‹ Le livre: Historique--fabrication--achat--classement--usage et entretienChapitre 12 sur 156 · Sur ce mot, voir supra, t. III, p · texte numérisé non relu

Sur ce mot, voir supra, t. III, p

Écoutons M. Jules Lemaîire, qui, dans une récente « lecture » faite devant les membres de l'Institut, a très éloquemment, en bibliophile expert et fervent, traité cette question :

«... Le contenu de ces vieux livres y semble bien meilleur que dans une réimpression moderne. Je songe surtout ici à certains textes du second rang, qui sont curieux, qui ont jadis paru beaux, qui ont encore leur prix, mais dont la lecture, dans une édition d'aujourd'hui, est tout de même un peu laborieuse. Eh bien! lisez-les dans un volume, sur du papier et dans des caractères qui leur soient contemporains, la lecture vous en deviendra facile. Ce sera comme si l'aspect et le toucher du vieux livre vous inclinaient à l'état d'esprit des ancêtres pour qui ces moralités et ces histoires furent écrites. Les locutions aujourd'hui vieillies vous surprendront moins, et vous entrerez .plus aisément dans le genre d'affectation ou de pédantisme propre au temps où ce bouquin vénérable fut imprimé. J'irai plus loin; je crois que les grands écrivains eux-mêmes gagnent à être lus dans une édition de leur âge. Que sera-ce dans la première édition, dans l'édition originale !

« Ici, un homme sensé pourra dire : « Je com- « prends que l'on recherche les vieilles reliures au « même titre que les vieilles assiettes. Avec les « vieilles reliures, d'ailleurs, on fait de très joHs € sous-mains.... Mais qu'est-ce qu'une édition origi-

« nale a de si excitant? En quoi la première édition « d'un ouvrage classique diffère-t-elle de la deuxième « et des suivantes, sinon par une date sur le titre? « Et cette différence justifie-t-elle des écarts de prix « qui vont communément à quelques centaines « d'écus? »

< Ah! messieurs, que voilà des propos superficiels! J'espère pour vous que si vous aviez entre les mains l'édition originale du Cid, d'Andromnque ou de VÈcole des femmes^ vous sentiriez bien autrement. A coup sûr, vous entreriez en méditation et vous vous diriez :

« Ainsi, les caractères imprimés sur ce papier « jauni sont les premiers, — les premiers! — qui

< aient traduit aux yeux tel chef-d'œuvre du génie « humain. Ils sont les premiers où Corneille, Ra- « cine, Molière aient reconnu leur pensée devenue « visible, et détachée d'eux-mêmes. Auparavant, ces « œuvres n'existaient que sur des feuilles manu- « scrites disparues et sous le front de leurs au- « teurs. J'en tiens dans mes mains la première « expression matérielle, publique et durable. J'as-

< siste, pour ainsi parler, à leur naissance, qui fut

< un moment auguste de l'histoire littéraire. »

c Ah! ces vieux feuillets sont pleins de vie.... La veille, on ne les connaissait pas.... Un jour, ils ont paru tout à coup, sous leur modeste habit de veau ou de vélin, dans la boutique de Barbin, au Siqne

de la Croix, ou de Ribou, à V Image Saint- Louis, sur le perron de la Sainte-Chapelle. Tel bourgeois plein de prud'homie, tel gentilhomme ou telle dame — habillés comme on les voit encore aujourd'hui dans les pièces du répertoire — ont aperçu à Tétalage le volume tout neuf et l'ont acheté trente sols. Mme de Sévigné peut-être ou Mme de la Fayette Ta fait demander par son laquais, ou bien, passant par là, est descendue de sa chaise ou de son carrosse, et, après avoir échangé avec Barbin quelques phrases obligeantes, elle a acheté elle-même son exemplaire, — un exemplaire pareil à celui que je tiens, celui-là même peut-être, — et, remontée dans sa voiture, elle s'est mise à le feuilleter, en attendant la fin d'un de ces embarras de rues décrits par M. Despréaux.... »

Jamais on n'a mieux parlé des vieux livres, mieux exposé les raisons de les aimer, que ne l'a fait là M. Jules Lemaître*.

Et ceci encore :

« Jadis, vous le savez, l'impression d'un ouvrage, même de proportions modiques, durait généralement de longs mois. On n'était pas pressé. Les ouvriers imprimeurs étaient, pour la plupart, assez ignorants. En outre, les auteurs n'étaient pas très attentifs à la correction de leurs épreuves, ou même

1. Les Vieux Livres, lecture faite à la séance publique annuelle de l'Institut du 26 octobre 1905 : Supplément au journal le Temps, 26 octobre 1005.

s'en remettaient à leur libraire. On tirait d'abord quelques exemplaires. L'autour y jetait l'es yeux, et y découvrait des fautes qu'il faisait corriger dans le reste du tirage.

< Vous direz : t Ces exemplaires corrigés valaient « donc mieux, et ce sont ceux-là qu'il faut avoir. » Et vous répéterez de faciles railleries sur l'amalour qui achète à prix d'or, quand il peut le renconirer, l'exemplaire avant les cartons, < l'exemplaire avec la faute ».

