reprochant au roi de Tyr l'orgueil qui lui faisait affecter la divinité, Ezéchiel lui demande s'il est donc plus sage que Daniel et s'il connaît comme lui les choses les plus secrètes et les plus éloignées : « Voici ! tu es plus sage que Daniel et il n'y a pas de secret qui te soit caché ? » Ces paroles indiquent assez qu'Ezéchiel avait en vue la découverte du secret du songe de Nabuchodonosor [Dan., M], et d'autres révélations divines ou prophéties que Daniel avait déjà reçues pendant qu'il était encore à l'école du palais [I, 17-20J. En parlant des secrets profonds révélés à Daniel, Ezéchiel pouvait aussi avoir en vue la connaissance qu'il reçut d'En haut de l'innocence de Susanne. Le témoignage d'Ezéchiel est entièrement conforme avec cette histoire et avec le contenu des premiers chapitres de Daniel. Des bords du Chobar le prophète Ezéchiel fait ainsi un appel à l'opinion générale que les Juifs avaient de Daniel, et il montre, en même temps, à quel degré de réputation la sagesse et l'esprit prophétique de Daniel étaient parvenues, puis qu'elles avaient passé en proverbe chez les Orientaux.
On aurait voulu pouvoir rattacher ces éloges à quelque autre personnage qui aurait porté le nom de Daniel. Mais il n'y a que deux autres individus de ce nom cités par la Bible. L'un d'eux est simplement mentionné comme étant du nombre des fils de David (I Parai. III, 4), et on ne sait pas autre chose de lui, si ce n'est qu'il s'appelait aussi Chéléab (II, Rois, III, 3). Un autre Daniel était fils d'Ithamar et chef d'une famille qui alla à Jérusalem avec Esdras, sous le règne d'Artaxerxès, environ quatre-vingts ans après la mort d'Ezéchiel (I Esdr. VIII, 2 ; Néhém. X, 6). Ainsi, il ne peut être question de lui, et c'est par une erreur inexcusable que le traducteur du livre de Daniel, dans les LXX, l'a confondu avec le grand prophète. En dehors de ces deux personnes obscures on ue saurait produire un autre Daniel, si ce n'est celui qui s'offre à nous dans le livre conservé dans le Canon du peuple juif.
On ne fait, du reste, d'autre objection contre ce Daniel histo-
rique que sa jeunesse à l'époque où Ezéchiel écrivait les passages sus mentionnés, dans lesquels Daniel est célébré comme étant déjà un oracle de sagesse. Mais le premier de ces passages ne fut pas écrit antérieurement à la sixième année delà captivité de Joachin (Jéchonias). Or, à cette époque, Daniel était déjà depuis plus de douze ans à Babylone, et il devait avoir de vingt-cinq à vingt-sept ans. Sa réputation avait été suffisamment établie, car il devint célèbre très jeune [ch. I, \ 9, 20 ; I bis et II]. Lorsque le second passage d'Ezéchiel fut écrit, vers l'an 588, Daniel devait avoir 31 ou 33 ans. Etait-il trop jeune pour avoir acquis une si grande réputation de sainteté et de sagesse ? La réponse est dans le livre de Daniel lui-même, aux chapitres que nous venons d'indiquer. Déjà depuis plus de dix ans le jeune Daniel était un prophète en vue. De sorte qu'Ezéchiel ne pouvait pas ignorer l'histoire de son illustre et puissant compatriote. Sa réputation de sagesse extraordinaire n'exige, en aucune façon, pour son développement, une période plus longue que les dix-huit ans qui s'écoulèrent entre la troisième année de Joachim (606 av, J.-C), époque de la venue de Daniel à Babylone, et la onzième de la captivité de Joachin (588 av. J.-C), lorsque la parole du Seigneur arriva, par l'intermédiaire d'Ezéchiel, au prince de Tyr. Lorsqu'on sait que Daniel fut placé, dès l'an 603, dans une haute fonction publique et qu'il eut un emploi éminent à la cour de Nabuchodonosor, on ne saurait douter que, dès l'âge de 18 ans, sa renommée ne se fut étendue au loin, à l'époque où Ezéchiel lui rendit un si éclatant témoignage.
Daniel était déjà célèbre à l'école du palais ; pendant son noviciat, ses compatriotes savaient que Dieu lui avait donné la science et l'intelligence dans les livres et dans la sagesse » (I, 17) (1). Les exilés savaient que le page du roi observait les préceptes de la Loi et qu'il possédait des dons extraordinaires de prophétie. Dans l'affaire de Susanne, Daniel avait montré qu'il était rempli de l'esprit de sagesse et de don de pénétrer les choses les plus cachées. A la fin du récit qu'il a publié pour faire connaître aux exilés dispersés loin de Babylone, que Dieu ne les abandonnait pas et qu'il veillait sur eux, le jeune prophète a pu dire : « A partir de ce jour, Daniel fut grand aux yeux du peuple » (I bis, 64).
Dès les premières années de la captivité, la deuxième année du règne de Nabuchodonosor, la quatrième depuis son arrivée à
(1) Reus dit à ce propos (p. 232; : « La sagesse est ici ce que nous appellerions la science occulte, la divination, l'explication des songes, peut-être même le don des miracles. »
Babylone, Daniel avait dévoilé l'avenir et montré qu'il était favorisé de dons surnaturels. La découverte du secret du roi et l'interprétation de la statue aux quatre métaux avait fait voir que l'esprit de Dieu était en lui (ch. I).
On a dit que c'est le privilège des poètes de passionner les foules. Ce que nous pouvons dire, c'est que, dans des cas pareils à celui qui s'offrit à Daniel, à la cour du roi de Babylone, un prophète était sûr d'acquérir rapidement une grande popularité. Daniel pouvait compter sur ses compatriotes et sur les Babyloniens eux-mêmes qui devenaient des échos, répercutant au loin les paroles du voyant. Dès qu'elle eût été livrée au public, cette vue prophétique des quatre grands empires, ne piqua pas seulement la curiosité. Elle dut aussi provoquer l'enthousiasme. Aussi ne fut-il pas difficile à Ezéchiel de savoir que Daniel avait prêché à la cour le Dieu d'Israël ; et il donna à l'homme qui inspirait de tels sentiments et qui faisait battre ainsi les cœurs des captifs, les éloges qu'il méritait.
Toutefois, quelques adversaires du livre de Daniel ont imaginé que, dans les passages d'Ezéchiel, il s'agissait d'un Daniel plus ancien dont la tradition n'a conservé aucune trace. Ainsi, Bleek a supposé qu'il y avait eu antérieurement un personnage célèbre nommé Daniel. Ewald conjecture que cet inconnu si fameux vécut à Ninive (vielleicht am Hofe zu Ninive. — Die Propheten d. Alt. B. II, p. 560). Hitzig en fait un être mythique [Vorbemerk, § 2), un être imaginaire, dont le prototype doit être cherché dans Melchisedec (vermuthlich wie Noah dem Mythus eignend... Dieser stand nach Ort und Zeit in nachster Nahe Melchisedeh...). De Wette qui avait d'abord accueilli l'opinion d'un Daniel plus ancien, se montra dans la suite plus réservé (Einleit, 1852, % 325).
Ce n'est pas par cette qualité que se font remarquer Kuenen et Reuss. A propos du témoignage d'Ezéchiel, le premier se contente de dire : « Il est clair qu'Ezéchiel ne parle point d'un contemporain, et que par conséquent on ne peut invoquer son témoignage en faveur de la véracité du livre de Daniel (1). » Remarquant, ailleurs, que, aux versets 14-50 Noé, Daniel et Job sont cités comme des modèles de vertu, Kuenen ajoute : « Il s'ensuit qu'à cette époque ces trois personnages étaient généralement connus. Ch. XXVIII, 3, nous montre encore que Daniel était également envisagé comme le type du sage. D'une part, il est clair que le livre de Daniel assigne les mêmes qualités à
(1) Hcst. erit. des lwres.de l'Ane. Test., trad. Pierson t. II,.p. 568.
celui dont il porte le nom ; ce qui impliquerait qu'il y a un certain rapport entre ce livre et ce qu'Ezéchiel affirme de Daniel. Mais d'autre part, il est fort peu probable qu'Ezéchiel parle ici d'un contemporain dont, s'il faut en croire le livre de Daniel, la brillante carrière avait à peine commencé à cette époque -, ce qui étonne surtout, c'est que le prophète ait pu mettre un jeune contemporain sur le même rang" que Noé et que Job » (1).
Mais que trouvons-nous dans toute cette démonstration? Il n'y a que deux assertions gratuites : « Il est clair qu'Ezéchiel ne parle pas d'un contemporain. // est fort peu probable qu'Ezéchiel parle ici d'un contemporain, » c'est tout et c'est bien peu. Kuenen n'apporte d'autre raison pour appuyer ces assertions que celle qu'il tire de la jeunesse de Daniel à cette époque. Ce n'est pas une raison bien sérieuse.
Toutefois, Reuss qui va beaucoup plus loin, n'en apporte pas d'autre. Il a osé dire : « Le fait est qu'il n'y a nulle part une trace d'un pareil individu (2). » Sans doute Reuss n'ignore pas « qu'on s'est fondé sur quelques passages d'Ezéchiel qui mentionne un Daniel entre Noé et Job, comme un modèle de justice. » Mais il a une réponse toute prête et il n'a qu'à recourir aux procédés d'Hitzig et de Bleck. « Nous admettrons volontiers, dit-il, que le prophète avait ici en vue un homme juste et sage de l'antiquité, qui nous est autrement inconnu, comme le sont aussi ceux dont la sagesse est exaltée, I*Rois V, II (ch. IV, 31) (3) ; mais nous ne voyons pas comment Ezéchiel, homme d'un âge mûr à l'époque de la première déportation, aurait pu mettre entre Noé et Job un homme qui n'était alors qu'un petit adolescent et dont la réputation de justice (qu'on veuille noter ce
(1) La Bible, trad. nouvelle, 7e partie, p. 228.
(2) Ibid. p. 3i5.
(3) Nous lisons dans le IIIe livre des Rois que Salomon était plus sage qu'Etham et que trois autres personnages dont nous ne connaissons aujourd'hui que lek noms. Mais il faut remarquer que ces personnages ne sont pas des Mythes et qu'ils n'étaient point des inconnus pour les lecteurs auxquels s'adressait l'auteur du livre.
Il en est de même d'Ezéchiel : il parle de personnages connus de ses contemporains; ce ne sont pas des X, Y, Z. Ce sont des hommes qui ont une physionomie propre. Daniel est présenté comme un homme en chair et en os. Ezéchiel ne nous permet pas de douter qu'il n'ait en vue, en désignant Daniel, une personnalité réelle et historique, un individu bien connu par sa supériorité dans la découverte des choses les plus secrètes. Nous avons constaté, du reste, et nous constaterons encore que les rationalistes perdent leur temps à vouloir prouver qu'il s'agit d'un Daniel plus ancien.
terme) (1) aura mis du temps à pénétrer dans la retraite du solitaire des bords du Kebar. D'ailleurs Noé est, en tont cas, un personnage mythique : Job, que nous estimons être une création du génie d'un poète, pouvait comme Noé, être considéré parEzéchiel comme appartenant à l'histoire, mais dans ce cas il appartenait à la plus-haute antiquité, et Daniel placé entre les deux n'aura pas été l'étudiant de Babjlone (2). »
Ainsi tout ce que Reuss trouve à opposer à l'argument que nous puisons dans le témoignage d'Ezéchiel, c'est que Daniel était à 30 ou à 40 ans] « un petit adolescent » et que sa réputation a dû mettre du temps pour arriver jusqu'à Ezéchiel. Il n'y avait cependant pas une bien grande distance de Babylone aux bords du Chobar. D'ailleurs, lorsqu'Ezéchiel arriva dans la Chaldée, Daniel y était déjà célèbre et il n'était plus, depuis plusieurs années « le petit étudiant de Babylone, » mais le gouverneur de cette ville (Ch. II, 48). Daniel avait terminé ses études depuis plus de dix ans et, pendant son stage, il s'était rendu célèbre par ses dispositions extraordinaires pour découvrir les choses les plus cachées.
