LÀ MATÉRIALITÉ OU DE L'EFFORT
Un acte n'est pas beau parce qu'il est fort ; le héros n'est pas celui qui l'emporte, mais celui, vaincu ou vainqueur, qui avait un rayon de justice sur son épée.
Un peuple dégage de l'animisme bisexuel qui se concentre sur la personne régnante ; l'entité nationale s'unit également, positive à une reine et passive à un roi.
Il y a une force occulte faite de l'émanation collective qui tend à unifier les individualités d'une époque.
La justice sociale résulte de l'équilibre entre le pauvre et le riche, entre le juge et le citoyen, entre la force et le droit. Il faut que chaque caste renonce à une part de son désir, car il y a antinomie renaissante entre Tops et l'inops.
Nous avons, prenant l'Etat par en bas, établi un Conseil de la Terre et un cahier des besoins pour le paysan ; un conseil de l'Industrie et un cahier des besoins pour l'ouvrier ; un conseil du Commerce et un cahier des besoins pour l'employé ; nous sommes restés dans l'économie domestique de la nation.
Chacune de ses trois branches d'activité a sa prolongation extérieure ; et, à ce propos, il faut signaler une lacune impardonnable de la diplomatie : elle comporte un attaché militaire et ne comporte pas d'attaché agronomique, d'attaché industriel, d'attaché commercial : quelle imbécilité !
Spécialisation, voilà aujourd'hui le nom de la compétence et de l'honnête en toute matière ; mais l'homme du Sceptre ne peut être ni agronome, ni industriel, ni financier, il doit être pensant, c'est-à dire capable de formuler en acte le plus grand nombre de rapports harmonisés.
On peut supposer aisément que chaque section économique tire à soi tout l'avantage, lequel est disputé encore entre le capital et le travail ; il faut donc, dans ce perpétuel conflit d'intérêts aveugles, un homme de méthode faisant un accord raisonnable entre les intérêts; mais comment former cet homme et, s'il existe, le reconnaître?
11 faut, hélas ! que l'élection entre en scène, la forme de Terreur par excellence.
Donc, la terre, la propriété et le travail ayant des représentants, devront faire ensemble, en nombre égal, leur tassement, et élaborer un accord par majorité : mais restera le triple cahier des besoins et à qui le remettra-t-on ? Maintenant que les compétents ont parlé et que les souffrants ont répondu, qui va décider? où sont ces cardinaux de la civilisation et quel en sera le Pape ?
Le marquis de Saint- Yves n'hésite pas à faire juger ensemble, francs-maçons, rabbins, évêques.
L'évêque n'est certes pas cet homme désiré qui formulera en arrêt le plus grand nombre de rapports harmonisés ; c'est un fonctionnaire, un national. Réunir les professeurs de philosophie des facultés, ne donneraient pas les Amphictyons.
Ah ! la difficulté m'épouvante : il faut des êtres compétents et impersonnels, des esprits de généralisation, des cerveaux de synthèse. Entre la Volonté sous les traits de la Propriété, de l'Economie et du Capital, et le Destin sous la triste image de l'ouvrier, du paysan, de l'employé, quelle figure providentielle évoquer !
Si nous procédions pour l'abstraction de la même manière que nous avons fait pour la contingence ? Tous les intérêts ont parlé, tous les in-
téressés ont paru ; la raison pure nous donnerait une précieuse équation morale.
Réunissant des théologiens, des philosophes, des historiens, et les hommes qui, même à tort, passent pour chefs de doctrine, on les instaurera en conseil abstrait : il représenteront le jury dans le débat entre le peuple et la bourgeoisie ; mais la question leur sera posée en thèse. Entre ces deux prétentions, quelle est la justice? Ayant discuté, ils voteront une équation vraiment philosophique.
N'avons-nous pas appris à nous méfier des idéologues? aussi ne donnerons-nous pas à cétte assemblée un président puisé dans son sein. Il nous faut un homme capable de combiner la notion du Destin ou du peuple avec celle de la Volonté ou de la bourgeoisie et avec la Providence ou assentiment du conseil intellectuel.
Monarque, dictateur, président, protecteur, il nous faut un homme, l'homme du Sceptre. Oh ! non pas ce ridicule personnage portant un habit militaire et perdant son temps à amuser le peuple, à parader devant la constitution ; non pas un homme d'exhibition caracolant à des revues du dimanche, abruti de réceptions, de séances et de paroles vaines.
