LA MANIÈRE OU DES ENNEMIS
En soi, aucun tempérament n'est réfrac taire au bien.
La femme n'est pas le but de l'homme, mais le moyen de son devenir immédiat
L'État, ayant nié l'âme ne s'occupe pas de ses besoins et l'Eglise, ayant perdu l'intellectualité, la rejette comme profané.
L'Étal a-t-il des ennemis? Quels sont-ils? et comment doit-il s'en défendre.
Le pauvre qui nous obsède de sa main tendue n'est pas un ennemi ; mais si nous refusons l'aumône, sa main peut se lever sur nous, par désespoir. Ainsi les sans travail ne sontpas de mauvais
citoyens, mais des malheureux. Puisque tout le monde est soldat, et que l'État enrégimente les pauvres, et les mène à la mort, il doit entretenir leur vie. Le milliard de l'armée, voilà le pain, le toit et le vêtement de tous les dépossédés. Or, si l'Etat trouve un homme bon pour sa défense, il faut qu'il l'entretienne, même hors du drapeau.
Quiconque a un livret militaire a droit à manger et dormir aux frais de l'État : l'antiquité nourrissait ses esclaves et le moyen-âge ses mercenaires. Le bienheureux progrès force le malheureux mobilisé à avancer à l'Etat son quart de place; demain il l'obligera à payer son uniforme sans aucun doute.
Peut-on appeler ennemis de l'État, les partis qui diffèrent du gouvernement? Non, car l'entêtement monarchique contre une république peut s'inspirer du zèle le plus pur et le plus éclairé.
L'homme qui désapprouve la conduite d'un ministre, même violemment, ne peut être taxé de crime, car il se trouve souvent qu'il a raison. L'opposition aux gouvernants n'est donc pas antisociale.
L'ennemi de l'État parmi les gouvernants est celui qui dirige le pays vers de faux triomphes aux conséquences désastreuses. Bonaparte a été le plus grand ennemi de l'État, puisque, moins
d'un siècle après,il a fallu payer de deux provinces sa fameuse campagne de Prusse. Jules Ferry en poussant à la campagne d'Indo-Chine, a préparé un cycle d'ennuis nationaux, de meurtres et de dépenses. Les laïcisateurs nous auront valu dans dix ans une génération d'assassins et de voleurs.
L'ennemi de l'Etat, parmi les gouvernés, est celui qui réclame l'absurde. Malgré le dire de la Pythie, proclamant Socrate le plus sage des hommes, ce philosophe enseignant la communauté des femmes, des enfants et des biens, méritait l'exil, sinon la ciguë : l'exil aurait fait grand bien à ce sublime boulevardier qui n'était jamais sorti d'Athènes et promenait sa dialecte admirable à travers la ville du matin au soir.
Le comte Léon Tolstoï n'a pas les traits d'un nihiliste, c'est un saint devenu fou. D'après lui, l'intellectuel doit vivre comme la foule, dans la foi simple. On lit dans le « court exposé de l'Évangile » : « Ne pas s'opposer au mal, supporter l'injustice et faire plus que les hommes ne réclament : par conséquent, ne pas juger, ne pas laisser juger... Se venger enseigne seulementà se venger. » On envoie en Sibérie des gens qui n'en ont pas dit plus : c'est la passivité du nihilisme, et non pas le retour à la barbarie, mais à quelque chose de pire et
d'inconceptible. Tolstoï nie à la Société le droit de réprimer et de punir ; il nie à l'amour la volupté, il nie au mariage l'amour, il nie à la science son utilité, enfin il se résume par ceci « le but de tout homme doit être de satisfaire tous ses besoins. » Ce n'est plus un ennemi de l'Etat qui parle, c'est un ennemi de la civilisation entière, aussi redoutable que Bakounine. D'où vient donc qu'un pareil anarchiste a pu se produire sur les marches du trône le plus autocratique du monde? D'un seul fait: l'immense pitié qu'inspire ce fou. Il a écrit sur la gloire militaire et sur l'armée des choses fulminantes et implacables; son sentiment est beau ; figurez-vous un médecin qui pleurerail sur les douleurs des malades : comment ne pas s'émouvoir d'un grand seigneur russe devenu fou par charité? Le Chambellan-poète s'est fait cordonnier, le nouvel Hans Sachs, qui sentait si vivement la douleur de la vie, a cru découvrir le remède, et après un battement de cœur sublime, des paroles de gâteux sont tombées. Tolstoï a tout le talent compatible avec des idées fausses, sorte de Jean-Jacques lymphatique et meilleur, il servira de théoricien à de prochains massacres, comme son émule du Contrai Social.
On pourrait écrire un discours sur l'indifférence en matière d'idée, et ce serait le diagnostic du cer-
veau latin. Les jeunes intellectuels sont pour la plupart anarchistes, dans leurs discours cénaculaires.
Il y a deux courants permanents dans la vie des états, le gouvernemental, composé des ayants, et le révolutionnaire, formé des pauvres. On ne peut pas démontrer au citoyen de défendre et de servir un intérêt ou le sien n'entre pas d'une façon au moins médiate. Voilà pourquoi la bourgeoisie ou les gens de fortune moyenne ont toujours été les soutiens nés de l'État.