On s'est habitué à voir dans le jeune Daniel arrivant à Babylone un enfant, et Reuss s'imagine qu'il resta toujours un en- . fant. Dès l'âge de vingt ans, Daniel était regardé comme un prophète éminent par tous les captifs de la Babylone. L'âge n'a rien à faire ici. L'esprit prophétique n'attend pas plus que la valeur le nombre des années. Le duc d'Enghien était gouverneur de la Bourgogne à \1 ans et, à 22 ans, il avait gagné sa première bataille, celle de Rocroi. Si un fait analogue se trouvait écrit dans la Bible, des critiques ne manqueraient pas de dire que c'est bien étonnant, qu'il y a erreur ; qu'on a mal compris les documents ; qu'il s'agit d'un personnage plus âgé, d'un être mythique. Pour admettre ces fantaisies du criticisme, il faudrait au moins une ombre de preuve. Reuss ne nous donne que des mots : ce n'est pas assez, Quant à la transformation de Noé et de Job en mythes nous attendrons aussi autre chose que les assertions tout à fait gratuites du rationalisme. Il est facile de dire qu'il n'a jamais existé un homme du nom de Reuss ; que ce prétendu personnage est un être mythique, un nom qui masque
(1) Et certainement nous la notons cette expression : elle nous prouve qu'Ezéchiel connaissait l'admirable conduite de Daniel à la cour et sa fidélité à observer la loi de Dieu (Dan. I, 8)5 elle nous prouve qu'il connaissait le don de prophétie qui avait révélé au jeune captif les secrets divins sur les destinées des empires (ch. II).
(2) IbicL, p. 228.
un groupe de mystificateurs qui ont travaillé pendant plus de cinquaute ans à défigurer la Bible.
Laissons donc aller où elles doivent aller, avec les vieilles lunes, les hypothèses d'un Daniel mythique, inconnu, plus ancien que la période de la Captivité et objet des éloges d'Ezéchiel. Elles doivent être refoulées dans la catégorie des écrits qu'a en vue la brochure : « Comme quoi Napoléon n'a jamais existé. »
Les rationalistes n'ont donc d'autre ressource que de recourir à leur hypothèse d'après laquelle il s'agirait d'un Daniel antérieur à la captivité. Mais ils n'aboutissent pas à faire tenir cette fantaisie sur ses pieds. Bleek qui a mis en avant l'opinion d'un Daniel plus ancien ne la motive par aucune raison. Il a seulement recours à une autre hypothèse qui a pour but de montrer que le personnage de Daniel vivant à Babylone pendant la captivité était une pure création de l'auteur.
D'après Bleek (ZeitschriftvonSchleiermacher, etc., P. III, p. 284), l'auteur du livre aurait été amené à imaginer un Daniel vivant pendant la captivité, parce qu'il aurait lu dans le livre de Néhémie (X, 6) que, parmi les signataires de l'alliance avec le Seigneur, il y avait un Daniel, et que au même chapitre, on trouve trois individus nommés Ananias (p. 23), Azarias (XI, 2), et au chapitre VIII, 4, un Misael qui se tenait debout auprès d'Esdras, lorsqu'il expliqua au peuple le livre de la Loi. Mais il est facile de comprendre que la célébrité de Daniel et de ses compagnons aient porté des Juifs à donner à leurs enfants les noms de ces témoins fidèles du vrai Dieu pendant la captivité.
C'est ainsi que les noms propres de Mathathias (ou Matthias) et de ses cinq fils, Johanan (Jean), Simon, Judas, Eléazar (Lazare) et Jonathan soient fréquemment portés depuis l'époque des Machabées, comme on le voit par le Nouveau Testament où ils reparaissent tous. Ainsi, il n'est pas étonnant que du temps de Néhémie, il se soit trouvé un homonyme du prophète et trois hébreux portant les noms de ses trois illustres amis. D'un autre côté, comment l'auteur aurait-il pu songer à transformer ces êtres réels du temps d'Artaxerxès en personnages imaginaires vivant sous Nabuchodonosor. Les quatre héros du temps de la captivité auraient eu plus de 160 ans à l'époque indiquée par Néhémie. D'ailleurs, l'inventeur supposé de l'histoire de Daniel n'aurait pu s'empêcher de s'interdire le choix de ces personnes en comparant le rôle glorieux qu'ils jouent dans le livre et le rôle modeste, effacé de leurs homonymes.
Se plaçant à un autre point de vue, Ewald crut pouvoir modifier la théorie relative à un Daniel antérieur à l'exil et il en façonna une qui n'a pas eu plus de succès. Il suppose donc un
Daniel qui aurait vécu et prophétisé à Ninive avant la destruction de cette ville. Il commence par supposer que, au moins au commencement du sixième siècle avant notre ère,, Daniel était un type historique de pureté morale et de sagesse. Ezéchiel, parlant de Noé et de Job d'après des livres bien connus (Genèse et Job), doit avoir agi de même à l'égard de Daniel ; et il a dû s'en former des idées d'après un livre déjà existant (aus einem Bûche seine Vorstellungen sch'opfte). D'un autre côté, on ne saurait douter que ce livre qu'Ezéchiel avait devant les yeux (vor Augeri) ou plutôt qu'il supposait comme déjà connu par ses lecteurs était différent (ein anderes war) de celui qui ne vint dans le Canon que plusieurs siècles plus tard. Ainsi, Ezéchiel contemple un Daniel, comme un héros antique qui avait déjà depuis longtemps disparu comme Noé et Job ; de sorte que, d'après l'horizon des contemporains d'Ezéchiel, Daniel doit avoir vécu au plus tard dans la captivité assyrienne, plus d'un siècle auparavant; peut-être (Villeicht) vécut-i'l à la cour de Ninive et s'y distinguat-il par de grandes vertus et puUil devenir le sujet d'un livre (so mb'chte er dort auch zuerst Gegenstand eines Bûches geworden sein) qui fut connu de bonne heure par les contemporains d'Ezéchiel. Tel est le roman d'Ewald (Die Propheten d. A. B., vol. 2e, p. 560). On n'y trouve que des suppositions dont il n'apporte aucune preuve. L'hypothèse d'un Daniel qui aurait vécu à Ninive ne repose sur rien et n'explique rien. D'un autre côté, Ezéchiel ne parle pas du livre de Daniel et il ne décrit pas ce prophète d'après un livre-, il parle seulement de l'homme intègre et profondément versé dans la connaissance des choses les plus secrètes. Du reste, Ezéchiel pouvait avoir entre les mains le texte de la fameuse vision prophétique de la statue qui forme le chapitre deuxième du livre. Mais il n'y a nulle part de trace d'un livre de Daniel antérieur à celui que nous possédons. L'hypothèse d'Ewald est une bulle de savon qu'un souffle a anéanti. Et c'est en vain que Bunsen a essayé de la maintenir en l'air.
Ce savant a, en effet, accepté cette fantaisie d'Ewald et il a imaginé un Daniel qui aurait vécu à Ninive et prophétisé la destruction de cette ville dans le courant du huitième siècle av. J.-C. (1). Cherchant à prouver l'existence de ce Daniel, Bunsen a admis sans examen le préjugé d'Ewald relatif à la jeunesse de Daniel, au moment ou Ezéchiel écrivait, c'est-à-dire pendant le siège de Jérusalem (Wahrend der Belagerung lerusalems) et il suppose que ce prophète ne peut avoir en vue cet adolescent (Jungîing oder Knabe), que Nabuchodonosor avait emmené
(1) Gott in d. Geschichte, I, 515, 6.
dix ans avant ce siège {zehn Jahre vor jener Belagerung unter loakim. — Jérém. LU, 28). Mais Bunsen s'arrête à tort et sans fondement à la déportation mentionnée dans ce passage de Jérémie, déportation qui eut lieu la septième année du règne de Nabuchodonosor, Daniel fait dater sa captivité d'une déportation qui avait eu lieu neuf ans auparavant. Or, nous verrons que rien ne contredit le fait avancé par Daniel et que tout concourt à le maintenir. Il suit de là que Daniel était à Babylone depuis 19 ans et on conviendra qu'il n'en fallait pas tant pour que sa réputation se fut répandue chez les Juifs et chez les païens. Ainsi Bunsen n'est pas fondé à conclure, de la prétendue trop grande jeunesse de Daniel, qu'Ewald « a sûrement rencontré le vrai [das Richtige], lorsqu'il a dit que Daniel a été emmené à l'époque de la première invasion assyrienne [bei dem ersten assyrischen Einfall] et qu'il a vécu et prophétisé à Ninive et non à Babylone (1).
Pour appuyer sa manière de voir Bunsen tient à faire remarquer que, dans notre livre de Daniel, il est question du fleuve Hiddeqel ou Tigre (ch. X, 2-4), lequel coule en Assyrie. Le docte Allemand se passe ensuite la fantaisie de supposer que la mention de Darius le Mède, faite dans ce livre, n'est qu'un écho de la tradition relative aux Mèdes qui s'unirent à Nabopolassar, 150 ans plus tard, pour détruire l'empire, d'Assyrie (2). Mais que trouvons-nous là qui permette de conclure que Daniel a vécu à la cour des rois de Ninive ? Il est vrai que sous le règne de Cyrus, Daniel, avancé en âge, reçut sa dernière vision lorsqu'il se trouvait sur les bords du Tigre. Mais il ne suit de là, en aucune façon, que Daniel ait passé sa vie en Assyrie et que la scène décrite au chapitre X se rattache à un Daniel plus
(1) Gott in d. Gesch., part., I, p. 515.
(2) Bunsen fait dire à Daniel que Babylone fut conquise (acquise par la force des armes) « par Darius le Mède » au lieu de « par Cyrus le Perse (Babylon wir<$ nach dem Bûche Daniel erobert von « Darius dem Meder, » statt von Koreseh dem Perser, ib. p. 516), et il ajoute : In dieser mythischen Darstellung ist der Naine der Meder ein Nachhall vonjenen Medem, welche mit der Babyloniers Nabopolassar Hulfe, 150 Jahre sp'dter dem assyrischen Staate fur imtncr ein Ende machten (p. 516;. Il n'est pas possible de traiter plus légèrement le livre de Daniel. Bunsen commence par y introduire ses imaginations desordonnées et il conclut ensuite que ce livre ne mérite aucune créance et qu'il n'est pas un écrit proprement prophétique. .Daniel n'a jamais dit que Darius le Mède ait pris d'assaut ou conquis par. les armes la ville de Babylone. — Nous verrons qu'il reçut le royaume des Chaldéens à la suite d'une conspiration.
ancien. Quant à la confusion imaginée à propos de Darius le Mède, nous ne saurions l'estimer que ce qu'elle vaut : Bunsen n'a pu la motiver, et elle ne repose que sur une affirmation tout à fait en l'air.
Ce critique a cru toutefois trouver une meilleure corde à son arc en essayant d'établir sa thèse fantaisiste sur la découverte de lions ailés qui venait d'être faite à Ninive, et il raisonne ainsi : le lion ailé était le symbole (Sinnbild) de l'empire assyrien et il désigne Assur, tandis que l'ours dévorant désigne l'empire babylonien (p. 54 7); donc, puisque, dans le livre de Daniel, le lion ailé est l'emblème de ce dernier empire, on ne doit voir là qu'une fausse application de l'ancien symbole. Donc, le lion avec des ailes d'aigle, mentionné par Daniel, est une preuve de l'existence de quelque ancienne tradition de quatre empires, dont l'empire assyrien était le premier {ibid., p. 540). Bunsen trouve "que le lion, indiqué au ch. VI, 4, avec des ailes d'aigle et un coeur d'homme, ne peut être qu'un lion ailé à face humaine, est le symbole du premier empire parce que c'était le gardien du palais de Ninive.
Mais le lion et l'aigle, les rois des animaux de proie, offraient des symboles qui caractérisaient très bien les deux empires, vu surtout que l'empire babylonien jse donnait comme une continuation de l'empire assyrien avec lequel il tenait à s'identifier. Jérémie a comparé Nabuchodonosor à un lion (IV, 7 ; XLIX, 19 -, L, 17, 44) et à un aigle (XLIX, 22). D'un autre côté, Ezéchiel emploie l'aigle comme un symbole de l'empire babylonien (XVIII, 3, 12). Rien n'indique que l'ours ait jamais représenté l'empire babylonien.
