LA QUANTITÉ OU DES VARIATIONS
Le bien lui-même, en ce monde de rapports, ne comporte pas d'excès ; nous sommes limités au sens noble corame au bas.
Notre seule faiblesse nous pousse à exagérer une qualité, non pas notre zèle, car l'exagération se détermine par idiosyncrasie.
L^homme supérieur est celui qui, travers le sensible, perçoit l'abstrait.
L'homme se décide par des sentiments mais il est régi par des idées, c'est-à-dire que la volonté de l'homme évolue en perpétuelle option, tandis que la volonté divine ou providence a prévu et pré-voulu, de toute éternité.
Si l'homme civilisé voulait admettre cette fui-
gurante vérité, qu'il y a une science possible dès qu'il y a phénomènes prouvés, que les actions et les réactions de l'homme organique ont leur parallèle dans l'homme moral et leur parabole dans la vie ethnique, la science politique serait constituée en un moment, au moins dans sa méthode : et en science, qui a méthode a tout. Mais l'intellectuel d'ordinaire procède en artiste, cherche l'orginalité au lieu de la vérité, qui, elle, ne saurait en aucun cas étonner ni séduire, non plus que la perfection. Actuellement, très peu d'esthètes admirent Raphaël et les Parques ou le Thésée, sinon par snobisme inconscient : la perfection dans l'art ne frappe pas, et, on l'a répété à tort, les peuples heureux n'ont pas d'histoire; il aurait fallu ajouter, m ilitaire, pour être exact.
« Quand il s'agit du salut de la patrie, il n'y y ni justice, ni injustice, ni pitié, ni cruauté, ni éloge, ni honte ; ce sont là des considérations qu'il faut sacrifier. » Cette immoralité est une niaiserie de Machiavel.
Si le salut peut venir de l'injustice, de la cruauté et de la honte, rien n'existe donc que le fait : retournons à la barbarie, ne soyons pas dupes plus longtemps.
Mais si la justice, la pitié, la gloire ne sont pas
de vains songes de la pensée humaine, le salut ne peut pas s'opérer sans eux.
L'éducation occidentale étant identique à cette affirmation du Florentin, il ne faut espérer ni la paix, tant qu'il y aura un pays plus fort que les autres ; ni l'ordre, tant que l'inégalité fatale de la fortune existera; il faut se résigner ou se ruer, avec les autres.
A écouter les gens de l'heure, la politique serait surtout l'art de l'a propos, la poursuite d'une aspiration. Le bourgeois, comme dit Machiavel, « oublie plutôt la mort de ses parents que la perte de ses biens, » il préfère l'impôt du sang à l'impôt d'argent, il aime de posséder, plus que de vivre.
Le peuple voudrait devenir bourgeois ; à force de le désirer,il conçoit cet avatar comme un droit, et se figure qu'en bousculant la machine sociale une révolution le mettra au-dessus. Garder et prendre, voilà les deux verbes que conjugue la France, à l'ombre des casernes. Personne n'a tort, qu'une troisième personne, insaisissable celle-là, qu'on nomme État. Le seul moyen équitable de rassasier le pauvre et ne pas chauffer le riche, c'est de ruiner l'Etat, personnage fictif que d'autres appellent Patrie.
L'énorme budget de l'instruction publique se déperd à construire des palais somptueux et à
presque payer les familles pour avoir les enfants: le fanatisme athéislique opère au détriment du contribuable.
Les douanes avec leurs oOO millions de revenu pèsent aussi lourdement sur le piccolo du peuple que sur le Johannisberg du milliardaire.
Pour ce que l'État d'aujourd'hui représente il y aura toujours trop d'or dans les mains: rien de noble ne peut se produire en état de suffrage universel ; c'est ce que j'appellerais volontiers, l'ignominie d'Etat.
Machiavel avait l'âme assez laide pour deviner celle de tous, et il divise les citoyens ou bourgeois en deux classes ; ceux qui espèrent commander, et les autres, qui formant la plus grande majorité, veulent surtout vivre sûrs.
En effet, la partie possédante de la nation a toujours été prête à acheter la sécurité au prix de son indépendance; peu leur importe qu'ils ne jouissent pas, pourvu qu'ils possèdent.
Le peuple, au contraire, tient plus à jouir qu'à posséder, et si on lui faisait de beaux dimanches, il serait peut-être sage pendant la semaine.
« Ce qui contribue surtout aux révolutions dans les démocraties, c'est l'insolente perversité des démagogues : à force de diffamer les riches, ils les obligent à se liguer entre eux. »
Àristote veut que l'éducation soit appropriée à la forme de gouvernement. « Si un seul citoyen n'est pas maître de ses passions, c'est que l'Etat lui ressemble. » Or, l'État vaut moins que l'individu de nos jours, l'Etat est athée et l'individu ne l'est pas. Les institutions expriment les mœurs, et non pas les mœurs les institutions, et comme de nos jours l'opinion a acquis une grande force, il faudrait changer les sentiments d'un peuple, pour changer sa forme politique.
