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P. L. Jacob (Paul Lacroix), les Amateurs de vieux livres

plaisir n'était pas plus doux et plus fidèle que tous les autres, plus fort de ses émotions diverses, plus favorable aux organisations tendres et pensives, plus réel, plus vrai, plus matériel, verrait-on des jeunes gens s'y livrer avec emportement, des hommes de talent et d'esprit s'y plaire sans cesse, des riches et des puissants s'y délecter de préférence à tous les jeux de la puissance et à tous les hochets de la richesse! »

Un autre amoureux- des livres, Adolphe de Fontaine de Resbecq (1813-1865), a rédigé la relation de ses Voyages littéraires sur les quais de Paris ', un intéressant petit volume,où il a rassemblé ses souvenances et résumé ses impressions de « voyageur » et de lettré. Une anecdote qu'il nous conte montre bien quelh* ténacité et quelle puissance possède la passion du I)Ouquinage. Un des confrères de Fontaine de Resl)ocq, M. IL.., étant devenu aveugle, se faisait conduire par son domestique sur le quai Voltaire, sa promenade favorite. « On l'approchait des boîtes, il passait alors légèrement les mains sur les livres, parcourait ainsi quelquefois plusieurs mètres sans rien dire, puis, saisissant quelque mince volume, il disait à son guide : « N'est-ce pas de chez Barbin? » (ou tel autre nom de libraire célèbre). II se trompait souvent sans doute, mais il lui est arrivé plus d'une fois de deviner juste; alors sa joie était inexprimable; il

i. Paris, Furne, 1857 (et 1864); i vol. in-16.

achetait, dans ce cas, ce qu'il avait déjà ou Ce qui lui était indifférent. C'était, disait-il, sa manière de remercier le Créateur de lui avoir conservé l'ombre d'un sens perdu : cela fait vivre le marchand, Dieu sera satisfait! Telle était sa pensée*. >

Et ces curieuses remarques, à propos du publiciste et historien Louis Teste (1844-?. . .) ;

« ... De souffrant et chétif qu'il était. Teste est devenu « solide comme un chêne ». « Il nous livre son secret, dans ses Notes d'histoire contemporaine, qu'il a, je pense, bien souvent recueillies en passant les ponts, lorsqu'il faisait « sa cure sur les quais ».

* Mais il faut une passion qui vous soutienne et vous guide, pour répéter chaque jour la même promenade avec une ponctualité scrupuleuse : le simple souci de la santé purement égoïste n'y suffirait pas. Cette passion sera celle des bouquins, — non pas de tous les bouquins , mais d'une certaine espèce, quelle qu'elle soit, que l'on chasse et que l'on rechasse » le long des étalages. « Chacun doit choisir la sienne [sa passion] à son goût et s'y dévouer exclusivement, comme le naturaliste qui va chas-

1. Op. cit., pp. 3-4. Glissons ici, à ce propos, cette touchante réflexion de S. de S acy {Variétés tiUcraires,tl,p.2bO, Catalogue de la bibliothèque de feu J.-J. de Bure) : « Je deviendrais aveugle que j'aurais encore, je le crois, du plaisir à tenir dans mes mains un beau livre. Je sentirais du moins le velouté de sa reliure, et je m'imaginerais le voir. J'en ai tant vu ! »

sant des insectes, ou des plantes, ou des minéraux.

« Il est à remarquer qu'on trouve toujours ce qu'on aime. C'est peut-être une faveur du Ciel, mais c'est, en tout cas, un fait très positif et prouvé par l'expérience de tous les chercheurs. Ils trouvent toujours ce qu'ils aiment, et ils font des découvertes merveilleuses dans l'ordre des choses qu'ils préfèrent.