En somme, des lions et des taureaux ailés étaient des symboles de force et d'impétuosité qui, après la destruction de Ninive, ont servi à caractériser l'empire chaldéen de Nabuchodonosor. Les découvertes des colosses symboliques ne confirment donc en rien les vues de Bunsen. De sorte que Bleek a très bien jugé l'hypothèse relative à un Daniel ninivite, en portant le jugement suivant : « Les conjectures d'Ewald ont quelque chose de très improbable et sans fondement. Par de semblables suppositions, l'explication de l'origine de notre livre n'est facilitée en aucune façon (keineswegs erleichtert), mais plutôt beaucoup plus embarrassée » (vielmehr eher erschwert. — Einl., p. 493).
On n'a, du reste, imaginé un Daniel vivant à Ninive et on n'a voulu lui faire prédire un empire assyrien, que pour trouver quatre empires en dehors de l'empire romain, et pour avoir un prétexte de ne faire aboutir la prophétie du chapitre VII qu'à l'empire d'Alexandre et de ses successeurs. Mais il a été facile de
voir que le roman d'Ewald n'a aucune base historique et qu'il ne s'appuie sur rien de sérieux.
Il en est de même des imaginations relatives au « Daniel mythique. » Hitzig prétend que Daniel n'était pas contemporain d'Ezéchiel, puisque celui-ci le nomme dans un groupe qui comprend Noé et Job. Mais d'abord, il ne suivrait pas de là que Daniel appartint au mythe. D'un autre côté, on peut motiver le choix d'Ezéchiel et montrer qu'il n'a pas eu égard au temps où vivaient ces trois modèles de perfection morale. Delitzsch n'a pas eu de peine, en effet, à trouver qu'on s'explique très bien qu'Ezéchiel ait voulu mentionner un « juste de l'ancien monde (Noé), un juste du temps présent (Daniel), et enfin un juste qui avait appartenu au monde imaginaire, au monde idéal. Ce savant, parlant d'après le système de ces Allemands qui confondent « l'idéal » avec « l'imaginaire, » désigne le livre de Job par le mot « idéal, » parce que, dit-il, quoiqu'il ait un fond historique, ce livre est poético-didactique (ein poetisch-didaktisches). Nous n'avons pas à défendre ici le livre de Job qui, quoique poético-didactique, n'en est pas moins historique que les livres bibliques écrits en pure prose. Mais nous retenons de l'observation de Delitzsch que l'on ne peut rien conclure, contre la réalité historique de Daniel, de l'ordre des noms : Noé, Daniel et Job. Ezéchiel nous offre ainsi trois types de justes, qui ont existé avant la loi, sous la loi et en dehors de la loi, et il a surtout égard au milieu païen dans lequel ils ont vécu. Noé échappe seul au déluge à cause de sa piété ; Daniel, l'image populaire de l'Israélite qui, vivant pendant la captivité, ne se laisse entraîner à aucune offense envers Dieu au milieu d'une cour païenne -, et enfin Job, le représentant d'un enfant d'Abraham qui, bien qu'entouré des flots du polythéisme, ne se laissa pas submerger et sut vivre, résigné et confiant dans la justice divine, au milieu des plus horribles tortures. Il est aussi facile de voir que ce n'est pas la considération du temps où ils ont vécu qui a amené le prophète à les mettre ensemble : il n'a pas l'intention de les placer dans un ordre chronologique : il veut indiquer trois grands hommes de foi et il associe un contemporain aux deux brillants héros des anciens âges. Job est mentionné en dernier lieu, parce qu'il n'avait pas fait partie de l'Alliance juive.
On voit, d'ailleurs, qu'Ezéchiel place Daniel avec des personnages bibliques et non pas avec des abstractions imaginaires. Ce sont des hommes qui ont réellement existé. Il n'aurait pas été compris de ses lecteurs s'il eût agi autrement. Nous ne pouvons donc nous empêcher de conclure que lorsqu'Ezéchiel écrivit
l'éloge de Daniel, la condition et le caractère de celui-ci étaient tels qu'ils sont exposés dans son livre. Ezéchiel donne donc aux récits de Daniel un témoignage de grande valeur. Aussi ne pouvons-nous que nous associer à ces pensées du docteur Pusey : « L'Ecriture est en harmonie avec elle-même. Ezéchiel est le premier témoin du livre de Daniel. Le livre de Daniel explique les allusions d'Ezéchiel. Aucune autre explication ne peut être donnée aux paroles d'Ezéchiel. Ezéchiel fait évidemment allusion à quelqu'un bien connu de ceux à qui il parle, à quelqu'un qui est aussi connu que les grands patriarches Noé et Job ? Tel était Daniel sous la protection duquel vivaient les Juifs captifs. Mais en dehors de lui, où est cet homme, renommé pour sa sagesse, saint comme les plus saints, dont la mémoire a survécu depuis la fondation du monde -, cet homme que les Juifs auraient reconnu tout de suite commils reconnaissaient Noé et Job ? » [Daniel, the Prophet, p. 108). Bleek ayant dit qu'Ezéchiel « ne fait que le nommer, » Pusey trouve que l'observation est très juste et qu'elle prouve qu'Ezéchiel « pouvait supposer qu'il était déjà 'suffisamment connu de tous comme un modèle de justice et de sagesse » (ibid.). Lengerke aurait donc été forcé d'admettre la conclusion de Pusej, puisqu'il reconnaît que, si le livre est authentique, il doit avoir été écrit par le même homme qu'Ezéchiel mentionne (p. XIV).
Du reste, Bleek a repoussé (Zeitschrift von schleiermacher, etc.* III, p. 284), comme ne reposant que sur l'arbitraire, la tentative de Bernstein qui avait songé à faire disparaître les passages d'Ezéchiel, en imaginant tout simplement de supposer qu'ils étaient le produit d'une interpolation. Ce procédé n'a pas, en effet, été couronné de succès, et il est certain qu'Ezéchiel a parlé d'un personnage nommé Daniel bien connu au temps de l'exil. Bleek le reconnaît et il constate aussi que la plus grande partie des critiques qui repoussent l'authenticité du livre de Daniel admettent que Daniel et ses trois compagnons sont des personnages historiques, déportés juifs, distingués à Babylone par leur piété et leur sagesse, qui surent gagner la faveur et la réputation, même auprès des souverains du pays (Einl., 607). Eichhorn luimême tient cela pour certain (Eiîil., § 616, 13). Rosenmûller se voit aussi forcé d'admettre l'existence d'un prophète Daniel qui vivait pendant la captivité (1).
(1) Sed vixisse in Nebucadnezaris et successorum aula Danielem Hebraeum, de cujus fatis et vaticiniis adhuc ipso vivo multa in ore et sermone hominum essent, cur dubitemus, nulla idonea ratio videtur. Plura in hanc rem disputavit H. G. Kirmss im Commentât
La question relative à l'existence de Daniel est donc suffisamment attestée par le témoignage d'Ezéchiel et par l'impossibilité où se trouve la critique rationaliste de motiver une négation à cet égard. Cette critique avoue qu'il y a eu un homme appelé Daniel qui fut au nombre des Juifs emmenés captifs à Babylone et qu'il s'y rendit illustre. Nous trouverons d'autres preuves de cette thèse dans les attestations du livre, lorsque nous en aurons établi l'authenticité et l'historicité, et dans les témoignages de la tradition.
Coup d'œil sur quelques traits de la vie de Daniel. — Les renseignements les plus précieux que nous possédons sur la vie de Daniel sont contenus dans le livre dont nous prouverons l'authenticité. L'auteur mêle sa propre histoire à l'histoire de son temps. La partie historique de son livre nous offre ainsi des chapitres autobiographiques dans lesquels s'entrelacent des épisodes de l'histoire de trois rois de Babylone. Nous y trouverons d'abord la date de la première déportation des Juifs à Babylone (606) et ensuite divers tableaux sur lesquels le prophète a voulu porter notre attention.
Il est toutefois nécessaire de faire observer, dès maintenant, que le prophète ne s'est pas proposé de nous donner sa biographie complète et encore moins l'histoire de la monarchie babylonienne. Son livre se compose d'épisodes détachés, de tableaux distincts : il ne nous donne aussi que quelques fragments de son autobiographie.
Ancêtres, patrie de Daniel. — Ce prophète était de la tribu de Juda et de « la race des rois » ou du moins de celle « des princes, » des puissants ou des * nobles. Josèphe [Antiqq. X, 10, 1] assure qu'il était, ainsi que ses trois compagnons, de la race royale de Sédécias (1/ xou SeBeafou yévouç Téaaapsç). D'après une tra-
histor. crit. eoshib. dcscriptionem et consuram rcccntium de Da~ nielis libro opinionum (Jenae 1828. in quat.) p. 59. seqq. Vere monet inter alia 'p. 61. not.), si antiquior aliquis Daniel pietate et sapientia clarus exstitisset, vix intelligi, quonam ejus fato factum sit, ut quum toties celebrari Salomoni veteribusque probitatis exemplis contigerit, ut ille usque ad Ezechielem ne nomine quidem commemoratus sit, sapientiae pariter ac Salomo, idemque probitatis exem plar? (Daniel, Proem. p. 6.)
dition rapportée par saint Epiphane (Adv. Hœres. LV, 3), le père du prophète se nommait Sabaan.
Le pseudo-Epiphane [De vita Prophetarum] lui donne pour berceau la ville de Bethabara-la-Haute, près de Jérusalem. Nous n'avons aucun moyen de contrôler ces assertions. Mais nous ne pouvons refuser d'admettre que Daniel ne fut d'une famille princière, puissante, en un mot d'une des plus illustres familles de la Judée, puisqu'il fut du nombre des jeunes nobles que Nabuchodonosor fît élever à la cour pour les attacher à sa personne. L'histoire de cette période, telle qu'elle est exposée dans le livre des Rois et des Chroniques nous fait comprendre que les jeunes captifs juifs étaient des otages choisis parmi les hautes classes de la société de Jérusalem, dans le but d'assurer la soumission du roi des Juifs et des nobles et de les maintenir dans la condition de tributaires.
Nom de Daniel. — Ce nom qui est écrit tantôt SwjT et tantôt Sïo^T» signifie « juge, vengeur, défenseur de Dieu » fde "jn, il a jugé, rendu justice, défendu, vengé]. Le yod indique Pétat construit : « juge, défenseur de Dieu, » comme dans Gabriel [homme de Dieu]. Il est bien inutile de prendre le yod pour un pronom suffixe de la 3° personne : Mon juge [est] Dieu, « Judex vindexque meus est Deus (Fûrst ; Mein Richter ist Gott) ou Juge [au moyen de Dieu [Richter durch Gott]. Les hébraïsants n'ont imaginé ces explicacations compliquées que parce qu'ils n'ont pas compris le sens du premier composant.
Age de Daniel. — L'âge n'est pas expressément indiqué dans le livre. Toutefois Daniel dit que ses amis et lui étaient des yeladim (jouvenceaux, jeunes garçons, adolescents). Ce mot indique un état intermédiaire entre l'enfance et l'âge viril. Saint Ignace dit (Epist. ad Magnes., 3) que Daniel (ôaocpbç) était âgé de 12 ans(<5u>5£xas-cTjç) lorsqu'il alla en exil ; saint Chrysostôme dit qu'il avait 18 ans et saint Jérôme (adv. Jovin. III) le présente comme admodum puer. La tradition d'Ignace ne s'éloigne guère de la vérité, car elle est, à deux ans près, conforme à la coutume des rois orientaux qui se préparaient des pages, des suivants, des officiers choisis dans les hautes classes de la société. On sait que chez les rois de Perse, imitateurs des rois de Ninive et de Babylone, c'est « à 1 4 ans que l'enfant passait entre les mains de ceux qu'on appelait précepteurs du roi » (Platon, Ier Alcibiade) et recevait une éducation qui durait trois ans, de sorte que, vers 17 ans, il entrait au service du roi. Il n'est pas dès lors étonnant que cet usage ait été observé à la cour de Nabuchodonosor. D'où il suivrait que Daniel avait de 12 à 14 ans lorsqu'il fut amené à l'école du palais : nous fixerions volontiers l'âge de 14 ans.
La captivité. — Envoyé à Babylone, après la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor, vers la fin de la troisième année du règne de Joachim (606 av. J.-C), Daniel fut, avec trois de -ses compatriotes considérés aussi comme otages, élevé dans le palais du roi pour se former au service de la cour.
