‹ Le livre: Historique--fabrication--achat--classement--usage et entretienChapitre 14 sur 156 · Ernest Renan, VAy^enir de la science^ p · texte numérisé non relu

Ernest Renan, VAy^enir de la science^ p

2. Histoire de la littérature française. Avant-propos, p. vi. Voir aussi les objections de M. Paul Stapfer [Des Réputations littéraires, t. I, p. 55) : •« Cela n'est vrai (la théorie de Renan) que des œuvres qui ne tiennent pas de la forme et du style une portion essentielle de leur valeur.... Notre littérature du moyen âge, par exemple, peut être remplacée tout entière fort avantageusement par une analyse bien faite. L'art n'a pas tenu assez de place dans le travail lilléraire du xviii* siècle pour que l'histoire, venant au secours du lecteur studieux, ne puisse lui résumer très suffisamment une partie considérable des deux cents volumes de Voltaire, de Diderot et de Rousseau lui-même.... Mais l'histoire littéraire pourra-telle jamais remplacer par aucune analyse les Essais de Montaigne, les Fables de La Fontaine, le théâtre de Racine, de Molière, de Corneille, les Mcdita-

Ui LITRB. — T. IV. l^

la négation même de la littérature. Elle ne la laisse subsister que comme une branche de Thistoire, histoire des mœurs, ou histoire des idées. Mais pourtant, même alors, c'est aux œuvres mêmes, directement et immédiatement, qu'il faudrait se reporter, plutôt qu'aux résumés et aux manuels. On ne comprendrait pas que Thistoire de l*art dispensât de regarder les tableaux et les statues. Pour la littérature comme pour Fart, on ne peut éliminer l'œuvre, dépositaire et révélatrice de l'individualité. Si la lecture des textes originaux n'est pas l'illustration perpétuelle et le but dernier de l'histoire littéraire, celle-ci ne procure plus qu'une connaissance stérile et sans valeur. Sous prétexte de progrès, l'on nous ramène aux pires insuffisances de la science du moyen âge, quand on ne connaissait plus que les sommes et les manuels. Aller au texte, rejeter la glose et le commentaire, voilà, ne l'oublions pas, par où la Renaissance fut excellente et efficace. »

Outre les « œuvres choisies > d'un seul écrivain, il y a les recueils d'extraits de plusieurs auteurs, les clirestomathies et anthologies. Ces ouvrages, qui embrassent d'ordinaire toute une période littéraire, et sont le plus souvent destinés à la jeunesse*, peu-

tions de Lamartine, les poèmes épiques et lyriques de Victor Hugo ? • 1. Bossuet n'était pas partisan des « morceaux choisis > à

vent, à l'occasion, être consultés avec plaisir et avec fruit par Tâge mûr. Parmi ce genre de livres, je citerai les trois remarquables volumes d'Alexandre Vinet (1797-1847)*, Chrestomathie française ou Choix

Tusage de la jeunesse. Voici ce qu^il écrit; dans son opuscule De l'instruction de monseigneur le Dauphin^ fils de Louis XJV, lettre au pape Innocent XI (Œuvres diverses, t. I, p. 5; Paris, Hachette, 1868) : « Nous n'avons pas jugé à propos de lui faire lire les ouvrages des auteurs par parcelles, c'est-à-dire, de prendre un livre de VÊnéidey par exemple, ou de César, séparé des autres. Nous lui avons fait lire chaque ouvrage entier, de suite, et comme tout d'une haleine, afin qu'il s'accoutumât peu à peu, non à considérer chaque chose en particulier, mais à découvrir tout d'une vue le but principal d'un ouvrage et l'enchaînement de toutes ses parties : étant certain que chaque endroit ne s'entend jamais clairement, et ne parait avec toute sa beauté, qu'à celui qui a regardé tout l'ouvrage comme on regarde un édiiice, et en a pris tout le dessin et toute l'idée. » — Victor Hugo partageait absolument, à cet égard, l'avis de Bossuet. Le chef d'une des principales maisons d'édition de Paris étant un jour allé lui proposer de publier un choix de ses œuvres, un recueil analogue aux Lectures pour tous de Lamartine, le grand Olympio lui répondit par cet apologue, aussi humoristique et péremptoire que dénué de modestie : « Vous voulez faire connaître à quelqu'un le Mont-Blanc, dont vous avez jadis fait l'ascension, et rapporté, comme souvenir, trois ou quatre des plus jolis cailloux rencontrés sous vos pieds. Ces cailloux, vous vous avisez de les étaler et de les montrer aux gens, pour leur donner une idée du Mont- Blanc. Vous leur dites : « Approchez ! Regardez ! Voilà le Mon^Blanc! » Eh bien, non, non! Ce n'est pas cela! Ce n'est pas du tout le Mont-Blanc! Aussi, malgré l'exemple que vous me citez de Lamartine, je refuse énergiquement votre offre. ■ (Renseignement personnel provenant de ladite maison d'édition.)