« Messieurs, la manie de cet amateur n'est peutêtre pas si absurde. 11 se dit que trouver et tenir l'exemplaire faulif, qui est vraiment le premier, c'est faire une petite conquête de plus sur le passé, puisque c*est se rapprocher encore un peu de rheure émouvante où la pensée de l'auteur s'est exprimée pour la première fois par des signes typographi(iues.

« Et je ne parle point de ces cas où des corrections et des suppressions importantes et significatives ont été faites (în cours de tirage, si bien (pie les exemplaires tirés d'abord sont réellement beaucoup plus intéressants que les autres, — comme il est arrivé, par exemple, pour les Pensées de Pascal ou pour le Don Juan de Molière. Ici, mon amateur d'exemplaires avant les cartons n'a presque plus besoin d'être justifié.

« Mais l'homme sensé reprendra : « Ces textes pri- « mi tifs et complets, vous les trouverez à moins de

« frais dans quelque édition moderne. Vos plaisirs, « en somme, sont plaisirs de pure imagination. »

« Assurément; mais vous m'accorderez qu'ils sont innocents, et qu'ils ont même leur noblesse. Ils impliquent certains sentiments ou certaines dispositions fort louables : respect , curiosité , don de sympathie. Et si ce sont plaisirs d'imagination, celui qui se les crée est donc, lui aussi, à son rang, un modeste inventeur de voluptés, une manière de poète.

« Et enfin, à supposer que sa manie s'amortisse un jour, il ne sera jamais complètement déçu, s'il prend la peine de lire ce qu'il a collectionné. Ces bouquins, qu'il recherchait principalement à cause de leur date ou de leur habit, ce sont des livres dont le texte vaut par lui-même ; et ainsi la collection rare pourra bien être, par surcroît, la plus substantielle des bibliothèques.

« Je ne veux pas donner dans ce paradoxe banal que les derniers venus n'ont rien trouvé de nouveau, et que tout a été dit depuis qu'il y a des hommes. Il est toujours vrai que tout a été dit ; mais ce n'est jamais tout à fait vrai. Il est possible que plusieurs écrivains du xix^ siècle aient été d'une intelligence plus souple et plus étendue que les classiques, et il est possible que certains autres aient eu une sensibilité plus affinée. Je crois, en tout cas, qu'ils ont singulièrement développé, enrichi et nuancé le con-

tenu des livres d'autrefois.... Mais il demeure fort probable qu'avec Corneille, Racine, Molière, La Fontaine , avec Rabelais , Montaigne , Descartes, Pascal, Bossuet, La Bruyère, on a déjà toutes les remarques essentielles sur la nature humaine, sur rhomme religieux, l'homme politique, l'homme social. El il faut avouer que ces réflexions, ces observations, ces peintures, même ces lieux communs, ayant rencontré là, pour la première fois, une expression à peu près parfaite, gardent une fleur, une saveur, une plénitude, une grâce ou une force qu'on n'a guère retrouvées depuis. Il n'est donc pas déshonorant de s'en contenter, et il est au surplus délicieux d'y revenir par le plus long, — j'entends après avoir joui des enrichissements ajoutés par les âges récents à ce trésor primitif et essentiel.

« Et alors c'est une volupté complète de goûter, dans les dessins et les tons de la reliure que tant de mains ont maniée et polie, dans la couleur et le grain du papier, dans la date du privilège du roi, dans la forme des caractères typographiques, dans les sentiments ou les pensées que ces caractères expriment aux yeux, dans Iç tour même et raccent de ces pensées et de ces sentiments, — et dans tout cela à la /ois, — le charme mystérieux du passé. »

Mais laissons ces trésors el splendeurs, et revenons auxlivresplushumblesctbicn moins chers, revenons aux volumes d'occasion.

11 n'est pas un ami des livres, sinon môme pas un Parisien sachant lire, qui ne connaisse le plaisir de bouquiner le long des quais ou devant les étalages des libraires'. 11 faut l'avoir goûté, ce plaisir, ■ pour — selon l'expression du bibliophile Jacob' — lui rendre grâce, comme à un génie bienfaisant et consolateur. Si, continue le même écrivain, ce

I M Gabnel IIanotai'x, dans l'avant-propos de son livre In Siiiie et tet (Juaie, jirointnadei <r un bibliophile (p. in),a trts juBtcincnl cl joliment dit ; - Paris e^l la seule ville du monde qui ■<!!. ma bibliothËqui; en plein air. Lcr boiteii des quaiB font partie de nos perspeclives. Elles ateompagnent les proltls du I.uuvre et font un premier plan aux galeries el aux touiri de Noire-Dame. ■ El Ciiaupklelby {les Aveu- Cures de MadcmoiseUe Mariette, p. 1(12; Paris, Michel Lévy, lljtiô) : - A partir du Ponl-N'euf, une librairie considérable, à bon marclié, s'Élale sur le parapet pendant une demi-lieue; tout en rcuillctant une brochure, 11 est facile de jeter un regard sur la Seine, qui coule derrière les rares grands arbres vert» de Paris. • Etc. — Sur les bouquinistes des quais, leur commerce, leur clientèle, etc., voir l'ouvrage de M. Octave Uz AN NE, Bouquinistes et Bouquineurs; Physiologie des quais de Paris, du Poul-Royal au Pont Sully (Paris, May. 1803; in-8). Voir aussi noire tome 11, cbap. xi, Biblioiuanes et Bibliolâtres, pp. 216-202.

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