Regardez un peu profondément : le pouvoir n'a pas d'autres partisans que les propriétaires et les employés ; encore au tréfond, ne sont-ils partisans que d'eux-mêmes, sous couleur de se dévouer à la chose publique.
Le socialiste voudrait vivre sur l'Etat; au lieu de secouer l'entrave politique, il pense l'installer conformément à son vœu.
Le bureaucrate représente bien moins que l'habile ouvrier dans la civilisation ; et quoique le rond de cuir mène ses fidèles à la direction des Beaux-Arts, on doit envisager l'employé, malgré sa belle tenue, pour moindre que l'artisan.
La petite propriété s'est accrue depuis un demi siècle, aussi allez parler de communisme au paysan, il répondra avec sa fourche : le petit commerce a
décru et le citadin seul rêve de socialisme. Ce qui rend le gouvernement plus diffîcultueux qu'à toute autre époque en cette fin de siècle, c'est l'état d'éréthisme où la plèbe a été mise par les avocatiers. On leur a tellement dit que leur tour viendrait, qu'ils l'attendent.
Il faudra vingt années d'éducation appliquée et prodigieusement habile pour avoir des citoyens qui ne soient pas de la canaille. Vingt années d'éducation religieuse et rationnelle à la fois, qui détergent les jeunes êtres, de l'hérédité épouvantable ; sinon tout est perdu. L'Etat libre-penseur ne se dédirapas de sa monomanie laïque : et une génération égalitaire succédera à l'autre, avançant l'heure du Protectorat Russe.
J'ai essayé de convertir quelques plébéiens non pas à la monarchie, mais à la logique politique; ils ont démêlé que j'allais à la messe et j'étais catholique fervent. Dès lors, je leur parus tantôt un imposteur, tantôt un esprit incomplet. Ma foi leur semblait fausse, et, si vraie, ils me prenaient en pitié. Vainement, je proposai ce critère, que le parti des plus grands esprits de l'humanité était le meilleur ; que l'on ne pouvait s'égarer en suivant les plus subtils et que la voie où se rencontrent tous les génies ne saurait être celle de Terreur; qu'une opinion valait non-seulement d'après sa confor-
mité avec l'expérience, mais encore selon la qualité et le nombre de ceux qui la soutinrent : à ces discours d'évidente sagesse, mon manant finit par me répondre que j'étais fumisté parles livres, et que son bon sens valait l'esprit de tous ces génies dont j'avais la bouche pleine ; et comme l'obtus interlocuteur était peintre en bâtiments, je lui demandai pour conclure, s'il connaissait au Louvre, la Joconde, et quelle estime il en faisait ; il sourit, déclarant que la Joconde n'était guère agréable à voir, que c'était une poseuse et que les peintres du Louvre avaient été plus longtemps à l'école que lui, peintre en bâtiments.
Vous le voyez, toujours l'égalité ; le respect disparu de l'âme latine, l'admiration, le sentiment du Beau éteints, et la Doursouflure du Moi. « Il faut souvent ramener un peuple à ses principes. » Qu'on essaye de ramener le peuple d'aujourd'hui au principe d'inégalité, c'est-à-dire de hiérarchie !
C'est devenu une passion enragée et qui dévore et supprime les autres, il y a des épidémies morales, des typhus de la sensibilité ou de l'imagination.
On n'a observé que la panique des guerres et la stupeur des révolutions, on n'a pas étudié les suggestions colossales auxquelles la foule est sujette.
La fatalité des hommes inférieurs veut qu'ils concrétisent par l'action immédiate l'idée la plus abstraite, et ils se croient logiques parce qu'ils sont brutes. Le contraire de l'intellectuel c'est l'impulsif, le simpliste, la bête humaine ; si vous lui livrez une idée, elle la transformera en crime, comme le chien auquel vous abandonnerez une écharpe la mettra en loques. Ce qui passe d'abord dans l'œil du paysan, de l'ouvrier et du militaire, à la moindre contradiction, c'est l'éclair d'estimation de sa force par rapport à la vôtre. L'idée de cogner ; voilà la réplique instinctive, en tout désaccord. Lorsque l'homme impulsif est en nombre il devient plus féroce encore, féroce comme l'espèce.
Chez l'être animique, le bourgeois, tout devient passion : leur abstraction c'est de thésauriser plutôt que de jouir. Avoir, est leur verbe, comme être est celui du peuple, comme concevoir est celui de l'intellectuel.
Il y a une atmosphère fluidique analogue à l'état radiant deCrookes où s'élaborent tout Texpir et le respir animique : car l'àme expire et respire comme le corps.
Les idées en elles-mêmes n'actionnent pas l'atmosphère fluidique, car l'esprit ne saurait se manifester dans ce monde de contingence, sans un truchement qui est là l'animisme.
L'antiquité réserva pour les initiés toutes les vérités, parce que le peuple ne peut les recevoir qu'à l'état passionnel, et détonant.
