C. XI
(1) Aiitiqq.juLc, liv. X, eh. XI, 7.
(2) Ant. juic. liv. X, ch. XI, 7.
(3) Ibid., XII, VII, 6. — Ce chiffre de 408 n'est pas exact. Josèphe a sans doute placé la prophétie de Daniel en 573 avant J.-C. Mais cette année-là Nabuchodonosor était encore sur le trône. La suppression du culte eut lieu en 168 av. J.-C, et la reconsécration du temple en 165.
En disant que ce livre était lu encore de son temps dans les Synagogues, l'historien juif nous indique assez quelle était la valeur de ce livre, puisqu'on ne lisait dans ces assemblées que les seuls livres canoniques ou reconnus comme inspirés de Dieu. Il met d'ailleurs positivement le livre de Daniel dans la classe des « Ecrits sacrés, » des « prophéties » « dont l'accomplissement, dont la vérité, confirmée par des faits, a obligé tout le monde, non seulement à ajouter foi à ses paroles et à l'estimer, mais à croire « qu'il y avait en lui quelque chose de divin. » (Ibid., liv. X, XI, 7).
Le même historien assure — et rien n'autorise à douter de la vérité de sa parole — que le livre de Daniel était tenu pour authentique et pour divin à l'époque des conquêtes d'Alexandre le Grand, auquel le grand sacrificateur fit voir dans les prophéties de Daniel le passage où il était prédit qu'un roi de Javan détruirait l'empire des Perses. Josèphe s'exprime ainsi à ce sujet : « Le souverain pontife (Jaddus) lui fit voir ensuite le Livre de Daniel, dans lequel il était écrit qu'un prince grec détruirait l'empire des Perses ; et lui dit qu'il ne doutait point que ce ne fut de lui que cette prophétie devait s'entendre. Alexandre en témoigna beaucoup de joie, fit le lendemain assembler tout le peuple et lui commanda de lui dire quelles grâces ils désiraient recevoir de lui, etc. » (Hist. des Juifs, liv. XI, c. 8.)
Les rationalistes ont eu beauépiloguer à propos de ce fait, attesté par Josèphe, ils ne sont pas parvenus à infirmer le moins du monde son témoignage (Voy. ch. II, § VI). Après avoir examiné, leurs objections, le lecteur se verra forcé de souscrire au jugement que de Saulcy a si bien exprimé au sujet de ce passage de l'historien juif. « Nous ne savons, dit-il, dans quel but l'on a révoqué en doute l'authenticité du récit que nous venons de reproduire d'après Josèphe, ou plutôt nous ne voulons pas deviner qu'elle a été l'arrière pensée qui a motivé ces dénégations. Nous nous contenterons donc de déclarer nettement que nous avons eu beau chercher, et que nous n'avons pu trouver une seule bonne raison pour douter de la réalité de ce fait intéressant. » (Hist. des Machabées, p. 92)
Le témoignage de Josèphe est confirmé par celui de Jésus- Christ et des apôtres qui, sous ce rapport, nous font connaître aussi la pensée des Juifs sur Daniel à l'époque où le Messie vint au monde. Jésus-Christ s'exprime ainsi [Matth. XXIV, 4 5]: « Quand donc vous verrez que l'abomination de la désolation qui a été prédite par le prophète Daniel sera dans le lieu
saint, etc., » (1). L'abomination de la désolation mentionnée ici par le Sauveur qui cite les paroles de Daniel, ne peut pas être celle qui est prédite au chapitre VIII (vv. 1 1-14) du livre de ce prophète, puis que celle-ci avait eu lieu sous Antiochus Epiphane. Mais le prophète Daniel avait prédit [ch. IX, 27] une autre « abominatiou de la désolation » qui eut lieu lorsque la terre sainte fut profanée par les armées païennes sous les Romains.
Les rabbins n'ont, au fond, jamais refusé à Daniel le titre de prophète. Les Talmudistes lui reconnaissent ce titre expressément et, dans le traité Megilla c. f., Daniel est compté parmi les quarante-huit prophètes de la nation juive. Le rabbin Maïmonide, regardé comme le plus illustre penseur juif du moyenâge, compte Daniel au nombre des prophètes et reconnaît son autorité {More Nebouchîm, liv. II, § 45). Jachides range Daniel avec les autres prophètes. Abarbanel déclare que « Daniel fut établi dans le secret de Dieu et qu'il entendit ses paroles » (sur Dan, p 17, 3). Ce même commentateur donne son assentiment aux rabbins qui, dans le Seder Olam, le comptent parmi les prophètes (ch. XX), et il ajoute : « cela n'est pas dit par voie de métaphore ou improprement , mais en toute vérité et précision. »
Ainsi les Juifs admettent très bien que Daniel est un prophète. A cet égard, la tradition juive n'a jamais varié, et quoi qu'ils aient placé le livre parmi les Hagiographes, ils n'en ont pas moins regardé l'auteur comme un prophète.
Seulement, les Juifs du moyen-âge ne s'expliquant pas pourquoi, dans leurs bibles, le livre de Daniel ne se trouve pas placé à la suite des livres d'Isaïe, de Jérémie et d'Ezéchiel, ont eu recours à des suppositions ineptes. Ils ont prêté à leurs pères des intentions qu'ils n'avaient jamais eues.
Jouant sur le sens du mot nabi qui signifiie aussi « prédicateur, missionnaire, » ils ont prétendu que Daniel n'était pas un prophète, qu'il n'avait pas rempli la fonction de prophète, qu'il n'a pas vécu à la manière des autres prophètes, mais princièrement (ouvas-csuTtxSç, more principum). En un mot, il n'avait pas été un nabi comme les autres! Ainsi, on lit dans le Talmud : « Si Daniel ne fut pas prophète, c'est parce qu'il ne fut pas envoyé à Israël pour l'office de prophète » (Sanhédrin, c. XI, Megill. c. 1). Adoptant cette subtilité enfantine, Maïmonide
(1) Cfr. Marc, XIII, 14.
dit ; « Les Juifs n'admettent pas que Daniel ait été prophète parce qu'il n'a pas vécu à la manière des prophètes, mais à la manière des princes « (More Nebouchîm, II, 35).