L'homme du Sceptre, comme un jacquemart d'horloge, se montre tous les jours une mi-
nute, à la même heure, au même balcon, pour prouver qu'il vit et veille, et c'est toute la représentation qu'il doit ; il ne recherche pas la popularité, présent en une loge grillée à toutes les assemblées délibérantes, silencieux, caché, impénétrable, pesant dans sa solitude les rapports infinis que Lui présentent ses conseils ; il n'est ni le savant, ni le génie, il est la raison s'efforeant de deviner la Providence et de la manifester ; il est l'être où converge la volonté nationale, il est le confluent des aspirations et le total des lumières. Et ce grand silence et cet isolement sont nécessaires pour que s'incarne en lui la vie générale : toute question lui arrivant documentée, analysée, préparée, il est le balancier qui frappe le décret : c'est plus qu'un roi : c'est le hiérophante social, le Mage au service à la fois de Dieu et d'un peuple.
Car cet homme a lu Machiavel et regrette le temps qu'il y a perdu ) il n'a pas les passions du prince ni du peuple. Ce n'est surtout pas un patriote dans le sens où l'entendent les militaires et les ivrognes; il ne croit pas qu'une injustice profite jamais à un pays ni qu'un crime soit plus permis à une armée qu'à un homme : pour tout dire, c'est le Pape social et partiel, le Vicaire de l'éternelle vérité ; ses décisions ne lèsent jamais
l'étranger; et il cherche le bien du voisin, en même temps que celui delà race dont il dirige la destinée.
Peut-on l'appeler autocrate, alors que son avis dépend de toutes les compétences ? Certes, sa personne doit être inviolable et son autorité absolue.
Au-dessous de lui, prêt à tout, l'exécutif, armée et maréchaussée, attendent l'ordre à exécuter, mais l'ordre précis, exact, écrit et surveillé par un mandataire civil : car tout emploi exécutif implique le socius de la compagnie de Jésus, qui surveille et dénonce.
Au cas de conflit entre sa résolution et le sentiment général, l'homme du Sceptre doit, sauf pour la politique extérieure, ses raisons aux Chambres délibératives, il les doit sous forme écrite, lucide, précise, appuyée, de façon à ce que l'avenir, comme le présent, le puisse juger.
Voilà l'homme du Sceptre, tel que la civilisation véritable le conçoit, voilà le Soter, s'il y a encore un salut.
Il n'a pas de cour, qui le distrairait de sa fonction auguste ; solitaire, et toujours méditant, l'homme du Sceptre ne chasse, ni ne joue, ni ne plaisante. Il pense, sans arrêt, sans intermède, sans parole; ses plaisirs, les voici : les savants viennent tour à tour lui énoncer leurs décou-
vertes, les écrivains lui lire des parties de leur œuvre. Il a sa chapelle où nul ne prêche jamais, il a son théâtre où on ne joue que du sublime, il a son orchestre qui n'exécute que les chefs d'œuvre.
Certes, il ne ressemble pas aux types de l'histoire récente : mystérieux et caché comme les rois de l'Orient, en contact moral avec les plus petits de son peuple, il résume le prestige du Vieux de la montagne et du Saint.
C'est lejuste ténébreux ; il ne connaît que la vraie gloire et la paix seule l'attribue ; il ne rêve que des conquêtes sur les mauvais instincts de l'homme, il sait surtout que toute sa grandeur lui vient de Dieu, et qu'il est une forme par qui la Providence se manifeste.
Cet homme existera le jour où la religion, la science et la raison se réuniront sous un front humain : mais entre cet homme et le trône, il y aura l'abîme infernal ou se collettent les partis, où les passions assassinent la justice.
N'importe, voici le signalement de l'homme du Sceptre. On pourra le reconnaître, s'il paraît.
La conception française du Roi est digne d'un pays qui applaudit la Belle Hélène : les Valois son t de curieux gentilshommes pervers; Louis XIV paraît un magistrat de grande allure et d'une belle application à son rôle qu'il ne comprit
jamais. A force de considérer ses frontières comme les confins du monde, chaque peuple a oublié, dans son infatuation, de juger son roi.
Le roi est le grand pontife social, ou il n'est rien qu'un chef de vanités et d'intérêts ; la royauté paraît un sacerdoce et non pas une simple fonction.
La théocratie serait parfaite en un pays, où le roi seulement serait de nature providentielle.
L'individualité a opéré le salut et la grandeur de l'humanité: les génies et les saints ont été nombreux, évidents, mais y eut-il jamais assemblée de génies ou de saints ?
Bonaparte, qui épuise mes épithètes, ce scandale de toute l'histoire, écoutant tinter un Angélus, s'écrie: «Quelle impression cela ne doit-il pas faire sur les hommes simples et crédules ! Que vos philosophes, vos idéologues répondent à cela !