On sait par une inscription de Sennachérib (Cylindre de Bellino, I, 13) qu'un enfant nommé Belibni, fils d'un homme puissant de Babylone, fut élevé dans le palais de Sargon et devint plus tard gouverneur de la capitale de la Chaldée. Cet exemple montre que les rois d'Assyrie admettaient des étrangers à leur école palatine. Ces enfants ou ces adolescents étaient quelquefois des otages. Il n'est pas douteux que les rois de Babylone n'aient suivi en cela les usages des Assyriens.
Daniel à la cour. — Daniel et ses compagnons observèrent la loi de Moïse, la religion de leurs pères, et furent instruits pendant trois ans dans la littérature et dans la langue des Casdim (voy. ch. I, 4). Josèphe explique très bien en ce peu de mots le sens du texte : « On leur apprenait la langue des Cbaldéens ; on les formait aux mœurs et aux coutumes du pays, et onles appliquait, suivant leur goût,, aux différentes sciences de la nation pour lesquelles ils marquaient le plus de dispositions » (Antiq. juiv., liv. X, chap. X, 1).
La fidélité de ces jeunes gens à la loi de Dieu fut récompensée par une sagesse précoce, et Daniel reçut tout particulièrement le don d'expliquer avec une merveilleuse perspicacité les visions et les songes les plus mystérieux.
Les lumières extraordinaires que Dieu lui communiquait se firent remarquer d'abord dans sa défense de l'innocente Susanne et puis dans l'explication des songes et des visions prophétiques [ch. II, IV, V] et dans les événements auxquels Daniel prit part sous Darius le Mède [V bis et VI]. Les chapitres VII-XII nous montrent aussi d'une manière toute spéciale comment les révélations divines concentrèrent sur lui leur éclat et le projetèrent sur les siècles qui allaient suivre.
Fonctions de Daniel. — Après avoir été admis au service du roi [I, 19j, Daniel devint gouverneur de la ville ou de la province de Babylone, chef des signin ou chef de ceux qui présidaient sur tous les sages [/la/r&wie?/] de Babylone (II, 48). Sous le rège de Balthasar, Daniel conserva sa charge et nous le voyons aller à Suse pour le service de ce roi. C'est d'après une mésintelligence des versets 11-1 6 du cinquième chapitre, qu'on a supposé qu'il avait été négligé sous le règne du fils et successeur de Nabuchodonosor. On sait que Daniel reçut de grands honneurs dans la fatale nuit où il interpréta les caractères mystérieux tracés sur le mur de la salle du fa-
meux festin. Il jouit d'un grand crédit auprès de Darius leMède, et il fut un des trois princes placés au-dessus des cent vingt satrapes ou gouverneurs des provinces. Le prophète ne nous dit pas s'il fut maintenu dans cette haute situation sous les règnes de Laborosoarchod et de Nabonid. Il se contente de nous apprendre qu'il prospéra sous les règnes de Darius et de Cyrus (VI, 28). Il vécut au moins trois ans sous ce dernier roi, après la prise de Babylorie en 537. On pourrait croire toutefois que sous les règnes du fils de Darius et de Nabonid, Daniel fut au nombre des grands fonctionnaires ou des grands dignitaires de l'Etat. Le don de prophétie qui s'était si souvent manifesté en lui dut lui conserver, malgré ces changements dynastiques, une influence considérable. Cependant, il peut se faire que le grand crédit qu'il avait eu sous Darius et une interprétation inexacte de la prophétie sur le Mède et sur le Perse ou sur la conquête Médo- Perse lui ait fait des ennemis qui diminuèrent sa situation. En tout cas, Daniel ne nous dit pas quelle situation il occupait sous Nabonid et ce qu'il était devenu au moment de la prise de Babylone. Il nous apprend toutefois qu'il prospéra et fut puissant sous le règne de Cyrus, comme il l'avait été sous celui de Darius le Mède.
Le prétendu eunuchisme de Daniel. — Daniel et ses compagnons furent placés sous la direction du chef des eunuques. Mais il ne suit nullement de là que les jeunes Juifs aient été mutilés et rendus eunuques. Rien n'indique qu'ils aient été des employés du gynécée, du harem ou des appartements privés du prince. Il y avaitàBabylone, comme chez les rois orientaux de tous les temps, la partie du palais ouverte au public. C'est là qu'habitent les hommes et où se trouvent les appartements de réception, les bureaux des ministres, etc. (1). Nulle part, il n'est dit que Daniel ait été employé au harem. Il était occupé à la porte, c'est-à-dire à la chancellerie, dans un local où se traitaient les affaires de l'Etat et qui exigeait l'accès de beaucoup de monde,
Il est vrai qu'Isaïe avait prédit à Ezéchias que « l'on prendrait
(1) Les découvertes de M. de Sarzec nous ont fait connaître la distribution des appartements des palais royaux en Chaldée. Le principal édifice déblayé à Tello est un palais du chef qui gouvernait le pays à une époque très reculée. Les chambres ou salles de cet édifice « sont groupées, dit M. Heuzey, de manière à former trois divisions absolument distinctes qui répondent aux divisions normales de toute habitation en Orient : le harem ou habitation privée, le sélamlik ou logement de réception, puis la partie commune pour les services généraux du palais. » Comptes-rendus de l'Acad, des Inscript., etc., avril 1886, p. 312.
de ses enfants pour servir d'eunuques dans le palais du roi de Babylone » (XXXIX, 7). Nous croyons avec Josèphe i Antiq., X, 4 0, 1) que la prophétie a été accomplie. Mais il ne suit pas de là que Daniel ait été un de ces gardiens à la voix de fausset. Les Juifs qui l'on dit (voy. s. Jérôme, In Dan., I, 3, et Théodoret sur Isaïe, LVI) se sont fondés sur cette prophétie. Mais il y a pu y avoir d'autres descendants d'Ezéchias et d'autres Juifs qui ont été employés dans le gynécée des rois de Babylone. D'autres captifs, membres de la famille de David, furent déportés avec le roi Joachin ou à la fin du règne de Sédécias, et ils purent être introduits au palais comme eunuques.
D'ailleurs, le mot « eunuque » désigne quelquefois tout simplemement un employé du palais, et dès lors le texte d'Isaïe ne donne pas une base suffisante à l'assertion des rabbins. Le Targum d'Esther s'appuie pour l'affirmer sur la mention d'Attach, eunuque persan qui était attaché au service de cette sultane (Esther, IV, 3). Mais il s'agit ici des eunuques et des filles que le roi avait attachés au service d'Esther. On sait assez que les femmes des rois et des dignitaires orientaux étaient placés sous la surveillance de fonctionnaires incomplets. Mais Daniel et ses compagnons n'ont pas eu des emplois de ce genre ; ils n'ont pas été des pages de la reine ou des employés du harem : ils ont été d'abord des pages du roi et ensuite des gouverneurs ou des magistrats civils. Aben-Ezra a donc eu raison de rejeter cette fable.
Légende relative à Daniel mage. — On sait que le jeune Hébreu fut très versé dans la langue et dans la littérature des Casdim et qu'il devint célèbre dans l'art d'interpréter les songes. Ainsi il expliqua à Nabuchodonosor un songe qui l'avait fort agité, et il nous apprend que la curiosité du roi ayant été satisfaite par les révélations ainsi obtenues, Daniel fut nommé à une fonction très élevée. On a dit et répété sur tous les tons que Daniel avait été établi « chef des Mages. » Lengerke reproche à l'auteur du livre, un pseudo-Daniel imaginé par les rationalistes, de n'avoir connu que superficiellement la nature du sacerdoce (das Pries terwesen) et de s'être trompé en introduisant son héros, monothéiste si zélé et si rigide, dans l'ordre des Mages (in den Magerorden).
Nous verrons plus loin, ch. II, 2, que Lengerke a confondu, bien à tort, les classes des Casdim et des lettrés de Babylone avec une caste de mages mèdes qui n'apparut dans cette ville qu'après la conquête persane. Contentons-nous de faire remarquer ici que le mot « mage » présenté comme usité au temps de Nabuchodonosor pour désigner les devins et les enchanteurs de la Chaldée, est inexact.
D'un autre côté, il n'est pas dit que Daniel fut déclaré « chef des Sages, » mais « chef des présidents » qui étaient chargés du gouvernement ou de l'administration de diverses classes de savants ou sages babyloniens (voy. note, chap. II, 4 8). Daniel eut la surintendance des présidents des corporations scientifiques, littéraires, artistiques et religieuses de Babylone. Il fut appelé à présider le tribunal chargé de juger les différends qui pouvaient surgir dans les diverses classes de « Sages » de cette ville.
On ne voit nulle part que Daniel ait pratiqué la magie ou qu'il ait été un astrologue, un devin de profession : jamais on ne le vit recourir à des superstitions proscrites par la loi de Moïse et qu'il était tenu de regarder comme des crimes contre Dieu lui-même. On ne le trouve jamais mêlé aux diverses classes des savants, des devins et des Casdim, dans les occasions critiques où ils sont convoqués. Ainsi au chapitre II, Daniel ne se présente pas avec eux ; auch. III, il les laisse exercer leurs offices et, au ch. V, il ne vint dans la salle du festin que lorsqu'il y fut nommément et officiellement appelé. D'où il suit que le prophète devait encore moins se trouver avec les devins pendant les consultations ordinaires et presque journalières du roi.
Les pseudo-critiques sont étonnés de son absence. Mais cet étonnement provient de ce qu'ils font du Prophète, sans motif, un magicien, un interprête ordinaire des songes. C'est là une erreur très grave.
Daniel fut élevé pour être attaché au service personnel du roi et pour être employé dans les affaires qui se traitaient au palais (ch. I, 19); de bonne heure (ch. II, 48), il dut remplir une importante fonction dans l'Etat : il devint gouverneur de la province de Babylone. Il avait ainsi une charge d'administration et de police. Son département devait comprendre une surveillance sur la défense du pays (c'est dans un but d'inspection de ce genre qu'il alla à Suse pour les affaires du roi, ch. VIII), sur le commandement de l'armée, en un mot sur tout ce qui était du ressort du gouverneur de la Babylonie.
Ceux qui veulent voir dans Daniel un « Mage » se mettent le doigt dans l'œil jusqu'au coude. C'est une opération de ce genre qu'a faite Reuss, lorsqu'il a ramassé, dans les critiques rationalistes d'au-delà du Rhin, cet argument qui vise la situation de Daniel : « Il est aussi bien difficile de croire qu'un Juif, et un Juif si sincèrement fidèle à son dieu et à son culte, ait été fait chef du corps des Mages, qui n'étaient pas seulement une confrérie de savants et en même temps une espèce de conseil d'Etat, mais encore les gardiens et les interprètes de la religion natio-
nale, Et s'il a occupé ce poste éminent, on s'étonne de son absence à une réunion à laquelle ont dû assister, au dire du texte (chap. III), toutes les autorités de l'empire, depuis les premiers dignitaires jusqu'aux employés inférieurs. » {Loc. cit., p. 223") (1).
Si Reuss n'avait pas lu l'Ecriture à travers les brouillards rassemblés par Lengerke et la troupe rationaliste, il n'aurait pu s'empêcher de voir que sa première observation est détruite par la seconde. En effet, si le poste éminent qu'occupait Daniel eut été celui de « chef- des Mages, » gardiens et interprètes des superstitions polythéistes , on ne peut s'expliquer son absence toutes les fois qu'il s'agit d'interpréter des visions ou des songes. Mais elle s'explique très bien si le saint prophète n'était que le « chef d'une confrérie de savants. » Or, il n'y a rien, dans tout le livre qui indique qu'il fut autre chose. Reuss luimême s'est engagé dans la bonne voie lorsqu'il a restreint le sens des mots hartummîm et assafîm, à propos du verset (I, 20) où il est dit que Daniel fut supérieur à tous les membres de ces corporations. Il s'exprime ainsi : « On traduit ordinairement : enchanteurs, sorciers ; et nous ne contestons pas la justesse de cette explication. Cependant, comme dans tout le livre, Daniel n'est pas précisément représenté comme un sorcier et qu'il est question ici d'un examen verbal, nous avons pensé devoir nous en tenir à un mot d'une portée moins restreinte. » (Ibid p. 233.)