Le Taljpiud mentionne, du reste, un mot de rabbin qui réduit cette assertion à sa juste valeur : « Aggëe, Zacharie, Malachie, avaient ceci sur lui qu'ils étaient prophètes et qu'il n'était pas prophète » (1). Expliquant cette assertion, les Talmudistes ajoutent : « Il n'était pas envoyé à Israël pour remplir l'office de prophétie. » Ainsi, ils veulent dire que Daniel n'a pas été un prophète-missionnaire, un prophète officiel, occupant une situation officielle de prophète, et qu'il n'a pas été envoyé, en cette qualité, aux chefs d'Israël et au peuple. Mais le Talmud complète le jugement qui précède en disant : « Il (Daniel) était plus grand qu'eux ^les trois prophètes sus mentionnés), en ce qu'il vit la vision et qu'ils ne la virent pas. » (En Israël in Megilla, f. 144, c, 3). C'est là une allusion à une tradition d'après laquelle ces trois prophètes auraient été les compagnons de Daniel, qui ne furent pas aussi favorisés que lui (ch. X, 7).
Subtilités rabbiniques au sujet de l'inspiration. — L'explication dont nous venons de parler ne parut pas satisfaisante à quelques rabbins. Il s'en trouva donc qui imaginèrent des degrés dans l'inspiration divine et qui essayèrent d'expliquer la place que le livre occupe dans leur Canon, par quelque infériorité au point de vue de l'inspiration. Ils découvrirent « trois degrés d'inspiration » (celui de Moïse qui conversa face à face avec Jéhovah (degré propre à Moïse) ; celui des prophètes proprement dits qui étaient ravis en extase, de telle sorte que leurs facultés corporelles étaient comme paralysées, et leur esprit entièrement guidé par l'influence divine (ce degré se trouve dans les Prophètes dont les écrits constituent ladeuxième partie du canon) -r enfin le degré propre à ceux qui étaient mus, illuminés et guidés, mais qui retenaient l'usage de leurs facultés corporelles et spirituelles (tel était le degré d'inspiration des livres compris dans la catégorie des Ketûbim.)
D'autres rabbins ont même distingué onze degrés de prophétie et ils ont dit que, pour mériter la qualité de prophète, il faut en avoir au moins trois. Ainsi il faut qu'il soit dit que la parole de Dieu a été adressée au prophète, et que la révélation qu'il a reçu en songe, ne soit plus appelée songe. Or, disent-ils, l'une et l'autre de ces conditions manquent à Daniel. Mais ce sont là
(1) Sanhédr. c. XI. Megill., c. 1.
PROPHÉTISME DE DANIRL 41
des règles purement de fantaisie et dépourvues de preuves. Daniel a eu des visions et des révélations comme les autres prophètes. L'idée d'établir des degrés dans l'inspiration des écrivains sacrés est relativement moderne et n'a aucun fondement dans l'antiquité juive : c'est du pur rabbinage. Tous les écrits compris dans le Canon sont inspirés de Dieu.
C'est tout aussi inutilement que d'autres rabbins ont distingué la prophétie par l'esprit de prophétie et la prophétie par le saint Esprit, en reconnaissant toutefois que dans les deux cas les hommes inspirés de la sorte étaient mus par l'Esprit de Dieu. Ainsi ils disent qu'un livre est écrit par la prophétie (SlNTOiO) lorsque le prophète privé de ses sens et de ses forces et ravi en extase voit des visions et entend des voix; tandis qu'un livre est écrit par le saint Esprit uTIpn m*13 lorsque le prophète conserve ses sens, parle comme un autre homme, mais de telle façon cependant que l'Esprit d'En-haut l'excite et lui suggère ce qu'il doit dire. C'est la pensée de Kimchi [Préf. sur les Psaumes) et de Maïmonide (More Nebouchîm, liv. II, c. 45). Mais cette distinction ne repose sur rien de sérieux, et elle ne s'ajuste pas à tous les livres de la Bible, comme l'ont très bien démontré Glassius (Disp. I, in Ps. 110, 8, 45 et suivantes), Fabricius (in partit. Cod. Biblici,c. 5) et Constantin l'Empereur (1).
(1) Ce dernier s'exprime ainsi à ce sujet : Ante omnia de quodam Judœorum errore monendi sunt lectores : quum enim varios Prophetarum gradus constituant isti magistri, Danielem aliosque qui Hagiographorum (quae vocant) authores nobis habentur, proprie Prophetas fuisse negant. Nec ullam aliam rationem speciosam obtendere queunt; quam ad posteriores prophetiae gradus non pertigisse. Verum unde probabunt posteriores demum gradus prophetam propriè dictum constituere ? Deinde unde probabunt, quae Danieli similibusque obtigerunt, minora esse iis, quas in reliquis prophetis agnoscunt? Sane quae Maimonides ipse ad prophetiam requirif, ea in Daniele reperire est : najn parte 2. More Nebuchim, c. 41, f. 119. edit. Ven. p. 1, postquam inter quatuor modos quibus prophetae datam sibi prophetiam enarrant, hos duos prius recensuit : 1. cum sermonem sibi per angelum in somnio vel visione factum dicunt; 2. cum verborum angeli meminerunt, nulla facta de visione vel somnio, in quo loquuti sunt, mentione ; tandem subjicit, quicquid