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LE LIEU OU DE LA GLOIRE

La gloire, c'est la volonté de l'homme épousant la lumière et lui donnant un fils, c'est-à-dire une œuvre.

La gloire est toujours un risque d'âme et un destin satanique comme toute témérité.

Tout acte partial en faveur d'une race est un crime de lèse-humanité.

Les peuples n'ont point d'autre gloire que leurs crimes ; voilà ce qui résulte des manuels classiques, voilà ce qu'élève si haut la colonne Vendôme et le Dôme des Invalides, voilà ce que proclame l'Arc de triomphe et les plaques des rues : et la lyre de Victor Hugo comme la couverture du cahier écolier le propagent.

Vous trouverez quelques personnes au faubourg Saint-Germain qui réprouveront l'illégitimité du Corse; beaucoup de démagogues vitupèrent la tyrannie intérieure de l'empereur-bandit : pas un Français n'osera cracher sur la colonne, et quand des énergumènes la brisèrent par un éclair de raison, on se hâta de la reboulonner.

Napoléon est la gloire de la France, voilà l'opinion totale du pays : il faut donc avouer qu'il n'y a plus ni morale, ni justice en matière nationale et que la Patrie ne prend son orgueil que des crimes commis en son nom, comme une courtisane s'auréole des désastres qu'elle inspire !

Si j'écrivais : socialement, la Patrie, c'est le mal, j'aurais l'air de copier Proudhon et je n'exprimerais pas ma pensée.

Si on appelle Patrie les bonnes mœurs, les poétiques coutumes, les découvertes scientifiques, les œuvres de pensée et d'art, enfin ce qu'on admire chez le saint et le génie, je serai trop heureux qu'on m'accueille en cette excellente compagnie et j'ai le plus vif amour pour la patrie de Racine, de Descartes, de Berlioz.

Si on appelle Patrie depuis l'incendie du Palatinat jusqu'au pillage du Palais d'Eté, et les campagnes du Corse, comme les guerres coloniales d'aujourd'hui, je dirai fortement que la compagnie

des brigands m'est insupportable et que je n'envisage pas l'enfer différent de cette Patrie.

On m'objectera que tout cela est bloc et ne saurait se diviser : que la guerre est une fatalité et qu'elle entraîne des abominations inévitables.

J'accepte l'assertion, mais je demande que la guerre soit en effet tenue pour une fatalité et que ses abominations ne me soient pas proposées pour sublimes.

Devant le métaphysicien, qui, lui, ne s'aveugle pas de passions nationales, le château d'Heidelberg représente autre chose que les lauriers de M. de Turenne ; et enfin, que nous veut-on avec ces prétendus grands hommes de la guerre? Ils ont vécu au milieu des trompettes, vêtu de chamarres, ils ont eu toutes les femmes bêtes et gouges de leur temps ; l'Église a aspergé leur cercueil de paroles que n'entendent pas celui des génies.

Et on demande encore pour eux un tribut d'admiration ? Ils furent braves : le dernier Turco l'est autant qu'eux, plus qu'eux, car il réfléchit encore moins.

J'étais au bord de la mer lors d'une visite d'escadre et j'allai avec la foule voir ces prisons flottantes, j'échangeai quelques paroles avec divers matelots, je leur parlai de péril ; et leur réponse équivalait à l'acte d'un être simple qui don-

lierait un diamant ou une salière de Gellini, contre un paletot, non par nécessité : par préférence. Ils ne concevaient pas un meilleur emploi de leur vie; dois-je tomber en génuflexion devant eux pour cela ! Je leur expliquai l'incessante préoccupation du travail intellectuel, les nuits passées à écrire, enfin ce que je m'impose moi-même. Et ils préféraient leur bord, et même la gueule des poissons.

Voilà donc des êtres si malheureux que je ne pourrais subir leur sort un jour seulement, et qui ne pourraient pas s'accommoder au mien.