En effet, jamais Daniel n'est représenté comme un « enchanteur » ou un « sorcier, » et Reuss aurait pu y aller carrément et contester au moins la justesse de la traduction du mot hartummîm. Daniel ne fut ni un magicien ni un devin, Seulement, dans certains cas que la providence lui ménageait, Daniel fut appelé à confondre la science des savants et la sagesse des sages : il fut l'interprète des songes surnaturels que Dieu envoyait à Nabuchodonosor. C'est ainsi qu'il eut l'occasion d'ex-
(1) Dans le cas indiqué par Reuss, Daniel n'avait pas à expliquer son absence. Elle s'expliquait elle-même par la situation dans laquelle il se trouvait: il était à son poste, au siège du gouvernement, au ministère de la police où il devait avoir des ordres à donner, des rapports à recevoir et une surveillance à exercer. D'ailleurs, rien ne prouve qu'il ait été compris dans le nombre de ceux qui étaient convoqués. Il aurait pu se trouver parmi les suivants de Nabuchodonosor mentionnés sous le nom d' liaddabrîn (III, 27), ou conseillers du roi, si les devoirs de sa charge ne l'avaient retenu au palais. Remarquons aussi qu'on n'avait pas convoqué les lettrés et les autres classes savantes. Des Casdim s'y trouvaient, parce qu'il s'agissait d'une cérémonie religieuse.
pliquer au roi le songe de la statue et le songe relatif à la maladie qui allait atteindre ce fier monarque (ch. IV).
Sans doute, Daniel est désigné comme « chef des hartummayija » et il est vrai qu'on a traduit cette expression par « chef des conjurateurs » (Vulgate ; princeps ariolorum, chef des devins). Mais quoique ce nom ait eu aussi, quelquefois, le sens indiqué, il n'est pas vrai qu'il signifie proprement et surtout dans le passage visé (IV, 6), des devins ou des sorciers. Il s'agit ici deshiérogrammates ou scribes sacrés, en un mot de la classe savante qui s'occupait de la littérature et des sciences dont Babylone conservait le dépôt. Quelques-uns de ses lettrés étaient appelés dans les consultations relatives aux songes parce qu'il se présentait des cas où ils pouvaient être utiles aux devins pour déchiffrer des signes écrits. Mais Daniel était un lettré qui ne s'occupait que de choses sérieuses, et il n'y a jamais rien eu dans sa conduite qui offre la moindre trace d'une influence quelconque des superstitions païennes. Comme membre de la classe des hartummim il a pu être chargé de tenir des registres, des archives royales, ou s'occuper de l'interprétation des lois dans les cas litigieux de quelque importance (voy. ch. II, 2).
Épreuves du serviteur de Dieu. — En dehors des souffrances inhérentes à l'exil, Daniel ressentit vivement les malheurs qui fondirent sur ses compatriotes et sur la ville sainte. Si l'on veut connaître ce qu'un cœur droit et affamé de vérité devait éprouver dans ces temps, on n'a qu'à lire ce que disent Daniel [IX, 5-1 9i et Azarias [III, 27-39].
De plus, pour qu'il ne manquât rien à la gloire du saint prophète, Dieu permit qu'il fut éprouvé par la malice de ses ennemis et jeté deux fois dans la fosse aux lions, d'où il fut retiré sans avoir été touché par ces animaux féroces.
Travaux, mort et tombeau de Daniel. — Josèphe (Àntiq. jud., liv. X, ch. XI), assure que Daniel avait construit à Ecbatane un magnifique palais de marbre qui existait encore de son temps et dont la garde était confiée à un Juif. Mais on ne s'explique guère le séjour de Daniel en Médie. Saint Jérôme place ce palais à Suse (in Dan. VIII, 2). Dans le Martyrologe, la fête du saint Prophète est fixée au 21 juillet.
A l'avènement de Cyrus (537), Daniel devait avoir 84 [14 + 70] ans, et il en avait, dès lors, 87 lorsqu'il eut sa dernière révélation. Cet âge n'offre rien d'improbable : un homme sobre peut très bien atteindre cet âge et conserver l'usage de ses facultés. On peut très bien admettre que le prophète vécut jusqu'à l'âge
de quatre-vingt-dix ans. Mais nous ne voyons rien qui motive l'opinion de M. Lamy, professeur à Louvain, qui le fait parvenir à l'âge de 101 ans [Introd. in S. Script., t. II, p. 168).
Daniel ne suivit pas ceux de ces compatriotes qui retournèrent à Jérusalem.- Des écrivains mahométans le font aller en judée avec Esdras, parce qu'un individu nommé Daniel y alla avec lui (p. 7), et ils prolongent ainsi outre mesure la vie du prophète. On sait, d'ailleurs qu'il ne partit pas avec Zorobabel, puisqu'il se trouvait encore à Babylone, la troisième année du règne de Cyrus. C'est donc sans fondement que quelques rabbins ont prétendu qu'il était rentré à Jérusalem avec les princes de la captivité.
Il ne se trouva pas au nombre des Juifs qui rentrèrent en Palestine, parce que son grand âge ne lui aurait pas permis de prendre part à leurs travaux. Hitzig, Kuenen et les autres critiques qui cherchent le motif qui empêcha Daniel de retourner à Jérusalem auraient pu se rendre un peu mieux compte de la situation. Il fallait des hommes jeunes, des hommes dans la force de l'âge pour entreprendre le grand œuvre de la reconstruction du temple. Cyrus n'avait pas permis de rebâtir la ville. Il n'y avait dans le lieu où avait été Jérusalem ni maisons, ni remparts, et il fallut longtemps camper sous des tentes et repousser les attaques des nombreux étrangers qui s'étaient installés dans la Judée. On s'imagine à tort que tous les Juifs qui restèrent dans la terre étrangère manquaient de patriotisme et de foi. Mais il y avait, entre autres considérations, le motif de ne pas conduire en Judée une multitude trop nombreuse parce qu'elle n'y aurait pas trouvé les moyens de s'y sustenter. D'ailleurs, la première caravane qui comprenait 42,360 citoyens juifs et 7,337 serviteurs, était suffisante pour l'œuvre qu'elle allait entreprendre. D'un autre côté, dans l'intérêt de ceux qui allaient rebâtir le temple, il était bon que Daniel restât à la cour. Nous ne pouvons douter qu'il ne se soit employé pour leur venir en aide, lorsqu'il apprit [ch. X\ 2] que ses frères étaient inquiétés par les peuples voisins et que l'œuvre de la construction du temple était sérieusement entravée. Après avoir servi, autant qu'il dépendit de lui, ses compatriotes auprès du roi, il attendit à Babylone ou à Suse la fin de ses jours (XII, 13).
On ignore les circonstances de sa mort. Quelques-uns disent qu'il mourut à Babylone où il aurait été enterré (Pseudo-Epiphane). Aboulfaradj assure qu'il finit ses jours à Suse. Benjamin de Tudèle, rabbin et voyageur espagnol du douzième siècle dit,
dans son livre intitulé Massahot (Excursions), ouvrage assaisonné de beaucoup de fables, que Suse comptait, à Fépoque où il s'y trouvait sept mille Juifs, et quatorze synagogues, «devant l'une desquelles est le tombeau de Daniel » (ch. XV). Il faut reconnaître, du reste, que les habitants de ce pays y montrent encore aujourd'hui au voyageur le tombeau de notre prophète et qu'ils regardent ce grand homme comme un des plus grands satrapes de la Babylonie et de la Perse, comme le vice-roi de la Susiane sous Cyrus (1). Sans doute cette tradition locale ne suffit pas pour prouver que ce tombeau est vraiment celui de Daniel ; et nous n'affirmons pas qu'elle certifie le fait ; mais nous pensons qu'elle n'a rien d'incroyable. Rien ne motive le mépris de Lengerke et des rationalistes à ce sujet, car il faut avouer que, jusqu'ici, personne n'a prouvé que cette tradition soit mensongère (2).
(1) Pour le tombeau de Daniel, voy. Flandin et Coste : Voyage en Perse, planches gr. in-fol.
(2). Tout récemment (1884), M. Dieulafoy et quelques autres explorateurs français, arrivés à Suse, ont eu des démêlés au sujet de ce tombeau, avec des habitants de Dizfoul. Ces Susiens croyaient que nos compatriotes venaient voler le corps du prophète Daniel, qu'ils croient enseveli, toutprèsde là, dans un tombeau devenu un des lieux de pèlerinage les plus fréquentés de l'Orient. On se réunit dans les mosquées et la guerre aux infidèles fut déclarée. Le lendemain, une bande de huit cents hommes, armés jusqu'aux dents, quittait la ville et s'avançait vers le tombeau de Daniel. Toutefois, le cheik Mohammed-Tahïr, auquel les explorateurs avaient été recommandés et qui en avait accepté des cadeaux, s'émut de la gravité de cette démonstration, fit monter immédiatement ses fils à cheval et leur ordonna de faire rentrer sans délai les Dizfoulis. Les négociations furent très laborieuses entre les chefs de la bande, arrivés au paroxysme de l'exaltation religieuse, et les fils du cheick. Ces derniers ne réussirent à l'arrêter qu'en annonçant que les mollahs les plus vénérés se rendraient à Suse auprès des Français pour examiner leurs travaux et constater l'état du tombeau de Daniel. Si leur rapport était défavorable, Mohammed-Tahïr se mettrait lui-même à la tête des Dizfoulis pour chasser les Français. Sur ces paroles, la troupe rentra en ville. L'inspection des mollahs eut lieu, et quand il fut bien établi que la mission n'en voulait point au corps de Daniel, on laissa les Français poursuivre les fouilles. Les instigateurs du mouvement ne se tinrent point cependant pour battus -, ils continuèrent àexciter la population et firent signer une pétition où le séjour des Français dans la Susiane était représenté comme un danger permanent pour le pays, ces infidèles devant attirer sur les habitants la vengeance divine. Le gouverneur de l'Arabistan transmit la pétition
Caractère de Daniel. — En jetant un simple coup d'œil sur le livre, on ne peut s'empêcher de reconnaître de prime abord que Daniel avait un amour sincère de la loi de Dieu, une grande fermeté et une intégrité à toute épreuve. Quelques épisodes de son histoire montrent assez tout ce que cet esprit supérieur, cette intelligence d'élite, contenait de force, de résolution et de haute résignation morale. Sa piété, qui a au plus haut degré le caractère biblique, se manifeste dans tous les rapports avec Dieu, et il serait difficile de trouver des spécimens de la plus saine vie morale, supérieurs à ceux que nous offre la conduite de Daniel. Au profond sentiment d'une ardente piété et d'une humilité profonde se joint un caractère riche de conscience et inflexible, que la crainte des hommes n'arrête pas lorsque l'honneur de Dieu ou la voix du devoir commande d'agir ou de parler.
Daniel fut un des principaux ministres de Nabuchodonosor et il se trouva pendant plus de 70 ans, en contact avec les nobles et avec les sages de la Babylonie. On le trouve toujours sagace, éclairé, indépendant, sans peur. Voyez-le, lorsque, encore jeune, il interprète à Nabuchodonosor le songe qui lui dévoile la succession des empires ; voyez-le devant Balthasar et ses mille convives, lorsqu'il leur annonce les jugements de Dieu, au moment où la main invisible et terrible vient d'écrire sur le mur le jugement du tyran débauché et impie. Tel vous le trouverez dans toutes les circonstances.
Aussi ne suffit-il pas de reconnaître que Daniel ne fut pas un homme ordinaire. Tout concourt pour nous prouver qu'il eut au plus haut degré ce qui caractérise, dans les annales des nations, les grandes figures historiques. Ce mortel dont la voix puissante maîtrisa les coeurs et les entraîna souvent dans les voies de la justice et de la vérité, ne fut pas seulement l'expression vivante d'une époque , il fut un de ces hommes que la Providence fait naître dans les moments critiques, comme pour retenir la société ébranlée, et l'empêcher d'aller se briser dans l'abîme que les passions, l'erreur ou l'ignorance ont creusé sous ses pas.
au gouvernement persan qui, impuissant à réprimer ces passions religieuses, résolut de retirer à M. Dieulafoy ses firmans. Des négociations officielles s'engagèrent entre Téhéran et Paris, et le sah, sur les instances réitérées de notre ministre, consentit au séjour de la mission à Suse, mais en déclinant toute responsabilité en cas de massacre. Un compromis intervint; le sah maintint les firmans, et la mission s'engagea à quitter la Susiane en 1886, avant le retour du pèlerinage au tombeau de Daniel.