« L'animal naît parfait et n'a rien à apprendre pour sa conservation des animaux de son espèce, l'homme naît perfectible et a tout à recevoir de la société et de ses semblables.... » L'animal naît parfait et l'homme perfectible, et la perfection de l'homme est la société, d'abord domestique et agricole ; la population d'un pays peut doubler toues les vingt ans. Je continue à emprunter à M. de Donald des formules nettes. Seulement, lorsqu'il donne pour raison à la guerre, l'égalité des besoins et l'inégalité des forces, ne faut-il pas remplacer besoins par vices ?
N'est-ce pas le vice commercial qui voulant produire plus qu'on ne consomme, saccage l'Orient pour le profit de quelques aulneurs de la rue du Sentier ?
Le pouvoir primitif ne fut ni volontaire, ni forcé,
mais nécessaire; car, comme dit Montesquieu, le peuple a trop peu ou trop d'action : avec cent mille bras quelquefois il renverse tout, et avec cent mille pieds il va comme un insecte.
Pour l'esprit du vulgaire, pouvoir signifie : arbitraire. Lorsque l'abbé Sieyès posa sa question : Qu'est le Tiers Etat? que doit-il être? tout ! il donna un pendant à: l'Etat c'est moi. Toutes les déraisons parlent le môme langage.
Autocratie, aristocratie, oligarchie, démocratie ont une seule forme dégénérescente : la tyrannie.
Que ce soit le bon plaisir d'un seul, de plusieurs ou de tous, il y a toujours injustice: le peuple, en démagogie, a toujours été aussi implacable que les riches; et M. Thiers a réprimé la Commune aussi durement qu'un monarque asiatique : il ne représentait cependant que l'oligarchie ou la bourgeoisie.
Lorsque les nobles avaient un honneur, cela impliquait une charge ; el il faut être idiot comme un plébéien, pour préférer dire caporal ou général à un gradé qui dispose du conseil de guerre, c'est-à-dire de la mort, que Monseigneur à un noble.
Je préférerais battre l'eau des douves avec une gaule, pendant l'accouchement d'une noble
dame, que d'astiquer un fourniment: et quand les nobles étaient seuls militaires et donnaient à la défense du pays leur vie et même leurs biens, ils avaient droit en effet à un grand respect.
Quiconque a vécu de la vie de château connaît que, charitable ou non, par vanité, le châtelain est forcé à une grande bienfaisance : comment croire que, s'il en est encore ainsi, il n'en fut pas de même autrefois?
La politique a été perdue par Luther et Calvin. M. de Bonald le dit avec justesse :« Le luthéranisme est l'oligarchie et le calvinisme la démocratie de la religion. »
La plus grande erreur de notre temps et qui impédimentera toute réforme, c'est de dissocier la religion de l'État, et de ne pas comprendre l'identité de la religion et de la morale.
« Là où tous les hommes veulent dominer avec des volontés égales et des forces inégales, il est nécessaire qu'un seul homme domine ou que tous les hommes se détruisent », j'ai montré que la décision seule appartenait à l'homme du Sceptre, mais la formule et sa plaidoirie et sa documentation appartiennent aux intéressés.
Quelle humilité devrait toujours emplir l'écrivain de métaphysique, en trouvant dans l'admirable Bonald ces ignareries : « le Juif avec sa
religion sublime, l'Egyptien avec son culte ridicule et grossier », quoique Bossuet ait dit une parole confirmée par les découvertes les plus récentes : « Les Egyptiens ont su les premiers les règles du gouvernement ; l'Egypte est la mère de toutes les antiquités historiques, la source de toute police. » Or, l'Egypte fut le modèle de lathéocratie ; mais la religion, qui enserrait le peuple en tous les actes de sa vie, pesait encore plus sur le monarque ; je n'en veux pour preuve que la coutume de juger le roi après sa mort. Cela supposait une caste parfaitement consciente, les Mages, qui diffèrent des prêtres, parce qu'ils étaient des génies au profane en même temps que des oints.
Je ne pense pas qu'il y eut de civilisation hors des castes : on m'accordera du moins que la pire distinction entre les citoyens soit la fortune. On ne s'enrichit pas honnêtement par le travail, on en vit seulement. Dracon, Solon, Lycurgue ont tous cherché l'intérêt immédiat et national, et ont créé une législation idiosyncrasique. « x\ Sparte, une des principales peines fut de ne pouvoir prêter sa femme à un autre. »
Une législation se compose des principes civilisés partout et toujours immuables, et des idiosyncrasies.