Ce qu'on appelle vertu militaire est une propension naturelle de l'homme instinctif; il n'y a qu'à voir jouer des enfants : ou ils font les Robinson Crusoë, ou ils font les soldats. Les Bretons sont très obtus et rudimentaires, on les choisit, je crois, pour réprimer la Commune; les Allemands, en 1870, avaient une peur folle des Turcos ; la cavalerie cosaque paraît autrement redoutable que les hussards français... Tout cela,en raison de la sauvagerie.

Mon wagnérisme n'est pas douteux; cependant, le héros chéri du maître, le fils de Siegmund se révèle une rayonnante brute : si c'est là le héros, il est doux de ne pas l'être. Belle chasse que la chasse au monstre, mais il n'y a que les femmes

qui prennent un bras pour un homme et un inconscient pour un héros.

La gloire appartient également à la vertu et au crime, encore connaît-on plus généralement les Cartouche que les Spinoza; celui qui écrit des insanités colossales est assuré de vivre par la réfutation qu'on en fera; et je n'aurais pas lu l'inepte Contrat social, si M. de Bonald ne le citait incessamment.

Ainsi la Renommée, immorale en soi-même, perpétue tout ce qu'il y a d'éclatant, que ce soit la torche de l'incendiaire ou le flambeau de la science : mais la morale exige qu'on sépare les exemples du scandale, et l'odieux, de l'admirable.

Le maréchal Suchet garde sa statue à Lyon ; cependant, sur l'ordre de la Convention, alors qu'il était commandant, il détruisit de fond en comble un village qui avait déraciné son arbre de la liberté.

Il faut avoir entendu un vieux général, entouré de sa famille, ses petits-enfants sur ses genoux, débonnaire et patriarcal, vous raconter ses crimes, avec de bons gros yeux d'enfant, pour comprendre l'âme militaire : moins féroce que celle des enfants, elle est même plus simple. Ce bonhomme, éclatant d'honnêteté, délicat et soumis envers sa femme, papa-gâteau pour ses

enfants, le plus adorable père de famille, a fait violer, par ses soldats, des vierges sous l'œil des parents attachés à des poteaux : cela se passait en Orient ; dans les guerres d'Occident, il ne violait qu'en personne et pour son compte. Il a brûlé des bourgs, incendié des forêts, rançonné des populations ; le casier judiciaire réuni de tous les bandits annuels qui passent aux assises de son pays n'arriverait pas au total de ce vieux général, bon père, même bon époux, exquis grand-père, ami sûr et cœur sensible, et qui ne veut pas manger d'une poule qu'il a vue vivante. Cet homme irresponsable, je ne veux pas Fincriminer, la société lui a fait l'ablation de la conscience, la nation de Patrie l'a opéré d'humanité, mais quant à saluer en lui une grandeur quelconque, non, je serais pis que lui-même ; car j'ai, pour ma douleur et ma gloire, une conscience complète, qui ne s'arrête pas à la frontière.

N'est-il pas de notoriété publique, que le médecin militaire, forcément l'homme le plus cultivé du régiment, est méprisé par le corps des officiers et que leurs femmes ne voient pas sa femme. L'expression célèbre de la campagne d'Égypte montre bien quel est le sentiment militaire : « Messieurs les ânes et messieurs les savants, entrez dans le carré. » Nul doute que

KJéber, aux yeux de ces gens-là, ne soit un bien autre héros que Champollion, et que V Introduction a V histoire du bouddhisme indien paraisse au ministre de la guerre une vilenie auprès du moindre rapport d'état-inajor. Heureusement, la gloire dépend de l'écrivain, lui seul en dispose et la génération qui vient, ayant été en contact avec l'armée, va briser à jamais son prestige ; si une nation qui n'a plus un demi-siècle de durée est finie, la gloire nationale s'éteint, l'humanité s'éveille dans les esprits et une solidarité, inconnue jusqu'à ce jour, pousse les intellectuels à regarder par dessus le mur national, et quoique le mur soit très haut, en se haussant, on aperçoit la vérité derrière.