C'est par là que la mémoire de Daniel est immortelle, et que quelques traits de sa vie suffisent pour attacher à son nom l'intérêt le plus vif et le plus puissant.
Mission de Daniel. — Dieu avait de grands desseins sur le jeune captif : Il ne le destinait pas seulement à prendre part à divers événements mémorables qui allaient se passer dans l'empire babylonien; il voulait surtout en faire son représentant et son vengeur auprès des rois dont il avait fait les instruments de l'asservissement de son peuple. Daniel à la cour des rois de Babylone et dans une situation analogue à celle de Joseph en Egypte, eut pour mission spéciale de fortifier dans leur foi, par des miracles et des prophéties, les Juifs opprimés, d'exalter le vrai Dieu, de confondre la prétendue sagesse des sages du paganisme, de maintenir et d'élucider les promesses messianiques.
Aussi, pour que Daniel put accomplir dignement la mission divine qui lui était réservée, l'Esprit de sagesse et d'intelligence lui communiqua de vives lumières et le comble de dons extraordinaires [ch. I, 17-20] (1).
Daniel protecteur du peuple de Dieu.— Ces dons motivèrent le crédit dont il jouit auprès des maîtres de l'Asie et dont il se servit pour soutenir ses corréligionnaires pendant la grande épreuve de l'exil. Il ne faut pas oublier, en effet, que la nation juive se trouvait à cette époque dans une situation extraordinaire. Ce peuple, tant de fois puni et jamais corrigé, avait été traîné en captivité sur les rives de l'Euphrate. La nation dépositaire des promesses faites à Abraham se trouva dans un état d'opression qui paraissait incompatible avec ces promesses. Cette conduite de Dieu était étonnante et semblait propre à scandaliser le peuple élu. Sans doute, il y avait des raisons sur lesquelles elle
(1) On comprendra mieux la mission de Daniel lorsqu'on aura fait une analyse profonde et sérieuse de la mission du peuple élu dans la haute Asie et dans tout l'Orient, à l'époque des déportations des royaumes d'Israël et de Juda. Nous aurions volontiers cédé aux entraînements de cette féconde et importante question , car nous sommes persuadé qu'il serait très profitable d'en poursuivre l'étude, à cause des perspectives qu'elle ouvre sur la mission de Daniel. Mais nous ne voulons pas déflorer ici un si beau sujet par une page hâtive, et nous nous bornons à revendiquer, en passant, pour les Juifs dispersés l'honneur d'avoir été les missionnaires et les promoteurs d'un mouvement monothéiste et messianique, par lequel
Dieu d'Abraham voulut exciter les désirs des peuples de l'Orient vers la Vérité libératrice.
était appuyée. On a pu très bien comprendre par la suite que le Très-Haut s'était servi du roi de Babylone pour punir les prévarications de ce peuple et pour faire éclater sa toute puissance auprès des Gentils : nous voyons très bien aujourd'hui que la déportation des Juifs en Chaldée est un des événements dans lesquels Dieu a fait éclater sa justice, sa puissance, sa sagesse, la profondeur de ses voies, sa fidélité à ses promesses, et son attention à confondre les préjugés des hommes et leur fausse sagesse. Lorsque le temps qu'il avait prescrit à l'humiliation d'Israël (70 ans) fut accompli, les hommes purent voir qu'elle était la force des promesses que l'état où était le peuple vaincu avait pu faire regarder comme anéanties et comme n'ayant aucun effet. Les Juifs, en particulier, comprirent combien ils avaient eu raison de mettre ces promesses au-dessus de toutes les apparences humaines, qui portaient à en regarder l'exécution comme impossible.
Mais en attendant le jour de la délivrance et pendant toute la durée de l'épreuve, les Juifs étaient en butte à toutes les tentations. Que pouvaiet-ils penser de la croyance de leurs pères à une alliance qui faisait d'eux le peuple privilégié et comme le patrimoine de l'Eternel. Evidemment, la foi des Juifs courait les plus graves dangers; jamais le désespoir ne parut plus motivé qu'au moment où ils virent les ruines du temple de Jéhovah et ie leur patrie.
C'est alors que la Providence divine, qui veillait sur les restes infortunés de son peuple, voulut que Daniel fut élevé aux premières places de l'empire chaldéen. 11 s'agissait d'en faire un protecteur du peuple oprimé, un instrument de Dieu qui s'obs-r tinait à veiller sur son peuple, à le garder, à le sauver. Daniel eut donc le pouvoir prophétique qui servit à lui attirer l'estime, l'admiration et un grand crédit auprès de Nabuchodonosor et de tes successeurs. La réputation de sagesse et d'intelligence faite à l'enfant d'Abraham devaijt le maintenir dans une situation qui lui permettait d'être utile à ses frères, de sorte que les nouveaux souverains ne changèrent pas de politique à l'égard des Juifs et ne cherchèrent pas à les opprimer davantage. Il s'y trouvait encore lorsque Cyrus s'empara de Babylone et il s'était main- ;enu à un poste qui lui permit d'être utile à ses compatriotes et de contribuer à obtenir le décret de la liberté. Mêlé intimement à toute l'histoire de Babylone pendant la captivité, cet exilé a exercé sur des événements graves qui se sont déroulés à cette époque, une influence morale et politique effective et, on
2b INTRODUCTION
peut le dire, déterminante. Il put adoucir le sort des malheureux captifs. Les juifs, en exil, avaient conservé leurs coutumes, leurs usages, leurs juges. Mais que de fois Daniel n'eut-il pas à intervenir comme il le fit à l'égard de la chaste Susanne! On le voit préoccupé de procurer à ses trois amis des situations importantes dans le gouvernement de la Babylonie ; et l'on comprend qu'il put ainsi venir en aide à de nombreux captifs. Au milieu des honneurs dont il jouissait à la cour, le prophète restait attaché à son peuple du plus profond de son cœur ; il fait paraître dans toute sa conduite cet amour pour les restes de sa nation, dont saint Paul nous montre en lui-même un trait profond dans son Epître aux Romains (ch. IX). Il suffît de relire la prière de Daniel, au neuvième chapitre [4-19], pour comprendre à quel point il souffrait des souffrances d'Israël et vivait de ses espérances.
Il est facile de voir que la situation des Juifs en exil et dispersés dans la Babylonie et dans les provinces voisines, se trouva souvent à la merci des fonctionnaires royaux ; les déportés furent souvent exposés aux injures, aux dénis de justice et à des actes de sévérité sans nombre. Mais en lisant le livre de Daniel nous comprenons très bien que le Dieu terrible est aussi le Dieu clément. Le récit du prophète nous laisse, en effet, suffisamment entrevoir que ce dut être une grande consolatioa pour les déportés de voir un de leurs compatriotes élevé à ua des plus importants emplois de la cour. L'élévation des trois amis du prophète n'est pas non plus mentionnée sans motif. Daniel et ses trois compagnons étaient chargés d'une partie ds l'administration de la province de Babylone. Dans cette haut3 situation ont-ils pu s'empêcher de venir en aide à leurs frères? N'ont-ils pas dû, sans exciter des soupçons et la désapprobation du roi, modérer les sévérités auxquelles les exilés étaient exposés, et alléger le joug qui pesait sur eux. Evidemment, Dieii qui, après avoir châtié son peuple, voulait le ramener dans la Palestine, a voulu intervenir, comme nous l'apprend Daniel : il a disposé les événements de telle sorte que les Juifs vécussent; traquillement jusqu'au jour marqué, et il a pris des mesures pour les préserver des outrages et des injustices, du moins dans un grand nombre de cas (<).
(1) Sans doute l'exil fut toujours un exil et le châtiment, quoiqiH mitigé bien des fois, n'en fut pas moins douloureux. Beaucoup d« déportés avaient d'ailleurs souffert par suite des guerres et des
Influence morale de Daniel sur les Déportés. — Après la prise de Jérusalem, les captifs de la Babylonie devinrent comme le corps de la nation juive. Or, il était de la plus haute importance de leur faire comprendre le but de l'épreuve et de les faire entrer dans le plan de Dieu. C'est pour les guider que Daniel leur fut donné comme un modèle de sainteté et qu'il fut proposé comme tel à tous les Juifs dispersés dans la Chaldée, l'Assyrie, la Médie, la Perse et les autres contrées de l'Orient. Daniel nous apparaît comme un héros personnifiant toutes les aspirations des vrais serviteurs de Dieu, comme une colonne de feu qui guide les Israélites dans les ténèbres du polythéisme.
Assujetti à une nation païenne, le peuple de Dieu ne pouvait qu'être souvent poussé vers des pratiques superstitieuses et idolâtriques. Il dut y avoir des enfants de Jacob chez lesquels la foi au vrai Dieu fut chancelante (1).
C'est pourquoi l'éternel montra aux captifs les figures lumineuses de Daniel et de ses trois amis. Tantôt, les tribus dispersées apprenaient que Dieu avait protégé ces trois fidèles serviteurs qui, dès leur entrée à la cour, s'étaient adressés à lui avec ferveur (ch. I et II) ; tantôt elles admiraient les voies de Dieu dans la justification de Susanne (ch. I bis), et tantôt elles voyaient, par l'exemple de Daniel et de ses compagnons, que, si les saints ont a souffrir dans ce monde à cause de leur fidélité à Dieu, le Tout-Puissant est néanmoins toujours près d'eux et se manifeste au moment où ils sont sur le point de périr (ch. III, V bis et VI).
Elevé à une des plus hautes dignités de l'Etat, Daniel fut surruines amenées par le siège de Jérusalem. Le psaume (CXXX VI) Super flumina Babylonis et le psaume CXXV nous ont conservé l'expression de la douleur et de l'angoisse éprouvées par le peuple de la promesse. Mais il n'en est pas moins vrai que, après l'avoir transporté sur les rivages des fleuves et des canaux de la Chaldée, Dieu lui accorda des adoucissements.
(1) Beaucoup de déportés ne pouvaient manquer, en effet, d'être émerveillés en contemplant les splendeurs de Babylone. Les représentations symboliques et les bas-reliefs qui revoient le jour depuis quelques années, devaient agir sur leur esprit. Ézéchiel nous représente très bien une fraction considérable de la nation juive regardant « ces hommes peints sur les murailles, ces sculptures des Chaldéen8 coloriées, ces guerriers ceints du baudrier autour des reins avec une tiare de diverses couleurs sur la tête, tous semblables à des princes, tous ces chaldéens, fils de Babylone, » et s'éprenant pour eux d'un violent amour » (ch. XXIII, 14-16).
tout un des consolateurs et des prophètes des opprimés. Il eut pour mission de veiller à la conservation de la foi monothéiste et de fortifier ses frères au milieu des dangers que faisait courir à leur foi leur mélange avec les païens. Dès le début de la captivité, il montra que la loi mosaïque était obligatoire quant aux prescriptions qui pouvaient s'accomplir hors de la Judée : il savait que la conservation de la vraie religion était étroitement attachée au mosaïsme jusqu'à la venue du Messie. Il consola tout particulièrement ce peuple, châtié et humilié, en faisant briller à ses yeux les espérances messianiques.
En travaillant ainsi à maintenir le feu sacré de la vraie religion, Daniel s'employa à justifier les voies de Dieu et à empêcher le peuple élu d'oublier la mission que lui enseignait sans relâche la voix de Moïse et des prophètes, savoir l'adoration d'un Dieu un et immatériel. Le saint déporté s'appliqua aussi à exciter les Juifs à s'humilier devant Dieu et à reconnaître, dans les grandes épreuves qu'ils subissaient, le juste châtiment de leurs prévarications. Les sentiments de Daniel à ce sujet sont suffisamment indiqués dans sa confession (IX, 4-4 9) et dans la prière d'Azarias (III, 26-45). Ces lignes nous font connaître l'esprit que Daniel travaillait à communiquer à ses compatriotes. Il devait les amener ainsi à faire une étude sérieuse de la conduite de Dieu sur son peuple, et à reconnaître une justice et une sagesse infinie de la part de ce souverain arbitre de toutes choses dans l'état auquel ils étaient réduits. C'est dans ces sentiments qu'ils accomplirent à la lettre cette prédiction d'Osée : « Dans l'excès de leur affliction, ils se hâteront d'avoir recours à moi : Venez, diront-ils, retournons au Seigneur, parce que c'est luimême qui nous a faits captifs, et qui nous délivrera-, qui nous a blessés, et qui nous guérira » (VI, 1, 2) (1).