La conception clépersonnalisée reste le fait d'un nombre d'êtres très restreints et toujours d'une éducation hors ligne, impossible à quiconque fait autre chose que penser.
L'animique ou le bourgeois réduit l'idée à l'intérêt individuel ; et le peuple la matérialise en son instinct, ce qui est bien différent, car le bourgeois émet des vœux égoïstes et laids, mais modérés en leur moyen : tandis que le peuple, eût-il les vœux les plus généreux, les appliquera en bandit.
Le bourgeois ne veut pas le bien, par égoïsme, le peuple ne peut pas le bien, par défaut d'évolution. Aussi la souveraineté du peuple serait-elle pire que les douze monstres de Suétone réunis en un seul, car le peuple ne fait pas seulement le mal quand il le veut, mais aussi quand il ne le veut pas.
La politique ne comporte aucune passion, elle doit être un perpétuel raisonnement Aristotélique. La Chambre des Députés ressemble à un théâtre du boulevard ; dans les questions graves et de fond, l'animisme seul parle, à l'animisme qui l'écoute } littéralement, un député plaide à la
tribune, il veut entraîner et non convaincre. Un mot qui peint l'époque est celui d'emballé, emprunté à l'argot sportique, il exprime l'inconscience de la bête.
Le raisonnement est une faculté tellement restreinte dans l'humanité que la plupart des artistes l'ignorent et que le calme domaine de l'art voit se produire la même insanité que l'économie politique.
Un journal est là, par terre : je gage que si je le ramasse, je trouverai dans le premier article de la déraison :
« Il fit donc de parti pris laid et tourmenté, comme il avaitfait de parti pris gauche et maladroit: ses laideurs enrichirent le domaine de l'art.
« Il partait de Dante, et par Flaubert arrivait à Baudelaire ; il les rappelle tous trois, tour à tour sublime... On songe devant ses œuvres à l'Enfer ou au Jugement Dernier. »
Qui s'exprime ainsi ? C'est un inspecteur des Beaux-Arts, un très gros bonnet décidant des commandes, il ne sait pas que le Beau est l'essence absolue de Fart : il donne du Dante comme on donnerait du Lucain, et Michel Ange enfin apparaît à propos d'un sculpteur anarchiste, car M. Rodin n'est pas autre chose que le Stirner de la glaise, un ouvrier énergumène et qui ne trouve
l'émotion que dans la vulgarité et l'ignorance des règles.
Le personnel de la politique en France reproduit le personnel des Beaux-Arts : les uns enrichissent l'histoire d'insanités, et les autres enrichissent l'art de laideurs.
Notre période le prouve, il faut une discipline de l'esprit et une police des idées, non pas telles que les conçut le Bonaparte, qui jugeait l'humanité comme un escarpe juge le passant, mais un enseignement scientifique, et expérimental.
La fameuse méthode des physiciens arrive à la même équation que celle des métaphysiciens.
On ne peut réaliser simultanément des contraires, il faut donc choisir une doctrine et l'imposer, non pas comme meilleure, mais comme nécessaire. Aucune nouveauté ne peut se produire dans les principes, mais seulement dans leur manutention.
Les thèses paraissent toujours justes à ceux qui les posent ; elles suscitent leurs antithèses. Le peuple demande qu'on gouverne à son profit, la bourgeoisie n'entend que le sien. La synthèse sera dans les concessions mutuelles imposées à ces deux partis : mais c'est leur supposer trop de sagesse à l'un et à l'autre et le dernier mot reste à la force, qui n'est pas toujours la raison.
Les idées n'auraient jamais dû devenir ces filles à tout venant que lutinent les pires voyous : on a vulgarisé, il n'y a plus que le gouvernement du vulgaire et le dernier cri de la génération qui monte sera un appel au néant, c'est-à-dire le débondement de toutes les tonnes de sauvagerie dont l'humanité est capable.
ARCANES OCTODÉNAIRES
GXXI
Le pauvre ri est pas V ennemi de l'Etat, il le devient, dans un pays où on le trouve bon pour le recrutement et non pour le travail, ou où l'expose à mourir sans 1 aider à vivre.
Ne pas payer ses soldats, c'est déjà singulier, ne pas les nourrir, hors du temps d'exercices et de guerre, cela n'a qu'un nom : République française. Et cela aura un seul effet au moindre revers de la prochaine guerre : la nation armée deviendra la Révolution armée.
Quiconque a un livret militaire a le droit à la vie matérielle : V antiquité nourrissait ses esclaves.
GXXII
Il y a un abîme entre l'opposition au gouvernement établi et la guerre antisociale : l'ennemi de l'Etat c'est l'absurde.
Le chambellan du Czar, Comte Léon Tolstoï, est le plus mauvais citoyen de toutes les Russies, il est antisocial ; à part cela c'est un saint devenu fou.
Les autres anarchistes sont des fous devenus furieux.
U opinion qui a obtenu, à travers les siècles, V adhésion des plus grands esprits, doit être tenue pour vraie, en métaphysique où l'expérience n apporte pas de nouveaux dèterminismes . Le consensus des génies est encore le meilleur conseil.