La gloire nationale, immoralité : la gloire po-' litique, aussi : je ne me lasserai pas de le répéter, jamais un profit ne constitue une justification • ni le machiavélisme, la moindre habileté.

Les plus grands des hommes sont les fondateurs des religions, les Manou, les Moïse, les Zoroastre, les Orphée, les Çakya Mouni.

Après eux, vienne.^ les philosophes et les théologiens, les Khrishna, les Gonfucius, les Pythagore, les saint Paul, les Platon, les Aristote, les Plotin, les Descartes, les Spinosa:

En troisième ligne, les grands poètes cycliques,

2T2r AMPHITHEATRE DES SCIENCES MORTES

les Vyasa, les Valmiki, les Homère, les Virgile, les Dante.

Puis après les autres poètes individualistes et les grands artistes, il serait convenable de placer les savants.

On s'étonne de ne pas voir ici les hommes d'Etat : mais, semblables aux hommes de guerre, il n'ont cherché, pour la plupart, que le bien d'un Etat et non celui de l'humanité, c'est-à-dire le vrai bien. Au sens Machiavélique, Talleyrand, Fouché, ces hommes d'Etat, sont des hommes de fait, non pas de lumière.

Qui disconvient à la nécessité d'une morale, et cependant, qui donc songe à moraliser la gloire? Certes, on s'opposerait vainement, en l'état de publicité où nous vivons, au bruit que font les méchants. Mais quand la Société agit avec sérénité et longtemps après la mort d'un homme, il faudrait se demander ce qu'il représente pour l'humanité et quelle reconnaissance l'espèce lui doit?

Ce sont les partis qui décernent les couronnes et attribuent le marbre : la statue de Danton, la statue de Marat, la statue de Gambetta sont des ex-votos de la démagogie, comme la statue de Thiers à Saint-Germain l'est de la bourgeoisie.

La catégorie la plus insigne, sans examen, est

celle qui s'élève au-dessus des passions et des localités. Le savant, le penseur, le poète et l'artiste sont l'honneur de l'humanité ; ils n'appartiennent pas plus à une race et à un lieu que les astres à ceux qui les observent. Leverrier serait honoré également chez tous les peuples, comme Leibnitz ou saint François de Sales, tandis que l'Europe maudit Napoléon que la France honore, et la France vitupère le maréchal de Moltke, que l'Allemagne vénère.

Je l'ai dit ailleurs, et quand une formule est juste, on ne peut que la répéter, la varier serait faiblesse :

« La vraie gloire est consentie de tout l'univers, la fausse gloire est consentie d'un parti seulement, et tout parti est une erreur, parce qu'il est une passion. »

Rome a déformé le génie latin ; mais Athènes a été l'éducatrice de tous nos grands hommes, et même aujourd'hui la Bible, déchue de son mystère et de son caractère d'unité religieuse et d'archétype du livre, gardera son prestige pour avoir nourri de sa substance expressive les Bossuet, les Pascal et les Racine.

En dissociant l'idée du bien et celle du beau, pour le plaisir de quelques cafards protestants, on a blasphémé la vérité sainte.

La nudité est auguste et sublime clans l'art; la volupté n'est ni infâme ni inutile à l'œuvre de bien : c'est un thème inférieur mais constitutif de l'évolution humaine ; qui s'y attarde se perd, qui l'ignore, se déperd peut-être.

L'abomination réside dans le désordre, mais quelle chose si sublime et bénie n'est pas susceptible de désordre? le Beau et le Bien sont identiques, et la gloire n'est pas nécessairement immorale, si les intellectuels seuls la décernent.

Toute action a deux termes, le but et le succès. D'admirables efforts souvent restent inanés ; d'autres fois le succès amène le bien qui manquait à l'action.

