‹ Le livre du sceptreChapitre 45 sur 64 · LA QUALITÉ OU DE LA PERVERSITÉ · texte numérisé non relu

LA QUALITÉ OU DE LA PERVERSITÉ

Le péché contre le Saint-Esprit est irrémissible, parce qu'il comporte la délibération, la persévérance et la théorisation.

La passion devrait être la réalisatrice d'une idée, non pas sa génératrice.

Pour que Dieu entre dans une àme, il faut que tout en sorte et qu'il y soit seul, car il est le vrai tout.

Le socialiste est souvent illettré, l'arnachiste toujours ignare : pauvres ouvriers qui sont allés aux cours du soir, studieux enthousiastes mais sinistres, sortes de Robespierre pleins de pitié vague, rêveurs obtus d'un Eldorado de romance, métis de Béranger et de Barbès, honnêtes

et doux dans l'intimité, formidables dans leur folie, car l'insuffisance de la culture engendre les fous et les destructeurs : tels ils apparaissent. J'ai vu une partie des jeunes intellectuels se grimer selon ce vilain personnage, l'anarchiste ; je vais le peser dans cette même balance où j'ai pesé la Nation.

Pour le vulgaire, Anarchie est synonyme de désordre ; pour le lettré, Anarchie, sans principe av Apxri est l'opposé de Synarchie <jw Apxi- Celui qui emploie anarchie en bonne part et en nomme une théorie, est un inconscient.

Pour le théoricien de cet aliénisme, anarchie veut dire négation de l'Autorité. J'entends qu'on la veuille changer de mains, d'orientation, mais la nier ? La Famille, la Propriété et la Religion, sont tuées d'un même coup. « Ils veulent, dit l'un d'entre eux — que l'homme et la femme soient libres de se donner et de se reprendre quand il leur fait plaisir. » Le Directoire fut austère auprès de cette formule. En voici une autre : « quand un individu se sentira lésé dans son autonomie, dans ses jouissances, il faudra que tous les individus en ressentent la même atteinte, afin qu'ils puissent y remédier. » Voyez-vous Sganarelle : « Quand je ne dors pas, j'entends que tout le monde veille à la maison. »

Dans Je programme, on s'empare des magasins, de l'outillage, du sol, on détruit les paperasses, le cadastre, et puis on s'étonne que l'armée soit bénie et comme sacrée pour ceux que l'on menace ainsi.

On ne nous dit pas ce qu'il adviendra des bibliothèques, il y a là des paperasses qui sont les titres de la vraie noblesse et de l'implacable hiérarchie, il y a la logique, l'histoire et l'analogie scientifique qui condamnent la folie d'en bas comme l'égoïsme d'en haut.

Parfois un aveu tel que celui-ci : « il faut s'affranchir intellectuellement, avant de s'affranchir matériellement. » Pauvres gens, qui mettez d'abord le génie en tête de votre évolution, et qui dites ensuite : « comme tous les autres animaux, l'homme n'est que le produit d'une évolution, » et peu après : « l'ouvrier pourra-t-il satisfaire tous ses besoins intellectuels ? » Alexis Bouvier et Yvette Guilbert, voilà les besoins intellectuels de l'ouvrier. «La société nous entrave; culbutons-la, » voilà la conclusion de ces théoriciens qui veulent ruiner l'armée, et abandonner les colonies.

Mais ils cimentent les bases de la caserne et forcent à garder les colonies pour les y déporter.

Comment ! ils déclarent une guerre acharnée, ils ne concèdent rien et ils s'étonnent que la bour-

geoisie se défende, alors qu'elle ne peut rien espérer si elle est vaincue ?

Ils peignent comment se commet l'iniquité coloniale, sans réfléchir qu'ils décrivent exactement le régime révolutionnaire et que le peuple en révolution est aussi brutal que l'armée.

On ne peut oublier l'expérience personnelle en ces matières ; j'avoue avoir employé en province des ouvriers honnêtes. A Paris, l'ouvrier m'a constamment et toujours volé : vantard, prétentieux, insolent, cet être, auquel il faut sacrifier la civilisation même, s'infaluede la qualité d'emballeurou d'ébéniste, comme jamais duc de ses trèfles ; quand il travaille pour vous, il daigne, mais le prix de son temps, le dérangement de cette personnalité, cela ne peut se payer : quatre francs pour la pose d'une targette, deux francs pour un coup de vernis sur un angle de piano, et encore s'ils n'ont que la rue à traverser pour venir chez vous ; je n'ai eu à demander que des détails, mais au taux moyen ils estiment une heure de leur temps environ huit francs. L'ouvrier n'est pas malheureux dès qu'il travaille : il faut réserver sa pitié pour l'ouvrier vieilli.

L'anarchiste n'est lucide qu'à guetter les fautes de son ennemi le bourgeois : il lui reproche d'avoir sapé la religion par la science, le ma-

riage par le divorce, et la propriété foncière par la suppression de l'aînesse et du majorai, il lui rappelle à quel prix d'assignats les biens dits nationaux lui sont échus.