« Si vous n'avez pas un certain feu sacré, vous ne trouverez rien dans les boîtes des bouquinistes; mais si vous vous appliquez à collectionner tous les livres se rapportant à une certaine ville de France que vous aimez particulièrement et que vous portez dans votre cœur, ou les éditions d'une certaine époque, ou les ouvrages d'un certain auteur, alors vous faites des découvertes étonnantes, qui tiennent du miracle et qui vous transportent de joie au troisième ciel*. >

Cependant ce n'est pas du côté des bouquinistes échelonnés au bord de l'eau que je vous engagerai à effectuer le plus assidûment vos recherches. Vous pouvez certainement faire chez eux d'excellentes trouvailles, rencontrer dans leurs boîtes des « occasions » qu'il vous est loisible de qualifier, avec plus ou moins d'exagération, de « superbes > ; mais ces ouvrages ont très souvent un défaut capital, une

4. Revue bîeue^ 23 juillet 4898, p. 426 : article intitulé Autres Choses et signé Paul André.

L«î LIVRE. T. IV. ht

tare indélébile : conlinuellement exposés au vent et à la poussière, au soleil ou à la pluie, ils ont nécessairement souffert de ce manque d'abri, ils gardent des traces plus ou moins apparentes, mais immanquables, mais fatales, des intempéries de l'air.

Les livres en étalage extérieur, rangés sur des rayons fixés à une muraille, ne sont guère moins menacés, guère moins éprouvés*.

C'est dans les magasins et arrière-boutiques des libraires d'occasion que vous avez, à mon sens,

1. Voir, dans les Amateurs de vieux livres^ par P. L. Jacob, p. 34, un curieux portrait du marchand bouquiniste-étalagiste : « ... L'étalagiste est d'ordinaire Normand, comme le vendeur de salade ; il connaît mieux le prix des pommes que celui des livres; il ne juge guère sa marchandise que d'après le premier venu qui la marchande; il surprend dans vos yeux l'envie qui vous émeut à la vue de ce livre, et il le taxe à proportion de cette envie, qu'il démêle dans un geste d'empressement, même dans une indifférence composée. Le seul Manuel du libraire qu'il étudie, c'est la physionomie des acheteurs : Tun sourit, l'autre soupire, celui-ci fronce les sourcils, celui-là pince les lèvres; un cinquième, plus exercé, touchera vingt volumes avant de mettre la main sur le volume qu'il lorgne; tous enfln se trahissent d'une façon particulière, qui n'échappe pas à Yétalagisle, aussi fin, aussi astucieux qu'un diplomate du cabinet de Saint-James. » — En général, comme Ta remarqué L. Derome {le Luxe des livres^ p. 66), les livres anciens coûtent moins cher chez les libraires parisiens de la rive gauche que chez ceux de la rive droite, « qui ont une clientèle princière et la confiance des riches amateurs étrangers, tandis que les marchands de la rive gauche sont réduits à celle des savants et des lettrés, qui connaissent mieux la valeur des livres et ne peuvent se permettre certaines folies. » Etc»

intérêt à vous rendre et à fouiller; c*est là que vous découvrirez le plus de bons livres en bon état.

Mais n'oubliez pas qu'il n'y a rien d'absolu en ce monde, et n'hésitez pas à vous arrêter devant tout étalage de livres, à bouquiner partout où vous en aurez l'occasion : c'est d'ailleurs là une recommandation superflue, les livres, n'iftiporte lesquels, attirant à eux irrésistiblement et comme par enchantement tous ceux qui les aiment.

Beaucoup de libraires, de bouquinistes et d'étalagistes ont l'habitude de tasser et presser leurs livres tant qu'ils peuvent sur leurs tablettes ou dans leurs boîtes ; ils trouvent à cela deux avantages : d'abord d'y faire tenir un plus grand nombre de volumes, puis d'empêcher la poussière de pénétrer à rinicrieur de ces volumes ou d'en ternir les plats. Malheureusement, ces deux avantages sont surpassés et de beaucoup par l'inconvénient qui résulte de ce système, la difficulté de retirer les volumes : brochés, on risque de déchirer les couvertures; reliés, d'abîmer la coiffe. Dans le cas particulier, cet indestructible et insupportable serrement, cette agglutination, présente un autre danger, c'est de faire déguerpir le client, qui aime à feuilleter et examiner avant d'acheter^ et ne tient nullement à se c9iÇi?>ç^t

les ongles en essayant d'extirper de leur geôle ces infortunés prisonniers.

Certains bouquinistes ont une autre manie, c'est, dès qu'ils aperçoivent un passant arrêté devant leurs rayons ou leurs boîtes, de se précipiter sur lui, ou de s'avancer sournoisement, selon les tempéraments ou le» circonstances, et de lui faire leurs offres de service, de lancer, en d'autres termes, le grappin sur lui. « Trouvez- vous ce qu'il vous faut, monsieur?... Voyez donc, j'ai ici quelque chose... Si vous voulez entrer?... Un instant seulement, monsieur... Vous vous rendrez compte... Une série d'ouvrages... tout ce qu'il y a d'avantageux.... » C'est encore là, paraît -il, un immanquable moyen de mettre en fuite l'amateur. Pour l'attirer, pour le retenir, le mieux est de ne pas le pourchasser ni le tarabuster, de le laisser libre.