1. • M. Vinet, professeur à Lausanne,... cet homme si distingué, qui, placé à Paris, eût pris son rang dîvivs\ô.\\aMV^

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de morceaux tirés des meilleurs écrivains français ; et ceux de Gustave Merlet (1828-1891), Extraits des classiques français (Prose et Poésie, Cours supérieurs, Cours moyens, Cours élémentaires), dont les deux premiers tomes, consacrés aux Origines de la littérature française du ix« au xvn*= siècle^ sont particulièrement dignes d'être signalés*; puis, comme s'adressant plus spécialement au grand public, les quatre volumes de Crêpe t : les Poètes français, recueil des chefs-d'œuvre de la poésie française, depuis les origines jusqu'à nos jours (notices par Charles Asselincau, Hippolyte Babou, Charles d'Héricault, Edouard Fournicr, Louis Moland, A. de Montaiglon, Valéry Vernier, Eugène Noël, Jules Levallois, etc. ; mtroduction par Sainte-Beuve) ; — et Y Anthologie des poètes français du xix^ siècle, quatre volumes publiés par l'éditeur Alphonse Lemerre.

Mais que dire des livres expurgés et châtrés, en d'autres termes, altérés et falsifiés?

Considéré au point de vue strictement commercial, le livre, force est bien de le reconnaître, est une étrange marchandise, qui ne ressemble vraicritique élofiuente, tout aussitôt après MM. Cousin et Villemain, et non au-dessous d'eux. * (Sainte-Beuve, Noi4rveaux Lundis, t. VII, p. 213.)

1. Dans les nombreuses notes jointes par Gustave Merlet à ses morceaux choisis, on rencontre notamment de fréquentes et très intéressantes comparaisons des écrivains entre eux, des réminiscences et parallèles de leurs œuvres, etc.

ment à aucune autre. Sa valeur, par exemple, — valeur commerciale, encore une fois, — n'esl jamais équitablement déterminée et ne peut pas l'être, puisque l'élément le plus important, le fond même de l'œuvre, n'entre pas en ligne de compte, et que la forme et Textérieur : papier, impression, illustration, reliure, etc., règlent seuls le chiffre de vente. Si bien qu'on arrive à ce résultat singulier et d'une choquante injustice : tandis qu'un tableau de Rembrandt ou de Raphaël coûte toujours plus cher qu'une croûte quelconque, si bien encadrée soitelle, un tome de Virgile, de Shakespeare ou de Molière peut se vendre et se vend couramment à bien plus bas prix que le plus inconnu des romans, que la plus plate et la dernière des inepties. C'est surtout en librairie qu'on ne juge les gens que sur la mine. D'où cette remarque, applicable non seulement aux libraires,' mais aux écrivains, à tous les gens de lettres : « C'est la seule profession dans laquelle le salaire n'est pas proportionné à la bonté de l'œuvre accomplie* ».

1. Cf. le Mémorial de la librairie française, 11 février 1897, page 77. Ajoutons cette autre humoristique et souvent troi) véridique constatation, faite par Balard de Lancy (....-1850), publiciste, administrateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, touchant les écrivains, dont les gains, selon lui, sont toujours en sens inverse du mérite de leurs œuvres et du temps qu'ils y ont consacré: • Ainsi l'ouvrage sérieux écrit avec soin, qui a demandé de longues études, de profondes réflexions, un temps considérable..., et qui peut être d'une

En outro, el pour comble, il est admis qu'au bout d'un certain laps de temps, lorsque Fauteur n'est plus là pour se défendre, et que son œuvre est « tombée dans le domaine public >, on peut tronquer, maquiller et sophistiquer cette œuvre, cette marchandise, comme bon semble. Personne n'a rien à y voir, et Ton aurait beau protester contre cette fraude et co dol, réclamer contre ce dommage et ce préjudice, la plainte n'entraînerait aucune sanction légale et demeurerait lettre morte*.

grande utilité, ne rapporte presque jamais d'argent à son auteur, ou lui en rapporte si peu, que ce n'est pas la peine d'en parler. Mais, à mesure que les œuvres perdent en valeur réelle, elles sont payées davantage, et les choses tout à fait grossières et grotesques ont plus de chances qu'aucune autre de valoir de l'argent à leur auteur. » (Mme Angelot, /es Salons de Paris^ p. 161.) Dans les pages suivantes, Mme Ancelot conte la curieuse expérience que fitM.de Lancy pour vérifier cette loi : il s'amusa, avec un de ses amis, à composer une idiotie, la plus • stupide histoire » qu'on pût rêver, Histoire merveilleuse du mari de la rue Mou/fetard, qui a rendu trente-neuf corbeau^œ vivants j et « ce joli ouvrage, qui se vendait deux sous, » rapporta, en une seule journée, et tous frais payés, neuf cents francs. « C'est tout ce que ma littérature m'a valu », répétait volontiers et en riant de bon cœur M. de Lancy, qui n'avait jamais touché un liard pour ses articles d'économie politique, pas plus que pour ses études administratives.