L'anarchiste comprend parfaitement que le suffrage universel est comédie ; mais il retombe vite dans Taliénisme : « les individus ne doivent être soumis à d'autre règle que celle de leur volonté. »

Aulant dire que l'individu est roi parmi trentesix millions de rois, pour la France : car les lois n'ont d'effet que si ceux qui les ont acceptées veulent bien s'y conformer. L'idée de Dieu inspirant aux magistrats le verdict, pouvait les guider, mais pour l'anarchiste, Dieu est un bonhomme quelconque : et la société n'a pas droit de répression contre le voleur « ce bourgeois sans capital. »

Prenez n'importe quel opuscule de propagande, vous n'y trouverez pas* une seule vue rétrospective, le passé leur paraît un simple conflit entre le capital et l'ouvrier, et ils demandent des comptes, pour les gâte-mortiers des Pyramides : c'est bien une caste qui parle, c'est l'antique paria devenu démagogue et qui révèle son indignité par la déraison de son rêve.

L'avenir l'annonce en un idéal de bonheur, de

jouissance, de liberté — le complet épanouissement de l'individu. Même sur le papier, leur incapacité éclate ; ils voient les abus, ils les flétrissent, ils concluent à tout détruire ; mais un plan de reconstitution sociale, voilà ce qu'ils sont incapables de fournir. Fétichistes du futur, ignorants du passé, ils rêvent un branle-bas qui finit en apothéose.

En face, le Fafner bourgeois, accroupi sur son or qui glisse constamment de ses griffes et coule dans ce gouffre sans fond nommé État, attend son salut de l'armée : sans songer que l'armée d'aujourd'hui peut devenir insurrectionnelle, au moindre revers gouvernemental.

La nation armée, voilà le danger socialiste, sous sa vraie forme. Aristote insiste sur la nécessité de ne pas armer le peuple, de faire des guerriers une caste spéciale ; malgré que les conseils de guerre fonctionnent toujours et que le petit soldat criblé de balles contre un mur ne fasse pas grand bruit en tombant, il y a maintenant dans l'armée trop de nerveux, de savants et d'artistes, qui, d'eux-mêmes, lors de la guerre, se seraient engagés, et qui, n'ayant vu que le mécanisme militaire, sans la fièvre du péril, y entrent en rechignant et en sortent enragés.

A cette heure, l'anarchie n'aurait pas une

plume à son service, si on n'avait pas forcé des mains qui écrivent à faire le salut militaire à des hommes qu'ils tiennent pour leurs inférieurs.

L'opinion attend une case de l'oncle Torn, où le négrier sera un adjudant : je l'ai vu de très près, au Dôme Central, à l'Ambigu, au Parc à Bruxelles : Sinnakirib, dans Babylone, a paru odieux à tous, même aux officiers ; or, Sinnakirib est simplement le parfait militaire avec une mitre au lieu de casquette.

D'un autre côté, la librairie Hachette, dans son agenda si répandu, n'a donné, par ordre du gouvernement, que des éphémérides napoléoniennes. Depuis deux années, l'opinion bourgeoise, par réaction, fait de l'apothéose Bonapartiste, sous toutes ses formes.

La bourgeoisie, en donnant de trop vifs exemples de cynisme, a discrédité la morale : le peuple a cru qu'elle était un joug, puisqu'on la proposait sans la suivre.

Il est dans l'intérêt de tous que le plus habile commande, mais il s'est trouvé que le plus habile a été tout le monde, et quand l'opinion a vu le pouvoir transformé en caravansérail et les ministres se succéder comme les domestiques dans une place difficile, le prestige du commandement a disparu, entraînant avec lui la notion d'obéissance.

Il faut disposer de la vie des êtres pour les faire obéir sans qu'ils consentent, comme à l'armée où la terreur est Tunique serre-file ; mais, civilement, il n'y a pas de conseils de guerre et, dès lors, le citoyen rechigne à l'obéissance quand il méprise son maître. Or, le mépris des fonctions publiques a dépassé celui de toutes les décadences.

Un ministre n'est rien ou quelque chose de malhonnête à l'énoncé ; mondainement, ce n'est pas même un numéro d'attractions que la présence de députés ou de sénateurs,

Le pouvoir est déshonoré et les concussions ne suffisent pas à l'expliquer ; car, à côté de leurs scandales, quelques hommes, de ceux qui ont touché récemment au pouvoir, avaient une puissance d'application assez forte, et la façon dont ils ont mené leurs affaires au détriment de TEtat les relève de l'accusation d'imbécillité. Ni le public ne sait pourquoi il siffle, ni les auteurs pourquoi ils sontsifflés. C'est qu'ils sont, ces bons bourgeois des portefeuilles, des anarchistes sans le savoir, et la plèbe ne fait que les suivre : ils sont sans principe, ils ne savent pas le métier, ils n'entendent rien, ni à l'homme, ni à son histoire, ni à son évolution ; les ouvriers se disent qu'ils en feraient bien autant, parce que, en effet, on fait « du sale travail » au Palais Bourbon.