Il faut une religion au peuple. »
Voilà l'éclatante ignominie de ce caporal empereur. Le peuple, contenu par la nécessité et la force militaire, ne peut produire du désordre que par occasion et à de longs intervalles : torrent qui ravage sans doute, mais torrent et non fleuve. L'homme qui doit être, je ne dis pas religieux, mais sacerdole, c'est l'homme du Sceptre, et ses dérivés, tous ceux qui exercent
une délégation du Pouvoir: car qui donc réprimera le chef, s'il est mauvais ou injuste? et la garantie de la justice, c'est l'idée religieuse. On m'accordera que l'idée de Dieu est la plus haute que nous puissions concevoir : elle communique à tout ce qu'elle touche une souveraine majesté ; et, envisagée comme moteur de la pensée humaine, elle paraît la fugue unique que la philosophie, les lettres, les arts, les sciences et les mœurs ont contrepointée.
Il y a une étroitesse et une discipline un peu militaires dans la dévotion scrupuleuse qui constitue les mœurs religieuses et non la religion. Le Comte de Chambord communiait et, partant, recevait l'absolution ; mais le prêtre qui assumait cette responsabilité n'était pas conscient: chez un roi postulant, ou régnant, l'homme public, avec ses mérites, ou ses fautes, l'emporte incomparablement sur l'homme privé. Henri V était le dernier des hommes, le pire déserteur de ses devoirs; le gentleman-farmer de Frosdorff était bon époux, bon voisin et bon marguillier.
L'un a fait perdre un demi-siècle à la Vérité, à l'Europe et à la France, laissant à l'erreur le temps de s'organiser et de vaincre : l'autre n'a pas eu le plus petit tort envers ses valets.
Il importe peu de savoir ce que pense le bour-
geois, on sait que son intérêt le guide et, partant, qu'il maintiendra Tordre, sous n'importe quelle espèce : il s'agit que le Pouvoir pense juste et que le peuple ne se figure pas penser.
La réduction de l'impôt, les garanties de travail, ne sont pas liées aux divagations qui faussent la théorie.
L'État ne doit être exploité ni par un, ni par plusieurs : il doit distribuer équitablement la satisfaction, afin de créer la solidarité la plus étroite possible entre les castes et même entre les Etats.
Le premier devoir de l'homme du Sceptre sera de sacrifier le commerce à la Paix. Personne, sinon les marchands, n'ont intérêt au Tonkin et ailleurs : toute la partie emporocratique du gouvernement se révèle méprisable ; le protectionnisme est évidemment un attentat contre l'intérêt humain, ainsi que les monopoles d'Etat.
Au lieu d'enrichir l'Etat par l'impôt, il faut enrichir le citoyen par des suppressions d'impôts.
Le libre échange sur trois choses, le vin, le tabac et les allumettes, donnerait vingt sous par jour, soit trois cent soixante francs : le loyer ou à peu près à tous les Français. Tant que l'existence nationale coûtera un milliard, l'existence sociale sera malheureuse.
Mieux que la blessure et la mort, la disci-
pline décime, sans souci, des hommes qui ne coûtent rien à remplacer, la guerre est permanente en Europe : semblable à des défricheurs qui bêchent le fusil en bandoulière, la société dépense trop d'activité et d'or sur sa frontière pour remédier à la situation intérieure.
Voilà pourquoi l'internationalisme de l'ouvrier et le cosmopolitisme du riche sont les voies de salut, si on croit au salut : et l'homme du Sceptre survenant, il devrait en toute matière suivre l'avis le plus international.
La vérité monotone et implacable ne souffre pas de variété dans l'expression, et je le redis encore, le véritable intérêt de tous et de chacun ne peut être que la justice, non pas cette application de la loi aux gens d'une même race, mais l'abstraite justice, sans alliage de nationalité. Jusqu'ici la conception politique a été l'égoïsme politique, depuis l'Arya, fermant ses castes même au génie, jusqu'à la république de 1894, fermant les emplois à tous les catholiques même utiles, même supérieurs.
Bonaparte parlait toujours de sa volonté et par là avouait son indignité; l'homme du Sceptre, étant Fhomme Providentiel, obéit à la Norme, et non à sa vision personnelle.
Désormais, l'avenir de la civilisation dépend de
la déchéance des nationalités. Il faut que la Patrie meure pour que l'humanité vive.
Car chaque Etat actuel est un foyer d'égoïsme, une chaire de pestilence !
Le socialisme ne contient qu'une idée valable, l'entente des races et des États, la destruction de la frontière économique. Cet idéal est beau, il confine à la notion du Saint Empire Dantesque.
Mais le socialisme s'est à peu près perdu en ameutant les castes, en fomentant la guerre intérieure : par cette étourderie il a effrayé l'univers et même, si la frontière dévorait moins d'or et d'activité, la société qu'ils ont menacée entretiendrait la même armée, contre l'anarchie.
CONCORDANCE CATHOLIQUE
ARCANES UNODÉNAIRES