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LA MORT OU DES RENAISSANCES

Ce que tu n'as pas conçu, tu ne le posséderas jamais.

La place refusée à Dieu dans les divers systèmes, c'est Terreur qui la remplit.'

On ne modifie sa fortune qu'aux dépens de son caractère : et pour acquérir le luxe matériel, il faut renoncer au vrai luxe, la personnalité.

Les peuples souffrent, s'affaiblissent, agonisent et meurent, comme les individus. L'être social évolue sous la domination de lois aussi précises que celles qui régissent l'homme pris isolément : il faudrait les formuler et la logique seule y parviendra.

Auguste Comte prétend que la spéculation humaine crut d'abord à la surnaturalité des phénomènes, puis aux abstractions, enfin aux lois de succession et de similitude.

La loi de causalité s'appelle d'abord nécessité ; la seconde, volonté ; l'autre ne saurait être appelée troisième puisqu'elle a précédé les deux autres, qu'elle les concomite, sans cependant pouvoir se manifester, si l'homme n'a pas opéré déjà sa double évolution.

Nous l'avons vu pour le primitif, la première nécessité fut organique, la seconde nécessité animique donna lieu à la volonté. Selon Pythagore, l'avenir est libre dans la double limite que lui fait potentiellement le Passé et, présentement, la Providence.

La Grèce, en comptant depuis TAmphictyonnat, n'a pas douze siècles, dont cinq sous forme républicaine. Sparte, Home et Carthage semblablement.

Fabre d'Olivet a trouvé que la durée moyenne d'un règne en Orient était de trente à quarante ans.

Hérodote a vu les statues de trois cent quarantecinq Pontifes égyptiens. Il est indubitable que la longévité des peuples est un fruit de la théocratie.

De toutes les histoires antérieures à l'ère chrétienne, la plus propre à une étude typique des lois historiques est assurément celle de Home. Ce bourg d'Etrurie en un peu de temps, défait Pyrrhus et ses éléphants, atteint Carthage sur mer, échappe par miracle à Annibal. Lors de la première guerre punique la religion y était déjà de pur décor. Quand Rome eut dévoré l'univers, elle avait contracté une habitude sanglante qu'elle devait bientôt satisfaire sur elle-même.

La nation, comme l'individu, n'est pas maîtresse de se refuser à des passions devenues trop vives et depuis trop longtemps cultivées. Au retour de sa guerre des Gaules, Gésar marcha sur Rome plutôt que sur Pompée, et fut enfin assassiné. Mais vainement le Christ est venu, la morale humaine n'a point avancé. César est resté l'idéal du despote, et dès qu'un peuple possède une armée, il rêve de l'empire romain, cette étonnante entreprise de brigandage : il n'y a pas de morale en histoire , même pour les chrétiens ; la fumée des massacres, l'odeur des grands charniers, éteint chez l'être humain tout ce que la civilisation a pu produire de noble et de bon en lui.

Il y a dans l'homme un animal cruel : n'ai-je pas entendu le grand Rarbey d'Aurevilly regretter de n'être point maréchal. « Quelle sensation,

'disait-il, de conduire une armée au combat .! » Nul doute que cet homme admirable, d'une beauté de caractère sans égale, n'eût été le sectateur d'Odin s'il avait rencontré le Wodan roi des Ases, et non comme Gylfe le suédois qui fut frappé par l'explication des énigmes, mais par son aveugle courage.

On est étonné de voir Fabre d'Olivet accorder autant d'importance historique à Apollonius et à Odin. Les neufs blessures en cercle que se fît le vieux Goth pour mourir, ne signifient pas grand chose : le moindre fanatique Danubien, le dernier des peaux rouges, l'égale.

Après Grotius, Vico, en sa science nouvelle, a beaucoup fait pour la philosophie historique, posant quatre principes : la réalité de la Providence, attestée par l'universalité des religions; la nécessité de socialiser les passions en institutions, mariage, famille, propriété ; la croyance universelle à l'immortalité par la sépulture et Je culte des ancêtres, enfin la permanence universelle de l'état social.

Le système des retours historiques n'est pas satisfaisant ; Herder, plus lucide, déclare qu'au début, i;homme est un bouton dont la fleur doit éclore ailleurs ; l'état présent de l'homme lui paraît le lien qui unit deux mondes.