Si la pensée avait assez de force pour suivre la parabole dont plusieurs événements ne sont que les points médians, on verrait que l'homme mêle de désastreuses impudences à la loi d'harmonie : il en retarde l'effet, il ne saurait le diminuer.

Les êtres exquis ne se prodiguent pas ; ils seraient désespérés de plaire généralement et vivent pour quelques-uns de leur race ; ainsi les vrais génies n'ont point d'apothéose même après leur mort, mais leur pensée s'incorpore à la pensée humaine ; tel redit une formule aristotélique, tel autre produit une assertion platonicienne, qui ignore l'œuvre de ces magnifiques esprits.

Mais, du moins, ceux qui les lisent, les honorent d'un culte semi-divin et la vraie gloire ne peut être que de former des hommes à l'idéalité et de servir de truchement entre une époque et l'éternité.

Le jeune homme obéit à la sollicitation du bel exemple, comme à une voix d'en haut : la noble pensée le purifie.

Le sublime cornélien plaisait au Bonaparte et cela suffit pour abaisser Corneille : il trouvait dans les Iloraces un enseignement pour ses casernes.

Le zèle de l'écrivain doit paraître, actuellement, à substituer partout le principe d'humanité à la nation, et à réserver sa louange pour les seuls actes d'humanité.

Imitation de Jésus-Christ, telle la devise des chrétiens ! Eh bien ! le Sauveur ne vint pas pour la Galilée, ni pour la Judée, il vint pour l'univers et même pour l'incroyant, il fut un bienfaiteur du genre humain. Au contraire, Mohammed vint armer une race inférieure et la lancer contre toutes les autres, et Mohammed est un malfaiteur comme Odin : ïslamites et Goths sont les ennemis de Dieu, de la Raison et de la Vérité.

La vraie gloire, pour me servir d'un mot actuel, est internationale : si une frontière la borne elle

n'existe plus. Tant que l'Allemagne sera fîère de de Motlke et la France de Bonaparte, ces pays auront un sentiment de sauvage.

La paix, voilà la seule harmonie; et l'harmonie la seule vérité ; et la vérité la vraie gloire, par la si brillante identité du moral et de l'esthétique, du Beau et du Bien.

CONCORDANCE CATHOLIQUE

ARCANES SEXTODÉNAIRES

A la façon officielle d'écrire F histoire t un peuple na guère d'autres gloires que ses crimes ; on loue unanimement dans une nation ni ce qu'on abominerait dans F individu.

Dans la société civile , le vol est fort puni : il devient légitime de pags à pags. On m objectera que telles sont les fatalités : soit, mais parlons-en avec désespoir, et non avec orgueil.

cxvn

Pour la femme, le téméraire reste le premier des hommes ; cest le sentiment primitif initial quelle eut parmi les Troglodytes ou les lacustres : le militaire lui semble F avatar du téméraire de F âge de bronze. En cela les turcos F emportent sur les marins, les cosaques

sur les turcos, et les rhinocéros sur les cosaques : c'est la dispute, pour le prix d'inconscience.

La gloire ?i,est pas dans racle, mais dans la morale de rade.

Il n'est pas glorieux d'être le plus fort, mais de ne pas user de sa force.

La gloire nationale est immorale comme la politique, parce que les intérêts seuls la décernent.

La vraie gloire est consentie de tout Vunivers et ratifiée par tous les temps.

Toute action a deux termes, V effort et le succès, et cest V effort quil faut juger.

GXIX

Si Jésus était venu pour sauver un peuple, il ne serait pas Dieu ; il vint pour Vunivers et quelques races le veulent accaparer .

Le vrai progrès mental à réaliser, à notre époque, pour tirer au moins une douceur raisonnable de notre faiblesse, cest de montrer la loi de solidarité humaine seule vraie ; et que la solidarité restreinte de race et de lieu engendre les désastres, fils de Vinjustice et de la dèsharmonie%

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