(ï) C'est aussi pour consoler les victimes de la colère de Nabucho donosor, pour secourir les enfants d'Israël qui s'étaient réfugiés en Egypte, pour les ramener à Dieu, les prémunir contre les séductions du polythéisme et les aider à sauvegarder leur foi, que Jérëmie préféra l'exil sur les bords du Nil au séjour de la Palestine ou de la Babylonie.
De son côté, Ezéchiel faisait entendre la voix du Très-Haut dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, et elle retentissait dans tous les lieux où il y avait des enfants d'Israël.
Parmi les hommes inspirés de Dieu qui consolèrent leurs frères captifs sur une terre ennemie et célébrèrent, dans leurs écrits, la puissance divine, nous devons compter aussi le prophète Baruch qui, dans un style animé et poétique, s'efforça de prémunir ses con-
MISSION DE DANIEL 2y
Daniel chargé de glorifier le vrai Dieu chez les Babyloniens.
— Au fond, la mission de Daniel avait pour but principal de maintenir en honneur la religion de Jéhovah ou de glorifier le vrai Dieu dans un empire païen. Il fut chargé de faire adorer à Babylone le Dieu d'Abraham, et d'attester, dans le milieu même où le polythéisme jouissait de la puissance la plus exorbitante, la supériorité de ce Dieu sur tous les prétendus dieux de la Chaldée. Il était d'autant plus nécessaire de proclamer très haut la Divinité absolue de Jéhovah que les vainqueurs d'Israël attribuaient leurs victoires à la supériorité de leurs dieux sur les dieux des vaincus (1). La déportation des Juifs était donc considérée tout à la fois comme une ignominie pour le peuple de Dieu et comme une défaite de Jéhovah. Nabuchodonosor n'avait pas pu emporter la statue de ce Dieu à Babylone, mais les vases de son temple, captifs dans le palais du roi, indiquaient assez son abaissement et son humiliation. On aurait dû comprendre, d'ailleurs, que l'époque de la captivité d'Israël fut un temps d'une profonde agitation religieuse des esprits. Dans les victoires de Nabuchodonosor sur les Juifs, la question religieuse occupait la première place : Jéhovah était vaincu, et Jéhovah vaincu était, comme le sera un jour le Messie crucifié, un « scandale » aux Juifs et aux Gentils. Les fils de Jacob ne pouvaient plus dire : « Qui est
citoyens contre les pièges de l'idolâtrie, crayonna, de main de maître, les ridicules du culte païen et la vanité de leurs idoles, et insista sur ce conseil : « Ne craignez point ces dieux... Quand vous les apercevrez entourés d'une foule d'adorateurs, dites au fond de vos cœurs : c'est vous seul, Seigneur, qu'il faut adorer. »
(1) Achaz, roi de Juda, voyant le triomphe de l'armée assyrienne en Samarie et cédant au préjugé de toute l'Asie qui attribuait cette supériorité de puissance aux dieux redoutables qui procuraient à Ninive de telles victoires, bouleversa l'ordonnance du temple et y fît brûler des parfums au soleil, à la lune et à toute l'armée des cieux.
La même croyance dans la puissance des dieux assyriens se retrouve dans les paroles prononcées, au nom de Sennachérib, par les envoyés de ce prince à Ezéchias. « N'écoutez pas Ezéchias -, il vous trompe en vous disant : Jéhovah nous sauvera. Les dieux des nations ont-ils sauvé leurs pays de la main du roi d'Assur? Où est le dieu d'Hamath et le dieu d'Arpad? Où est le dieu de Sepharvaïm, d'Ana et d'Ava ? Ont-ils délivré Samarie de ma main ? Où sont parmi tous les dieux d-îs nations ceux qui ont sauvé leur pays de ma main, pour que Jéhovah sauve Jérusalem? » Rois, IV, XVIII, 32-35, Ce sont lu des pensées qui se reproduisent sans cesse dans les inscriptions assyriennes.
comme toi parmi les dieux, ô Eternel? » (Exode, XXV, II). Alors la puissance du monde ne songe qu'à se glorifier ellemême ; Nabuchodonosor veut qu'on rende hommage à sa statue et il se met à la place du Dieu vivant. Plus tard, Daniel nous représente ce roi (ch. IV) comme se glorifiant de sa grandeur et de sa puissance. Mais il y a au fond une apothéose que Daniel indique brièvement en s'efforçant d'inculquer à ce monarque orgueilleux la notion de sa dépendance et en lui rappelant que c'est le Très-Haut qui a la domination sur le royaume des hommes. Le roi Balthasar se met aussi en opposition formelle contre l'Eternel : il se divinise et il prend le nom de « fils de Mérodach 3) (Evil-Mérodach) ou de fils du dieu national des Babyloniens., dont il suppose sans doute que Nabuchodonosor son père était une incarnation. Mais il outragea, d'une façon plus précise, le vrai Dieu en se donnant pour ce vrai Dieu lui-même et eu faisant servir à son usage les vases sacrés du temple de Jérusalem. Darius le Mède, roi bien intentionné mais faible, que des conspirateurs avaient assis sur le trône, après le meurtre de Balthasar (Evilmérodach), porte un décret d'après lequel on ne pourra prier, adorer que lui pendant un mois. C'est là le crime des rois de Babylone : ils ont voulu s'élever au-dessus de Dieu ; ils se sont fait adorer comme étant le Dieu suprême ; ils ont voulu prendre sur leurs sujets la place de Dieu. C'est le reproche que Daniel fait à Balthasar devenu Evilmérodach (ch. V, 23) : « Tu t'es élevé au-dessus de Dieu... -, » le prophète ne dit pas seulement : « Tu t'es élevé contre Dieu, » mais bien « au-dessus de Dieu. »
Ainsi Jéhovah passait pour un dieu vaincu ; il était placé audessous de ces divinités du polythéisme qui scandalisaient, par les débordements de leur conduite, les âmes droites, et qui cachaient, sous des dehors brillants, un vide profond.
Nous ne saurions, dès lors, être étonnés que Dieu ait placé Daniel à la cour de ces rois, devenus des idoles, comme un témoin de sa puissance et de sa sagesse. C'est, en effet, pour manifester avec éclat aux yeux des païens et des enfants d'Israël ses attributs divins, que Jéhovah voulut les faire attester par les rois mêmes qui régnaient à Babylone pendant l'exil. C'est pourquoi nous voyons dans les six épisodes qui forment les chapitre II, III, IV, V, V bis et VI, que Daniel est sans cesse amené à mettre en relief cette vérité : « Jéhovah est le Dieu Très- Haut. » D'où les hommes qui étaient en état de raisonner pouvaient aisément conclure que tous les êtres qui usurpaient ce
nom de « Dieu » n'étaient que de vaines idoles (1). Sous ce rapport, l'influence de Daniel sur Nabuchodonosor se manifeste en deux circonstances où ce roi fut amené à reconnaître la puissance souveraine du dieu d'Israël. Après l'explication que le prophète donna du songe de la statue, le roi de Babylone, plein d'admiration^ se vit contraint de proclamer que « le Dieu de Daniel est vraiment le Dieu des dieux » (II, 47). Puis, lorsqu'il eut subi les humiliations que son orgueil méritait et que la main du Très-Haut lui avait réservées, le fier monarque, se ressouvenant des prédictions de Daniel, se prosterna devant le Dieu tout-puissant, lui rendit gloire et promulga une ordonnance ayant pour but d'enjoindre le respect et l'adoration dus à ce Dieu (IV, 1-4). Nabuchodonosor avait été amené à émettre un décret semblable à la vue du miracle qui préserva les trois fonctionnaires hébreux dans la fournaise (III, 96). On put voir de la sorte que Dieu avait exaucé la prière d'Azarias qui s'écriait, au milieu des flammes, à propos de ceux qui maltraitaient les saints du Très-Haut : « Qu'ils sachent que c'est toi seul qui es le Seigneur, le seul Dieu et le Roi de gloire sur toute le terre » (v. 45). Comme le Pharaon d'Egypte, le roi de Babylone avait osé dire : « Qui est l'Eternel?... Je ne connais pas l'Eternel. » Mais l'orgueilleux despote des bords du Nil eut bientôt appris qu'il avait affaire à plus fort et plus puissant que lui. Sur les bords de l'Euphrate, Dieu ne recourut pas aux mêmes moyens, mais il sut tout aussi bien humilier le roi de Babylone et le forcer à reconnaître les droits du Tout-Puissant.
Ce fut aussi pour marquer la souveraineté de ce Dieu que le roi Balthasar, enflé par l'orgueil et la vaine gloire, ayant voulu célébrer son apothéose, une main vengeresse traça sur le mur de la salle du festin des caractères que personne ne sut expliquer et que, par l'inspiration de son Dieu, Daniel interpréta, en annonçant avec courage au prince impie et profanateur que son règne était fini. Darius le Mède auquel Daniel fit comprendre la vanité des dieux babyloniens (ch. V bis ou XIV), fut amené à publier un édit [VI, 25-27] et à reconnaître la supériorité du Dieu du prophète juif (cfr. V bis, 42). C'est aussi pour s'affirmer hautement aux yeux des païens que ce vrai Dieu, qui
(1) Dans le même but, Ezéchiel, à la même époque, répète, presque à chaque page de ses prophéties, cette parole mémorable : « Vous saurez... les Gentils sauront que je suis vraiment Jéhovah, votre Dieu, le seul Dieu » [VI, 7, 10, etc.].
avait préservé des flammes les trois fonctionnaires hébreux fidèles à sa loi, sauva Daniel dans la fosse aux lions.
Le grand prophète du Dieu vivant arrive aussi au même résultat en découvrant la vanité des idoles de Bel et du Dragon (ch. V bis) et en traitant avec un souverain mépris les dieux de Balthasar (ch, V, 4, 23). Ce jugement sur les faux dieux et sur la divinité du seul Dieu d'Israël indiquait assez que le polythéisme n'était que fausseté, que ses dieux n'étaient pas puissants et qu'on n'avait rien à en redouter.
Cette vérité semblait toutefois contredite par les faits. De nombreux Juifs devaient se dire : Si notre Dieu était plus puissant que Mérodach, il ne nous aurait pas abandonnés : il n'aurait pas laissé dévaster sa ville et son temple ; il n'aurait pas donné aux ennemis de son peuple, à ses propres ennemis, la victoire, la richesse et tous les biens de ce monde !
On comprend très bien aussi, d'un autre côté, que les païens, à la vue de la catastrophe de Jérusalem et des victoires de Nabuchodonosor, aient témoigné du mépris pour le Dieu de la nation hébraïque : ils devaient, d'après leur théorie, attribuer la défaite de ce peuple à l'impuissance de son Dieu.
Daniel met en lumière cette opinion répandue chez les peuples témoins des défaites successives des Juifs. De leur côté, Jérémie et Ezéchiel ne manquent pas non plus de faire allusion aux moqueries des Gentils incapables de s'expliquer autrement le châtiment de la captivité et de la destruction de la Cité sainte.
C'est pour combattre cette interprétation que Dieu voulut intervenir et faire des miracles pendant la captivité de son peuple.
Déjà, Isaïe, Jérémie etHabacuc avaient répondu à cette objection en prophétisant les conquêtes de Nabuchodonosor et en montrant ce roi comme l'instrument des vengeances de Jéhovah. Il suivait évidemment de là que les victoires de ce roi n'étaient pas l'œuvre de ses faux dieux. Ezéchiel ne manqua pas de faire ressortir aussi cette vérité (VI, 9 ; XII, 15); il montra également que les richesses des Babyloniens sont la récompense des guerres qu'ils ont faites pour exécuter les ordres du vrai Dieu (XXXIX, 18, 20).
C'est pour le même motif que, dès le début de son livre, Daniel déclare que Dieu livra Joachim et une partie des vases du temple à Nabuchodonosor (ch. I, 2) et que partout il montre le vrai Dieu donnant et ôtant les empires, soumettant tout à sa volonté. Il annonce à ce roi la succession des empires et il lui dit clairement que la puissance de Dieu se manifestera de nouveau en
faveur du peuple juif, que ses ennemis seront châtiés, et que « le royaume de ce Dieu Très-Haut » sera fondé par le Messiepromis à ce peuple.