Si vous désirez vous renseigner rapidement et succinctement sur le contenu et le mérite d'un livre, d'un livre mis en vente, par exemple, et exposé en rayon ou en étalage, ne vous bornez pas à jeter un coup d'œil dans l'intérieur de ce volume; voyez plutôt s'il possède une table des matières et une préface, et parcourez-les : c'est là que vous trouverez le mieux et immédiatement un aperçu de l'ouvrage*.

1. Cf. Jean Darche, Essai sur la lecture, p. 204. Sur l'importnnce des préfaces et des tables des matières pour connaître rapidement le contenu des livres, voir, dans notre

S'il s'agit d'un dictionnaire, d'une encyclopédie, d'un guide de voyage, etc., consultez les articles traitant de sujets, — personnages célèbres, questions littéraires ou scientifiques, descriptions de localités, etc., — qui vous sont particulièrement connus : si ces articles sont rédigés avec soin et vous paraissent bons, il y a évidemment des chances pour que les autres leur ressemblent.

Afin de vous assurer instantanément qu'il ne manque pas de pages à un livre relié, examinez la tranche de ce livre, et vérifiez les endroits où elle n'est pas unie, où des cahiers ou des feuillets dépassent. Ce moyen n'est pas infaillible; une page a pu être si délicatement et soigneusement enlevée, que la tranche n'accuse pas cette absence, ce vide ; mais quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent le procédé est efficace.

Lorsqu'un bouquiniste n'indique pas ses prix de vente sur ses boîtes ou sur ses volumes, c'est mauvais signe ; c'est signe qu'il n'a pas de prix, cpiil établit ses chiffres et fait ses conditions selon les circonstances, « d'après la tête du client ». 11 est des amateurs qui, pour réagir contre cette déloyale coutume, ont pris le parti de ne jamais acheter un livre dont le prix n'est pas marqué d'avance, el, aux propositions et instances du marchand, de réi)on(lre

tome II, pp. 59 et suiv., notes, (rhumoristiques et intéressantes considérations empruntées à Théophile GauUet.

invariablement par la déclaration de cette formelle résolution *.

Mais que ce prix de vente ne soit jamais inscrit à l'encre sur le volume, qu'il soit tracé au coin d'une des gardes de la couverture, sur le premier ou le dernier plat, et toujours au crayon, d'une main discrète et légère, de façon à pouvoir être enlevé aisément avec la gomme. J'ai plus d'une fois rencontré de beaux et bons livres, des volumes de valeur, détériorés et gûtés par les gros chiffres, les lourds, pénétrants et inelfaçables grimoires du marchand.

Un grand nombre de libraires d'occasion publient des catalogues mensuels, bimensuels ou trimestriels, qu'ils adressent à leurs clients, et ce procédé de vente est, paraît-il, des plus fructueux pour ces commerçants*, d'autant plus fructueux que quelques-uns,

4. Certain bibliophile, « quand il voulait acheter des livres, disait que le meilleur temps était la veille ou le lendemain des principales fcles. Et sa raison était que les libraires, si on leur achetait la veille, faisaient bon marché de leurs livres, pour avoir de quoi se réjouir pendant les fêtes; et que, le lendemain, ils se relâchaient de leurs prix pour se rembourser de l'argent qu'ils avaient dépensé. Bien des causes, aujourd'hui, et souvent aussi peu sérieuses, influent sur la valeur des livres. » (Le bouquiniste Laporte, le Collaboraleur des érudits et des curieux, 1895, n« 6.)