Mais de cette évidence que le christianisme est l'expression de la plus pure humanité et que son but est de réunir tous les peuples en un seul, et de les former à la fois pour ce monde-ci et pour l'autre, Herder croit au progrès, il croit à l'avènement de la raison sur la terre, il précise cet âge d'or futur; du passé et du présent, il tire la promesse d'un avenir heureux. Herder attendait en 1800, un Charlemagne, annonçant que les Etats fondés sur la conquête disparaîtraient. Avec tout le respect qu'on doit à ce beau génie, l'idée de progrès n'en reste pas moins insupportablement fausse.

L'homme, la race, la nation ont une croissance, un progrès, mais suivis tôt ou tard d'une décadence.

. Parce que les Américains ont assassiné les Peaux-Rouges et les Australiens, et que l'armée française bâtonne les Arabes et l'armée anglaise des Hindous, il n'y a aucun progrès à cela; il y a croissance des extensions métropolitaines : mais ne sait-on pas que tout peuple périra par ses conquêtes et surtout par ses colonies?

Prenons ce siècle à son aurore ; au sortir d'une Révolution pire que toutes les Jacqueries, un Gengis Khan, un Wodan, fait reculer la civilisation de dix-huit siècles, et promène le vol,

le meurtre et le pillage ,dans toute l'Europe.

Ceux qui voient une différence morale entre Alaric, Attila et Bonaparte, sont de simples officiers ou de vulgaires patriotes.

Est-ce que l'assassinat du duc d'Enghien dénote moins de barbarie qu'il n'y en a dans l'âme de Glovis? Quel sar, quel kaiser, quel empereur traita plus indignement la religion que Bonaparte? Il la rétablit pour la domestiquer : il se fît inscrire clans le catéchisme comme le vicaire des Dieux. Comparez les bulletins de la grande Armée et les stèles de victoires assyriennes, la différence est toute entière dans une flatterie du chef à ses brigands, il leur fait partager sa gloire, c'est-à-dire sa honte.

Croyez-vous que les Français à Iéna, à Auerstadt, à Leipzig, à Halle, à Wittemberg, à Lubeck, diffèrent des armées de César, de Cyrus, d'Assourbannpal ?

L'entrée de Napoléon à Madrid et à Moscou n'est-ce pas celle d'un Goth, d'un Alaric?

Les cent trente départements devaient-ils demeurer tels au mépris de toute justice ? N'est-ce pas la brute hissée sur la colonne Vendôme, qui a forcé l'Europe et surtout l'Allemagne à s'armer? Et quand les alliés sont venus délivrer la France et l Univers de la brute Corse, quand

la justice sortit de Waterloo, les moutons pleurèrent le tigre.

L'an 836 après J.-C. le commerce des esclaves existait encore dans les colonies allemandes.

Les réfugiés polonais ne sont-ils pas expulsés de Prusse et d'Autriche? Et les massacres des moines et des prisonniers carlistes à Barcelone! Les Carthaginois ont-ils jamais fait mieux que les Anglais bombardant la Chine, pour avoir repoussé son opium? Les gorges de la Chiffah se souviennent de la magnanimité française.

La guerre de Grimée coûta cent mille hommes. Il serait odieux de ramasser des faits ; l'homme militaire n'a pas changé de César à Napoléon, de Sargon à César, l'homme civique reste identique sous Auguste et sous Napoléon III, parce que l'éducation est antinomistique avec le véritable esprit des sociétés chrétiennes. Le cahier de Técolier, l'image d'un sou, le manuel d'histoire de l'adolescent lui enseignent que le meurtre, le volet le viol commis hors de son pays, et au profit de son pays,sont les trois gradins de toute statue, les bases de la vraie gloire. La loi du plus fort, voilà ce que voit l'enfant comme le jeune homme ; elle règle ce monde et la sentimentalité ne sert pas dans la vie nationale ; on est humain pour ses proches, le reste est ennemi.

Rien ne déprave comme la lecture de l'histoire telle que l'Université de France l'enseigne, et si les classes dirigeantes ne fournissent pas plus à la cour d'assises, c'est assurément parce qu'elles découvrent des moyens légaux pour leurs convoitises. A la Bourse, toute valeur qui monte démesurément retombe ensuite plus bas que son prix d'émission ; ainsi, toute hégémonie qui devient extraordinaire par cela même est condamnée, en vertu d'une loi de physique : la réaction est proportionnelle à l'action. Les grands peuplesont péri par leurs succès même. Considérez les patrons comme des individus et dites-vous bien que l'excès engendre la maladie : il y a une hygiène sociale, une diététique des peuples. Rome a duré cinq siècles et l'empire de Charlemagne et l'Empire d'Alexandre n'ont été que l'aventure d'un homme.