1. Ce qui est encore pis, il est même loisible d'attribuer à un écrivain, qui peut être un honnête et modeste érudit comme Jean Meursius (1615-1654), ou une vertueuse femme comme Louise Sigée (Aloysia Sigea, de Tolède ; .... -1560), surnommée « la Minerve de son siècle », et * dont la pudicité égalait l'érudition » (Michaud, Biographie universelle), toutes les turpitudes et les ordures que l'on veut : per-

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C'est ainsi qu'on trouve des Virgile et des Horace ad tLsum Delphini *, des Fables de La Fontaine, des Boileau et des Racine même' t expurgés », des Let-

sonne, la victime et ses héritiers ayant disparu, personne n'a qualité pour protester et défendre l'honneur de ce nom, si indûment et perfidement sali.

1. On sait que de mutilations et d'interpolations furent infligées par les premiers chrétiens aux ouvrages de l'antiquité grecque et latine : je me borne à rappeler le fait. A propos de Thistorien Tacite, dont pas un exemplaire n'a pu nous parvenir intact et complet, quoique l'empereur Tacite ait peuplé des œuvres de son parent toutes les bibliothèques du monde (cf. notre tome I, p. 227), Montaigne estime que ce zèle intolérant et destructeur, « ce désordre, a plus porté de nuisance aux lettres que tous les feux des barbares » (Essais, Uvre II, chap. xix; t. III, p. 107). Les écrits de Flavius Josèphe, de Pline le Naturaliste, etc., furent tronqués et altérés de même : cf. Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nature, viii, p. 119 (Paris, Didot, 1868; in-18); etc.

2. Oui, de saintes gens ont trouvé Racine trop libre, Racine obscène, et l'ont « épuré ». Dans sa tragédie d'Alexandre te Grand (acte V, se. m), par exemple, au lieu de ces deux vers :

Aimez, et possédez l'avantage charmant De voir toute la terre adorer votre amant,

ils ont mis :

Aimez, et possédez l'avantage si doux De voir toute la terre adorer voire époux.

Dans les Plaideurs (acte II, se. ix), ils ont supprimé le mot bâtard et l'ont remplacé par le mot fils :

Monsieur, je suis le fils de votre apothicaire.

Dans Esther (acte I, se i), ils ont remplacé ces deux vers :

Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit, La chassa de son trône ainsi que de son lit,

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t7*es i]c Mme de Sévignc et des Siècle de Louis XIV que Mme de Sévigné et Voltaire auraient bien de la peine à reconnaître.

Et cependant faire dire à un écrivain tout le contraire de ce qu'il a dit, substituera ses mâles accents toutes sortes de veuleries et de sottises ; le ranger ainsi, ce polémiste et cet apôtre, sous un drapeau opposé à celui qu'il a défendu toute sa vie, pour lequel il n'a cessé de combattre, pour lequel peutêtre il a versé son sang, c'est bien de la plus cruelle ironie. Molière écrit Tartii/fe, et certains prétendus éducateurs de la jeunesse font de notre grand comique l'intime compagnon et le suppôt des jésuites; ils publient ses œuvres « arrangées » : ('élimène, du Misanthrope^ y change de sexe, s'appelle Cléomène, et devient le neveu d'Alceste.

Alî! mon neveu, mon faible est étrange pour vous!

s'écrie l'oncle, qu'on croirait amoureux de ce jeune homme*.

Vers le milieu du xvni® siècle, l'abbé de Marsy s'avise d'émonder et de rajeunir Rabelais, et il convient lui-même charitablement, dans son édition,

par ceux-ci, où le mot « lit », trop suggestif, a disparu :

Lorsque le roi, contre elle ii^Hté sans retour, La chassa de son trône, ainsi que de sa cour.

(Cf. Edmond Texier, les Choses du temps présent, pp. 202- 204 ; Paris, Hetzel, 1862.) 1. Cf. A. AuLARD, fleuMC Bleue, 22 avril 1899, p. 484.

qu'on y trouvera bien • de l'insipide et de l'ennuyeux »*.

Il y a quelques années, un autre « rajeunisseur » imagina de « traduire les Contes drolatiques de Balzac en français moderne ». — « Vous avez bien lu, n'est-ce pas? écrit, à ce sujet, M. Octave Mirbeau, dans un vigoureux article', tout enflammé d'indignation et aussi d'amour pour notre patrimoine littéraire. Vous avez bien lu ? Les Contes drolatiques de Balzac, traduits en français moderne, par M.... Et le pauvre Balzac s'appelait Honoré ! Comme c'est bien ça!... La Censure, les neuf dixièmes du temps, est parfaitement inutile, et, pour le reste, qui ne comporte qu'un dixième, elle est nuisible. Eh bien î ne pourrait-on l'utiliser à quelque chose, et mOme à quelque chose de bien ? Pourquoi ne l'emploieraiton pas à la préservation de notre domaine intellectuel ? Au lieu d'interdire, par à-coups et sans raison, des pièces d'une haute portée sociale..., pourquoi ne serait-elle pas quelque chose comme un tribunal qui empêcherait qu'on portât la main sur nos grands écrivains, aux œuvres desquels on n'a pas le droit de loucher, précisément parce qu'elles appartienneiil à tous ? Pourquoi ne protégerai L-elle pas contre les attentats du genre de ceux que je viens de dire le

1. Cf. A. Gazier, Petite Histoire de la littérature française, p. 73.

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