2. D'après des renseignements verbaux, recueillis auprès de plusieurs libraires parisiens, les catalogues de livres d'occasion provoquent plus de demandes d'ouvrages parmi la clientèle de province que dans celle de Paris, et relativement plus encore à l'étranger qu'en province. A Paris, par suite de Texiguïté des appartements, et en raison aussi de

sinon la plupart, ont contracté l'habitude de forcer la note, de surélever tous les prix. Ils partent de ce principe, très judicieux, il faut l'avouer, que, si vous avez vraiment besoin d'un ouvrage porté sur un de ces catalogues et en vain cherché par vous jusqu'alors, vous ne lésinerez pas sur la somme à débourser pour vous le procurer*. Et c'est ainsi que des livres tout ordinaires, cotés jadis trente ou quarante

la vie en dehors, — visites, dîners, théâtres, sorties de toutes sortes, — la vie agitée et de moins en moins intime qu'on y mène, il n*est, en général, pas facile de collectionner des livres, de rassembler une bibliothèque supérieure à un millier de volumes, ni de trouver le temps de lire, — de lire autre chose que des journaux ou des ouvrages dont on a besoin pour ses affaires, des livres pratiques ou techniciucs. De plus en plus, par exemple, les romans ne se lisent que dans les périodiques, les revues et magazines.

\. De même qu'il n'est pas un ami des livres qui ne soit magnétiquement attiré par un étalage de bouquiniste et ne succombe à la tentation de s'y arrêter, il n'en existe pas non plus qui ne soit tenté par un catalogue de librairie et puisse se résignera ne pas- le feuilleter. « Pour tout homme qui s'intéresse aux sciences ou aux belles-lettres, pour toute personne curieuse des choses de la littérature, pour celui, en un mot, qui aime le livre, un catalogue est tout autre chose qu'une liste banale de titres, qu'un vulsraire prix courant. En tombe-t-il un sous les yeux de l'amateur, il le feuillette avec curiosité et... il y voit non seulement l'effort de la pensée sous toutes ses formes, mais la quintessence de la pensée elle-même, qui doit servir de nourriture à son intelligence et l'aider dans ses travaux. On ne saurait donc apporter trop de soin à la rédaction d'un catalogue de livres..., » (H. Le Soudier, De la classification méthodique dans les catalogues de librairie, Rapport au Congrès international des éditeurs, Bruxelles, iuini^Q'l,v^^^

SOUS, et qui se vendraient encore ce prix directement , sans l'intermédiaire des catalogues , sont tarifés sur ceux-ci à cinq francs, dix francs, voire davantage. Pour justifier cette hausse , le libraire ajoute volontiers à la suite de l'annonce du livre quelque audacieuse et fallacieuse mention : «Édition recherchée», «Épuisé», «Peu commun», «Devenu rare », « Rarissime », etc.*.

1. Tous les acheteurs de livres ne sont pas dupes de ces catégoriques, tranchantes et banales déclarations, aujourd'hui si usées et ridicules, tant elles ont traîné à la suite de titres de volumes aussi peu « rares » que Therbe des champs, aussi « communs » que les pavés des rues. On lit, par exemple, dans V Intermédiaire des chercheurs et curieux, du 20 septembre 1904, col. 425-426, l'avertissement suivant : « Dictionnaire de Richelet. — Les bibliophiles nous sauront gré de les mettre en garde contre une notice qu'ils voient passer périodiquement dans les catalogues de presque tous les libraires; et, disant : presque tous, je n'en excepte pas les plus savants. Chaque fois qu'un libraire annonce la première édition du Richelet, il a soin d'ajouter: i*» que cette édition est rare ; 2° qu'elle est recherchée pour une quantité de traits satiriques que ne contiennent pas les éditions suivantes ; 5» que son entrée en France a été rigoureusement prohibée sous Louis XIV. Or, tout ceci est controuvé. 1° Rien n'est plus commun que cette édition originale de Genève, 1G80 : elle est en vente chez vingt libraires. 2° Les fameux « traits satiriques » qu'elle contient sont reproduits dans toutes les éditions suivantes pendant un quart de siècle, et n'ont été expurgés que dans les dernières réimpressions. Il est mOme établi que l'édition de 1080 est /a moins sr/^jm/we de toutes les premières, et, dès 1855, le Bulletin du bibliophile signalait celle de 1710 comme plus complète à cet égard. 5" S'il est vrai que le livre ait été prohibé au moment de son apparition, il est évident que la mesure a été immédiatement rapportée, puisque la même année un libraire de Lyon,