C'est aussi pour affirmer l'action triomphante du vrai Dieu et du judaïsme sur ses ennemis que Daniel fut appelé à confondre les « sages » du paganisme. On comprend dès lors facilement pourquoi Daniel raconte qu'il servit Dieu fidèlement et qu'il en reçut une sagesse extraordinaire, et spécialement « une intelligence des visions et des songes » supérieure à celle des sages babyloniens [4, 4 7-20]. Les dons qu'il a reçus ont pour but d'amener ces sages à rendre hommage au Dieu d'Israël. C'est donc pour nous faire connaître les résultats obtenus, que Daniel raconte divers événements où il se trouva en présence des sages de la Chaldée [II, IV, V]. Une lutte s'établissait ainsi entre la jeligion juive et le polythéisme babylonien. Dans ce combat, la sagesse des devins idolâtres est confondue par celle du pieux serviteur du vrai Dieu et Jéhovah l'emporte sur tous les prétendus dieux de la gentilité.
Ainsi Fhistoire personnelle de Daniel n'apparaît que comme une manifestation de l'action divine dans l'instrument qu'il a choisi pour attester sa puissance et révéler sa présence à son peuple. Les captifs étaient autorisés à dire : Notre Dieu a permis que nous soyons captifs des Gentils, mais il montre, parles miracles qu'il opère dans le prophète Daniel, sa supériorité sur les dieux du paganisme, et il fait voir eD même temps que le peuple vaincu est à ses yeux supérieur à celui qui le tient sous sa domination.
Le ministère de Daniel contribua de la sorte, avec celui de Jérémie et d'Ezéchiel, à maintenir le culte du vrai Dieu et le souvenir de Jérusalem dans l'âme des enfants d'Israël. Il put y avoir des apostats parmi ces déportés, mais le plus grand nombre d'entre eux resta fidèle au culte de Jéhovah.
Bien plus, par sa résistance aux tentations du paganisme, le peuple juif donna une haute idée de lui-même et de son Dieu. Les enfants d'Israël dispersés en Babylonie, en Assyrie, en Médie et en Perse, soutenus par les miracles et par les prophéties de Daniel, purent accomplir la mission qu'ils avaient reçue de préparer les peuples de l'Asie à l'avènement du Messie. La mission que Daniel remplit ainsi auprès des Juifs déportés et auprès des païens, nous donne la clef de sa vie et de son livre.
Mission de Daniel au sujet des espérances messianiques. — C'est surtout en vue de développer et de rectifier ces espérances
que Daniel fut favorisé des inspirations célestes. Nous comprendrons l'opportunité de ces nouvelles révélations pour peu que nous entrions dans les préoccupations du peuple déporté- D'abord, lorsque les païens disaient que Jéhovah était une divinité du second ordre, incapable des grandes actions qui illustraient les divinités auxquelles s'adressaient les hommages suprêmes de leur culte, il était naturel que les Juifs publiassent les pages dans lesquelles les prophètes de leur nation avaient annoncé les événements de la captivité provoqués par Jéhovah lui-même et la venue prochaine d'un Libérateur qui détruirait les divinités nationales des Babyloniens. Déjà Isaïe s'était préoccupé de l'épreuve redoutable que devait subir la nation juive, et il s'était attaché à donner aux futurs déportés des consolations qui devaient leur être si nécessaires : il leur avait montré longtemps à l'avance le chef qui devait mettre un terme à l'exil, l'instrument de Jéhovah, Cyrus (ch. XL-LXVI). Jérémie avait compté les années de la captivité et les Juifs s'imaginaient que, aussitôt après leur retour à Jérusalem, le Rédempteur allait apparaître. Sachant, d'ailleurs, qu'ils étaient les porteurs de l'idée messianique, les exilés n'ont pas manqué de parler des glorieuses destinées qui les attendaient eux et l'humanité tout entière. Ainsi dans cette défaite, le vaincu était encore soutenu par la vivacité de ses espérances : le corps de la nation juive était momentanément détruit; mais son âme vivait encore.
Il ne doit, dès lors, pas paraître étonnant que, à l'époque de la captivité, les espérances messianiques se soient plus expressément développées chez les Juifs et même chez les païens.
Ce réveil du Messianisme est attesté par les prétentions idolàtriques des rois babyloniens et des apothéoses dont nous avons dit un mot. Tous ces rois se supposent une filiation divine. Nabuchodonosor regarde Bel comme son aïeul (ô -ce BîJXoç ô l[kb<z npàyovoç; Eusèb.Prépar. Evang. IX, 41) et Balthasar se donnait pour « Fils du dieu Mérodach. » Darius le Mède se fait adorer et Agradates prend le nom de Cyrus afin de se présenter à ses sujets comme un dieu-soleil. Vers le même temps, après avoir été initiés aux doctrines contenues dans le Ketab ou dans la Bible des enfants d'Israël, d'autres faux Messies (Bouddha, Lao-tse, Zoroastre) se présentent aux peuples de l'Orient sous forme de réformateurs religieux.
Dans cette perturbation des esprits, Dieu suscita Daniel pour être le héraut de la délivrance messianique. Ce prophète fut chargé d'entretenir dans le cœur du peuple élu la foi au Messie
et au futur Royaume de Dieu ; car dans l'état d'humiliation et d'infortune où se trouvaient les enfants de Jacob, cette attente du Messie devait être le principal mobile qui les encouragea et qui les soutint. C'est en vue du Messie qu'ils purent être amenés à la repentance, à la conversion qui devaient les rendre dignes d'entrer dans son royaume. Il n'est donc pas étonnant que, pour favoriser ces heureuses dispositions, Dieu ait voulu, au moment où les épreuves d'Israël se multipliaient, préciser et agrandir l'espérance dont les prophètes avaient été les éloquents organes. Nous comprenons que le Très-Haut ait choisi la période de la captivité pour faire une déclaration solennelle qui servit d'orientation et de boussole à la croyance des Juifs et des païens relative au Messie.
En premier lieu, il voulut réformer les doctrines messianiques altérées par le polythéisme et marquer du sceau de sa réprobation les Rois-dieux du paganisme et les autres faux Messies. C'est dans ce but que Daniel fut chargé de donner des éclaircissements sur la nature même du vrai Messie, d'indiquer le sens ou le but de sa venue [IX, 24], et le genre de royauté qu'il établirait sur la terre.
D'un autre côté, au prophète Daniel était réservée aussi la mission de faire connaître l'époque de l'avènement du Rédempteur du monde. Les prophètes antérieurs à la captivité semblent parfois rapprocher le retour des Juifs à Jérusalem et la venue du Messie. Nous expliquerons au chapitre XII comment et pour quel motif ces deux événements s'unissaient souvent dans les visions prophétiques. Les exilés, peu attentifs aux raisons de cet usage des prophètes qui rapportent tout au Messie, saluaient leur indépendance prochaine comme l'avènement du règne de la justice et de la paix sur la terre. Les païens eux-mêmes avaient été amenés à reconnaître, dans les générations juives de cette époque, le pressentiment des temps nouveaux. Les uns et les autres se trompaient en supposant que le grand avènement de l'Homme-Dieu aurait lieu à bref délai.
Dieu voulut donc fixer les Juifs et les Gentils sur le temps qui devait s'écouler jusqu'à la Rédemption, et révéler certains faits relatifs au rétablissement des Israélites à Jérusalem ; Dieu voulut qu'un rayon prophétique éclairât cette longue période de 500 ans, pendant laquelle Israël devait subir une tourmente qui faillit emporter la nationalité juive et le culte même de Jéhovah. Daniel fut donc chargé d'annoncer l'époque précise de la venue du Messie, et de faire apparaître le doigt de Dieu dans la
période de la domination des puissances terrestres. C'est pourquoi le grand captif prédit la prochaine décadence du premier des quatre grands empires, indique la naissance des trois autres, annonce intelligiblement et décrit cette série de révolutions qui ont précédé et qui ont suivi l'avènement du Messie. Le monde allait poursuivre sa marche vers l'époque messianique, et l'Esprit de Dieu qui avait fixé « le temps favorable » daigna manifester et plus clairement et plus explicitement les faits futurs que sa toute-puissance avait résolu d'accomplir. Daniel fut le prophète des temps postérieurs à l'exil.
Daniel prophète. — Nous prenons ici le nom de « prophète » comme désignant un homme qui a annoncé aux hommes des révélations reçues de Dieu. Le prophète est un homme inspiré de Dieu, un homme qui a vu des choses futures comme si elles étaient présentes ou qui a entendu des paroles au moyen des-, quelles Dieu lui a ré vêlé quelques-uns de ses secrets. (Voy. ch. II § VII, la réfutation des objections relatives au prophétisme.)
Or, il suffit d'avoir des jeux pour constater que l'auteur de ce livre est un prophète, s'il a écrit avant les événements qui s'y trouvent prédits. Nous prouverons plus loin que ce livre de Daniel est authentique et qu'il date d'une époque bien antérieure aux événements qu'il décrit.
D'ailleurs, nous trouvons déjà une preuve d'authenticité dans le titre même de « prophète » que toute l'antiquité juive et chrétienne a reconnu à Daniel. C'est ce Daniel, vivant à la cour des rois de Babylone, quelle a toujours tenu comme auteur du livre qui porte son nom. Les Juifs ont toujours regardé ce livre comme dicté par le saint Esprit, et ils l'ont placé dans le Canon de leurs saints livres longtemps avant l'accomplissement des prophéties qui s'y trouvent (voy. ch. II, § IX).
Daniel a toujours été compté par les Juifs au nombre des plus célèbres prophètes. Josèphe qui était prêtre et versé dans la connaissance des saintes Ecritures et des traditions de son peuple, semble préférer Daniel à tous les autres prophètes. Et sur ce point, il est un témoin irrécusable de la foi des Juifs de son temps. Voici le jugement motivé qu'il porte sur Daniel : « Je crois devoir m'étendre ici sur le mérite de ce grand homme, et en rapporter surtout ce que personne ne saurait s'empêcher d'admirer. Tout fut extraordinaire en lui, comme dans le plus grand des Prophètes. Il fut, pendant sa vie. considéré des rois et honoré des peuples, et il a laissé après sa mort un monument qui ne mourra jamais. Notre nation lit encore aujourd'hui les
Livres qu'il a composés, et leur lecture prouve bieu sensiblement que Dieu se communiquait à lui. Car il ne prédit pas, comme les autres Prophètes, les choses en général qui doivent arriver, mais il marque le temps fixe auquel elles doivent arriver... Il nous a laissé ses prophéties par écrit, et on peut voir combien elles sont exactes et fidèles » (1).
Après avoir donné une analyse de la prophétie relative à la persécution d'Antiochus Epiphane, Josèphe ajoute : « Cela arriva à notre nation sous Antiochus Epiphane, comme ce prophète l'avait vu et l'avait écrit » (2). Parlant, ailleurs, de la profanation du temple par ce roi persécuteur et de la restauration du culte judaïque par Judas Machabée, Josèphe dit : Il arriva de la sorte que la désolation du temple s'accomplit ainsi que Daniel l'avait prédit, 408 ans auparavant; il annonça, en effet, qu'il serait dévasté par les Macédoniens » (3).
Josèphe reconnaît aussi l'accomplissement des oracles de notre prophète au sujet du quatrième empire. « Ce grand prophète, dit-il, a aussi eu connaissance de l'empire de Rome et de l'extrême désolation où il réduirait notre pays. Dieu lui avait rendu toutes ces choses présentes : et il les a laissées par écrit pour confondre l'erreur des Epicuriens qui, au lieu d'adorer sa providence, croient qu'il ne se mêle pas des affaires d'ici-bas ; et que le monde n'est ni conservé ni gouverné par cette suprême Essence, également bienheureuse, incorruptible et toute-puissante, mais qu'il subsiste par lui-même; sans considérer que, si ce qu'ils disent était véritable, on le verrait bientôt périr comme un vaisseau qui n'ayant point de pilote, est battu par
la tempête Il ne faut point de meilleures preuves, que ces
prophéties de Daniel, pour faire rejeter Terreur de ces personnes, qui ne veulent pas que Dieu prenne soin de ce qui se passe sur la terre. Car, si ce qui arrive dans le monde n'arrivait que par hasard, comment se pourrait-il faire que nous vissions toutes ces prophéties s'accomplir? (Hist. des Juifs, liv. X,