On soulève un poids qu'on ne pourrait porter longtemps, et chaque fois que la statique sociale est violée, il y a ruine. Au premier moment des conquêtes,on ne voit que le laurier ou le bénéfice : mais de quelle pesanteur les pays conquis pèsent sur leur vainqueur ! La première campagne de Chine fut une promenade militaire et l'armée française revint alourdie par sa razzia ; l'Impératrice mit à son cou un collier volé par un officier

comme aurait fait une femme sauvage ; pour cette Espagnole, la race jaune était une variété animale et on pouvait s'orner à ses dépens. Les Zoulous ont vengé le collier du Palais d'Eté sur le fils innocent ;et l'époux qui avait applaudi Offenbach, a dû réfléchir à Sedan que la Providence vengeait les Dieux, et qu'on pouvait être plus dérisoire qu'Agamemnon.

La bourgeoisie, qui fait essayer ses nouvelles cartouches sur des ouvriers portant des branchages pacifiques, a vu son chef poignardé.

Cherchez les fautes quand vous voyez des malheurs dans la vie collective, car la justice est présente, sempiternelle, inéluctable.

Un peuple vit de ses vertus et meurt de ses délits. Athènes ne sut pas temporiser avec les susceptibilités locales de PHellade : la Pologne ne sut guérir son anarchie nobiliaire ; les Vendéens se divisèrent entre eux, et Athènes devint macédonienne, et la Pologne devint russe et la France devint jacobine.

La tempérance est toute la vertu, parce qu'elle est le nom de la durée. Ah ! l'enthousiasme apparaît plus beau et l'excès enivrant et plastique, poétique même : les saints et les génies furent des excessifs.

L'Etat s'appelle l'être moyen : son génie réside à

harmoniser : la paix au dehors, l'ordre au dedans ; voilà sa formule. Mais l'officier veut de l'avancement, l'industriel de l'exportation, le commerce de la protection, la hourgeoisie des emplois, et le peuple des satisfaction de vanité. Dès lors, la guerre devient le bonheur pour deux catégories, le militaire et le négociant ; la bourgeoisie ou l'oligarchie a besoin de prestiges pour amuser le peuple tandis qu'elle le pille ; et ainsi va le cours des choses humaines, quand ni l'expérience, ni la raison, ne s'y peuvent mêler.

Le métaphysicien s'étonnera seulement qu'un tel état de choses puisse durer comme il dure. Le civilisé, en face des lois morales et abstraites, me paraît aussi ingénu qu'un papou, qu'on placerait dans nos mœurs ; il faut cependant qu'il vive, et il agit au petit bonheur de son instinct.

CONCORDANCE CATHOLIQUE

ARCANES TERNO DÉNAIRES

L'être social évolue selon des lois moins perçues, mais aussi certaines que celles régissant l'individu. En politique, le passé s* appelle destin, le présent volonté et V avenir providence. La Norme de causalité a donc trois termes. D'abord V harmonie universelle, qui relie non seulement les individus à l'espèce et la planète au cosmos, mais le cosmos à Dieu. C'est V ordre préétabli, dans lequel l'humanité n'est qu'une modalité de l'être.

Ensuite l'harmonie sérielle qui oblige tous les individus d'une espèce, et les exemplaires d'une race et les habitants d'un lieu: c'est la solidarité seconde ou d'identité qui se concrétise en se différenciant. Enfin, entre ces deux Normes se place la liberté de V homme.

Comme l'harmonie sérielle est plus immédiate, elle offre des succès plus éclatants mais sans durée, tandis

que V harmonie Providentielle donne la durée, si on la suit.

Or, il y a entre le Destin et la Providence, la différence du temps à l'Eternité. On comprend donc que tout Vart politique se réduit à la reconnaissance de la Providence par la volonté. Des théocraties ont duré près de cinq mille ans ; jamais une république n'a duré plus de cinq cents ans : Athènes, Carthage, Rome.

Un peuple comme un individu vit de ses vertus et meurt de ses vices : la tempérance est le nom le plus exact de la vertu ; et les nations périssent toujours sous le poids de leur intempérance ou conquête.

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