L'instinct de la foule l'avertit que le Pouvoir n'a aucune méthode et qu'il va à la cape.

Si des hommes représentant la plus haute culture de leurs temps avaient parlé au peuple sans rien accepter de lui, en refusant de le représenter, peut-être se serait-il formé un parti ouvrier honnête : mais entre la flatterie et la remontrance, un instinctif n'hésitera jamais, le peuple est condamné à l'erreur, sans recours, sans espoir ; heureux ou malheureux, suivant qu'il aura de bons ou de mauvais maîtres.

L'esprit de synthèse ne se développe pas à volonté : c'est un don et l'application ne saurait y suppléer. Chargé d'écrire l'histoire de la maison de Brunswick, Leibnitz fît son Codex juris gentium. A la maison de Brunswick il rattache l'histoire d'Allemagne, puis l'universelle, enfin celle de l'homme et de la planète. Parti des petits faits d'une maison princière, il médita sur l'état primitif du globe. Le premier il appliqua la philosophie à l'histoire; mais Pascal avait dit avant lui: « Toute la série des hommes, dans l'espace de tant de siècles, doit être considérée comme un seul homme, qui subsiste toujours et apprend sans cesse. »

Quel changement: du fatalisme de Thucydide à Vico, de Bonald à d'Olivet !

Ce dernier, en découvrant trois principes vir-

tuels dans l'humanité : la loi préétablie, physique, morale, abstraite, comme dans l'homme même, donna le premier, une solution au problème. Il y a une loi supérieure que la volonté peut contrarier ou suivre. Quand l'homme repousse la Providence, la parole est au Destin, c'est le poids du passé, la force acquise qui vient briser la volonté et venger la Providence.

L'homme et l'humanité sont libres d'adhérer au plan répressif ou au plan providentiel. « Nul n'est censé ignorer la loi » est vrai, hélas, au sens supérieur. L'imprudent, l'étourdi, sera frappé comme un coupable. On a trop conçu l'intervention divine semblable à l'advenue d'un Deus ex machina au travers des événements.

Cela est plus caché et plus terrible ; on sait qu'une cloche mal frappée se brise ; ainsi l'événement déjoue les desseins de l'homme, le blesse et le déçoit. « L'homme s'agite et Dieu le mène », c'est-à-dire qu'il s'agite dans des conditions rigoureusement prévues. Prenons un corps solide et jetons-le en l'air, il obéira aux lois de la pesanteur ; au feu il subira les lois caloriques ; prenons même l'animal en rapport avec les quatre éléments, il est libre de ses mouvements et peut courir, mais dans une certaine mesure : nager, mais seulement un certain temps : résister à l'air, mais

cela dépend de son espèce, comme pour le feu.

Ainsi, l'homme, qu'il s'élève jusqu'à l'extase ou se ravale jusqu'à l'instinct, rencontre à chaque mouvement de l'âme, une loi aussi absolue que celle de son aérostat, de ses explosifs ou de sa navigation.

Celui qui fera le parallélisme de la Norme métaphysique et de la Norme physique sera, sinon le plus grand, du moins le plus utile des hommes.

CONCORDANCE CATHOLIQUE

ARCANES QUINTO-DÉNAIRES

cm

// faut être ignare ou fou "pour écrire en bonne part le mot d'anarchie.

On devrait condamner les profèratcurs à Forganon d'Aristole ; et si cela ne les éclairait pas, les dépêcher à Charenton.

Attaquer la Famille, la Propriété, le Mariage et la Religion, c'est violer à la fois la Providence et le Destin, — et mériter plus que la mort et plus que l'enfer.

Il g a mille façons d'entendre ces institutions et de les réformer; mais sans elles, Vhumanilè descendrait plus bas que le point d'où elle est partie.

Une vérité absolue se mêle au fatras socialiste, Vidée de solidarité entre les peuples, V internationalisme, la déchéance de la Patrie de sang et de dévastation : et aussi la revendication de l'habeas corpus.

Mais, comme les Titans d'Eschyle, ils ne veulent pas écouter les conseils de la Prudence, ils répètent aux bourgeois qu'on ne fera aucun quartier et ils s'étonnent que la bourgeoisie se réfugie sous l'égide de l'armée. Leur peinture de l'iniquité coloniale est identique au programme de leur triomphe.

GV

L' anarchiste et le socialiste même est semblable à un homme qui, trouvant la maison mal distribuée, voudrait . la détruire au lieu de changer les cloisons et de fermer ou d'ouvrir quelque baies.

CVT

A cette heure, l'anarchie n'aurait pas une plume valable à son service, si des hommes supérieurs n avaient passé par la caserne et n'en étaient sortis ènergumènes.

Les libelles anarchistes n auraient pas un lecteur si les hautes fonctions de F Etat n'avaient été déshonorées, moins par les vices des individus que par leur ignorance politique.

GVII

La science politique s'obtient par une équation entre le phénomène physique et l'hypothèse métaphysique qui est nécessairement une parallèle : il ne s'agit que de transposer des rapports identiques, — en force,en essence différentes.

Page 1