La loi sur les professions, les castes de métier profitables à l'Egypte, ne sont plus possibles en Occident. Lorsque le président de Montesquieu déclare que les suffrages du peuple sont ses volontés, il pourrait ajouter que le malade qui se m édica mentirait à rebours, ferait sa volonté.
Non certes, car la volonté du malade est de guérir son mal et non de l'aggraver ; or, il peut porter son suffrage sur un nouveau médecin ou un mauvais remède. Encore le peuple ne sait-il pas bien de quoi il souffre, si ce n'est d'être peuple : et quant au moyen de cesser de l'être, comme il n'y en a pas, ceux qui lui font promesse de succès pour obtenir ses suffrages, vont sciemment contre fa volonté populaire.
Les législateurs ont été des ingénus de cabinet vivan t trop loin de l'hu manité e tj u géant d'après euxmêmes ; nous avons vu Aristote baser l'Etat sur la vertu du citoyen : l'homme vraiment psychologue basera, au contraire, la vertu de l'individu sur celle de l'État, car l'État possède la conscience et la force.
Il résulte de dix-neuf siècles d'expériences que le mode électif, restreint à un très petit nombre d'individus, donne les meilleurs résultats ; la liste des papes et la constitution du clergé, voilà des faits indéniables. Il est ridicule de voir les
évoques nommés par l'Etat, et les curés par les évêques. Les délégués des paroisses doivent nommer l'évêque et les paroisses elles-mêmes le curé et surtout les inamovibiliser. Tel qui serait évangélique, si sa carrière était fixée au début, perd toutes ses vertus par ambition.
Il ne devrait pas y avoir d'avancement parmi les prêtres ; la science ou les vertus seulement les devraient faire sortir de leur fonction première. Le dernier vicaire peut autant dans la moisson divine que le richissime curé de la Madeleine.
La propagation de la Foi devrait s'opérer à Belleville, à Grenelle, plutôt qu'à Tombouctou ; il est indifférent à la civilisation que le nègre adore Jésus ou son grigri, et il serait très nécessaire de convertir d'abord la capitale du GestaDei per francos.
En outre, le cardinal Lavigerie, organisant des moines armés contre l'esclavage dans un pays où il y a la légion étrangère et les compagnies de discipline, me paraît un simple farceur !
CONCORDANCE CATHOLIQUE
ARCANES QUARTODÉNAIRES
LXLYIII
Ce quon appelle idée n'est que la perception de la Providence ; et sentiment, la perception du Destin agissant sur la volonté.
LXL1X
Il y a science possible, dès qu'il y a phénomènes réguliers, il y a donc une science politique : mais Machiavel ne Va pas connue, ni aucun des immoraux, car il ne percevait que le Destin ou harmonie sérielle, cause troisième, succédané de la Providence,
Garder et Prendre, voilà les deux verbes sociaux. La bourgeoisie veut posséder et le peuple jouir, dans un pays oie V éducation n est plus appropriée à la constitution.
Le symptôme capital de la décadence ne paraît pas dans la mècrèantise des citoyens mais dans V ignominie d'État : le pouvoir triomphe des mauvais citoyens, mais non pas les bons citoyens d'un mauvais pouvoir.
Le Tiers Etat ne doit être que le Tiers Etat, mais Louis XIV n est pas plus l'État que le prêtre n'est l'Eucharistie, il est l'officiant de la Providence. Il faut bien se l'avouer , le prêtre catholique fût-il un saint ne remplit pas entièrement le personnage du sacerdoce antique, égyptien, babylonien ou brahmanique.
Les plus anciens hiérarques du monde étaient les plus savants de leur race ; et pendant tout le temps qua duré le blasphème de Renan, personne du clergé ne Va combattu avec une écriture et une érudition aussi aisée et prosèlytante. Les prestiges de la haute culture ont passé aux laïques ; mais ce n'est certes pas un bon prétexte pour dissocier la morale de la religion.
Fermée, la caste contredit à V expérience : les génies naissent de Pœnia la Nécessité, comme Eros.
Héréditaire, la caste contredit à V expérience : la cèrèbralitè ne se transmet pas.
Mais si la caste est ouverte à quiconque la mérite et seulement à celui-là, elle est juste.
Il faut des distinctions entre les hommes ; mais la richesse sera toujours la pire ; la vertu incertaine, r œuvre évidente.
Une législation se compose d'une base providentielle ou de grande harmonie, principes immuables — et d'idgosincrasies ethniques, et chthoniennes .
On pourrait dire presque la même chose de la religion. Mais l'histoire à la main, la durée des civilisations dépend de leur quantité providentielle : les théocraties ont près de cinq mille ans, et là, c'est la religion qui apparaît le principe de longévité.