En revanche, il faut reconnaître qu'il y a de ces catalogues qui sont très bien faits et dignes d'intéresser tous les amateurs de livres ; par exemple, les catalogues de la librairie ancienne A. Claudin, qui paraissent actuellement (1906, 20*^ année) tous les mois, sous le titre d'Archives du bibliophile ; ceux du libraire-expert A. Durel, publiés, aussi mensuellement, sous le titre de V Intermédiaire des bibliophile>i, libraires, amateurs^ et dont Mme Renée Pingrenon, très initiée à toutes les questions d'impression et de librairie, est en ce moment le rédacteur en chef; etc. Si les libraires appliquent ainsi, pour la plupart, à leurs catalogues un titre de journal, c'est dans Tespoir de profiter de l'énorme ditîérencc do tax(* d'affranchissement qui existe entre les catalogues cl les périodiques : jusqu'ici, hélas î l'administration postale s'est absolument refusée à admettre celte assimilation.

Fréquemment, mus par un louable désir d'économie, certains libraires ou bouquinistes inscrivent (mi belle place, sur la couverture de leurs catalogues, une mention par laquelle ils daignent avertir leurs clients que l'envoi du catalogue leur sera supprimé,

Benoisl Bailly, enlreprenail la réimpression du Diflionnairr, «vec permission donnée par le Roi, les '22 et '20 novembre IG80, el, loin de retrancher aurime des célèbres facéties qui parsemaient le premier tirage, il en ajoutait plusieurs, qui jus(iue-là s'étaient dissimulées dans les « Remarques » séparées du texte.... »

s'ils tardent trop longtemps à demander quelque article et à donner signe de vie. Ces libraires, s'ils exécutaient ponctuellement cette sentence, risqueraient fort d'être les premiers punis. Il est des clients, et ce ne sont pas les moindres, tant s'en faut! qui, pour épargner leurs pas et démarches et simplifier leurs opérations, ne veulent avoir affaire qu'à un seul libraire : c'est donc ce libraire intermédiaire, ce commissionnaire, qu'ils chargent d'effectuer tous leurs achats, et comme celui-ci ne donne pas le nom du client pour le compte duquel il opère, comme ce nom n'apparaît pas et ne peut être deviné par l'expéditeur du catalogue, il serait aussi inique que maladroit de mettre, sans preuve certaine, ladite menace à exécution.

Une très bonne habitude de la plupart des libraires et bouquinistes qui expédient des catalogues, c'est, d'inscrire leur nom et leur adresse sur chaque page de ces catalogues, en tête ou en pied. C'est du reste ce que fait la Bibliographie de la France : dans ses annonces de librairie, comme titre courant de chaque page, figurent le nom et l'adresse du libraire que la page concerne. On comprend, en effet, que si un client désire acheter un des volumes annoncés, et, ayant besoin, pour effectuer ou faire effectuer cet achat, d'indiquer le titre du volume, enlève la page où ce titre est porté, il court risque de ne plus savoir chez qui le volume

est en vente, si le nom du libraire n'est pas mentionné sur la page.

Il est bon aussi, dans l'intérêt des libraires expéditeurs, que les catalogues de livres d'occasion ne soient pas trop volumineux et n'effraient pas le client : un catalogue de vingt ou trente pages ne manque jamais d'être lu par tout bibliophile entre les mains de qui il tombe ; un catalogue de l'épaisseur d'un dictionnaire est sûr d'être jeté au panier sans même avoir été feuilleté. Il ne faut jamais qu'un catalogue, — si attrayante que soit cette lecture pour tous ceux qui s'intéressent aux livres et les aiment, — entraîne un long dérangement el représente une fatigue. On cite le nom d'un bouquiniste parisien qui, au lieu de faire huit ou dix catalogues par année, croit être très habile en n'en faisant que trois ou quatre, « afin d'épargner les frais de poste », et qui ne cesse de s'étonner du peu de succès de ses envois et de s'en lamenter: « La librairie se meurl î On ne lit plus ! On n'achète plus rien ! » Etc.

Par la même raison, MM. les libraires agiront sagement en faisant couper d'avance, — ainsi d'ailleurs qu'ils en ont presque tous l'habitude, — les feuillets de leurs catalogues : laisser ce soin au client, c'est trop compter sur sa complaisance et sur les loisirs dont il dispose.

MM. les libraires feront bien encore d'éviter, autant que possible, de rouler leurs catalogues ou les autres

papiers, brochures, plaquettes, etc., qu'ils expédient par la poste ou autrement. Le rouleau a le double inconvénient de donner au papier un pli très gênant, un enroulement qu'il a tendance à garder ; et, tout d'abord, d'exposer cetle plaquette, et particulièrement sa couverture, à êlre déchirée, lorsqu'on la retire de son étui. Recommandez donc à vos libraires d'éviter le rouleau chaque fois qu'ils le pourront, et d'efîectuer leurs envois à plat.

Méfiez-vous des ouvrages publiés par souscriptions: je vous dirai même: « Ne souscrivez jamais à un ouvrage inachevé ». Vous risquez — on n'en voit que trop d'exemples — de demeurer en panne et de perdre voire argent*. Je ne ferai d'exception que pour les publications entreprises par de très grandes maisons d'édition, dont la solvabilité et la solidité sont inébranlables. Mais ces maisons-là ne publient jamais ou presque jamais d'ouvrages par souscriptions.

1. « Règle générale qui a peu d'exceptions : Ne vous abonnez jamais à des souscriptions. Librairie, gravure, musi(iue, tout est compris. 1<» Quand la souscription est terminée, vous payez toujours l'ouvrage meilleur marché que les souscripteurs. 2° La plus belle entreprise, la mieux soutenue, peut man(iuer. » (H. de Balzac, Code des gens hon- »/r^'s, livre II, .^ tl, p. 65; Paris, Librairie nouvelle, 1854.) — Sur les souscriptions et la responsabilité des libraires ([ui en proposent au public, cf. le « Règlement pour la Librairie etriniprimerie de Paris, du 28 février 1725, rendu obligatoire... le 24 mars 1724, » titre III, ap. Edmond Werdet, JJistoirc du livre en Frcuiee, t. II, pp. 255-234.

Quant aux industriels qui vous oiïreiil. ronimc* primes à des achats de livres, des pendules avec candélabres, des boîtes de couverts en ruolz, dt*s jumelles pour théâtre ou campagne, etc., faites mieux que de vous méfier : n'achetez pas ! Ne vous mêlez pas à ces trafics : la pendule ne vaut rien, la jumelle non plus, et les livres — soldes ou rossignols — encore moins.

Nombre d'amateurs n'achètent jamais un livre (hî luxe dès le jour de sa mise en vente : ils attendent que l'ouvrage « soit au rabais »; tant de fois ils y ont été « pris », ils en ont tant vu, de ces ouvrages, et des plus artistiques, des plus beaux, catalogués, six semaines après leur apparition , à 00 ou 80 pour 100 au-dessous du prix fort* î

Remarquons encore que la plupart des collec-

1. D'après Jules Richard {VArt de former une fnhlioth(u/ur, p. 7), on comptait, en 1883, « tant à Paris qu'en France et à l'étranger, environ 1000 personnes qui collectionnent les beaux livres. Si l'on veut y ajouter les amateurs posséd.uit une bibliothèque de plus de 3000 volumes reliés, on ix'iil liardiment quadrupler ce chiffre » (soit iOOO nniatoiirs dans le monde entier). D'après les renseignements (pio j'ni recueillis, — autant toutefois ([u'on en j)eut recueillir en matière aussi fugace et difficile, — il paraît qu'on trouve aujourd'hui en France, 3000 possesseurs de bibliolhèques, — non seulement de ces bibliophiles dont vient de nous parler Jules Richard, collectionneurs de beaux livres et amateurs de volumes reliés, — 5000 possesseurs de bibliothèques comportant 2000 volumes et au-dessus, et acheteurs plus ou moins assidus de livres, principalement de « nouveautés ».

lions de périodiques perdent de leur valeur en vieillissant; d'abord parce que le public se lasse de tout, et que lesdites publications vieillissent, puis parce que la place manque pour caser cette quantité de volumes qui s'accroît sans cesse, vous envahit de plus en plus. Aussi rencontre- 1- on, dans maints catalogues d'occasion, des collections de la Revue bleue, de la Revue scientifique, de V Illustration , du Monde illustré, etc., à des prix d'un bon marché dérisoire.

Pour certains volumes rares, une des causes de dépréciation est la réimpression.

« Un spéculateur, écrit le bibliographe Sylvestre Boulard*, voit passer dans le commerce une pièce peu volumineuse, mais qui est portée à un prix excessif; il s'imagine que, s'il la réimprime, il fera une excellente affaire, et qu'en la vendant la vingtième partie du prix -auquel elle s'élève ordinairement, on s'empressera de l'acquérir. Cependant il est bientôt détrompé; la plupart de ceux qui l'ont fait monter si haut n'en veulent plus à aucun prix, dès qu'ils savent qu'on peut se la procurer facilement; le prix de l'ancienne édition tombe prodigieusement, et la nouvelle ne se vend pas du tout. En voici un exemple : le livre intitulé VEnfer de la mère Cardine s'est vendu de trois à quatre cents livres dans les ventes pubhques, et j'ai vu refuser

i. Traité élémentaire de bibliographie, pp. 67-68.

des exemplaires de la nouvelle édition qu on offrait pour un écu. »

La multiplicité des livres aussi bien que Texiguïté de nos appartements, surtout dans les grands centres comme Paris, obligent plus d'un lecteur à se contenter d'éditions partielles, d' « œuvres choisies ». Francisque Sarcey (1828-1899) se montrait partisan de ce genre d'ouvrages, de ces compendia, et il a émis à ce sujet les considérations suivantes* :

«... En général, je ne suis pas pour les œuvres complètes, qui encombrent inutilement une bibliothèque. Je ne regarde pas sans mélancolie, dans la mienne, les soixante-dix volumes de Voltaire, les quatre-vingts de Victor Hugo, sans parler de tant d'autres, qui usurpent chez moi une si grande place, qu'après avoir acheté deux maisons pour les y loger, il ne me reste plus de coin de muraille où accrocher un dessin, une tablette d'armoire où caser un bibelot.... J'ai chez moi trois éditions des œuvres complètes de Corneille, des éditions savantes, avec force notes et commentaires historiques. Quand j'ai besoin ou envie de relire une des quatre ou cinq pièces qui sont demeurées chefs-d'œuvre, je vais les prendre dans un petit Corneille à l'usage des classes,

i. Dans la Revue hebdomadaire, 9 juillet 1898, pp.^SI-'I^'S.

qui lient dans un joli volume. Il faudrait garder les éditions d'œuvres complètes pour les bibliothèques publiques, où les curieux et les lettrés viendraient les consulter. Mais, pour le commun des mortels, une demi-douzaine de volumes enfermeraient Voltaire, trois ou quatre suffiraient pour Chateaubriand. A combien réduirait-on Balzac? à combien George Sand? Nous périrons étouffés sous l'énorme amas des vohimes à lire; et le vers de Tépigrammatiste me remonte à la mémoire :

Amis, rendons-les courts en ne les lisant point.

« Hélas! on ne lit plus guère que le journal. L'article de revue même paraît trop long aux lecteurs affairés et impatients de notre fin de siècle. Nous n'avons plus le temps de rien. Un jour viendra que nos fils ne liront plus que juchés sur une bicyclette et pédalant à toute vitesse. »

La grande objection à faire aux « œuvres choisies », c'est, on le devine, « l'embarras du choix ». Telle œuvre qui plaît à celui-ci n'agrée pas à celuilà. Dans Voltaire, par exemple, que vient de citer Francisque Sarcey, l'un voudra toute la Correspondance, l'autre le Dictionnaire philosophique et VEssai sur les mœurs en entier ; celui-ci ne tient pas à la Heririade, mais exige la Pucelle\ celui-là place au premier rang les Contes et Romans^ cet autre les Poésies légères, etc. C'est là surtout qu'il est impos-

sible de contenter tout le monde; et comme il est également impossible de prévoir de quel ouvrage, — de quel traité ou opuscule de Voltaire, pour nous en tenir à lui, — nous aurons besoin dans nos études et nos recherches, le mieux est certainement, — quand on le peut, quand la place vous le permet, — de posséder les œuvres complètes.

Ernest Renan est allé plus loin que Sarcey : il a déclaré que non seulement nous serions tôt ou tard contraints d'éliminer les « œuvres complètes » des grands écrivains, mais môme leurs « œuvres choisies >, qu'il faudra nous en tenir à la simple histoire littéraire : « l'histoire littéraire est destinée à remplacer en grande partie la lecture directe des œuvres de l'esprit humain* ».

« Cette phrase, riposte M. Gustave Lanson*, est

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