Le Journal j 9 mars
domaine intellectuel commun? Je livre cette idée pour ce qu'elle vaut. On peut y réfléchir et en tirer peut-être un bienfait. En tout cas, il est vraiment extraordinaire qu'une société capitaliste, fondée exclusivement sur le droit de propriété, se déclare impuissante, indifférente même, quand des cambrioleurs détroussent si allègrement, si impunément, le plus précieux trésor que nous possédions : notre histoire, notre langue, nos chefs-d'œuvre. »
En 4796, le fameux vicomte de Bonald < proposa sérieusement à l'Administration de faire faire des éditions châtiées et exemplaires des auteurs célèbres : on extrairait de chaque auteur ce qui est grave, sérieux, élevé, noblement touchant, et on supprimerait le reste »*. Restait à définir, par
1. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IV, p. 433. Dernièrement un éditeur publie des Pages choisies de Louis Veuillot, et il s'avise d'introduire, dans ce recueil, quantité de modifications de texte, uniquement dues à son ignorance ou à sa négligence. Se figurant, par exemple, que le mot lion est monosyllabique, au lieu de ces vers de Veuillot :
Tous nos lions sont enragés...
Soudain nos lions sont bergers...
il imprime:
Nos lions paraissent enragés...
Soudain nos lions se font bergers.
« Il change les titres. Il change la ponctuation, à laquelle Veuillot était si attentif. Dans la dernière pièce de vers qu'il reproduit: Marsyas, il n'y a pas moins de huit fautes, dont une donne un vers faux (par l'écriture encore au lieu d'encor)y dont une autre, par la substitution d'un mot à un au-
exemple, ce qu'on entendrait par c grave, sérieux, élevé », etc. C'est là que les flûtes auraient cessé d'être d'accord !
Mais non, le concert a eu lieu, le système a été mis en pratique et exploité par l'industrie privée, notamment par la maison Marne, de Tours, dont les nombreuses collections, < revues et purgées avec soin par une société d'ecclésiastiques », sont connues de tout le monde. Et ces falsifications et mensonges, ces tromperies et escroqueries, ne scandalisent ni ne choquent personne; beaucoup même y applaudissent comme à œuvres pies,' saintes et méritoires.
Inutile de vous exhorter à vous garer comme de la peste de ces « faux », de ces livres fabriqués et truqués à plaisir, qui ne pourraient que vous induire en erreur, et ne sont bons qu'à mettre au cabinet ou au pilon.
Richard de Bury a consacré un chapitre de son Philobiblion^ à cette question : « Comme quoi on doit toujours acheter les livres, si ce n'est dans deux
Ire (vie pour voix), modifie fâcheusement le sens. Une troisième procure un véritable non-sens.... Peut-on s'imaginer la fureur de Veuillot, de ce puriste,
Du malheureux li-on lan^çuissant, triste et monie,
à voir son texte ainsi tripatouillé? »» {V Intermédiaire des chercheurs et curieuxj 10 et 20 novembre 1906, col. 672 et 761.) i. Chap. III, pp. 27-50. Trad. Cocheris.
cas, » cl ces deux cas réservés sont : 1^ la crainte d'être trompé par le libraire; 2° l'espoir d'un moment plus opportun, d'une meilleure occasion.
« Il y a peu de dépenses, de profusions, je dirais même de prodigalités plus louables que celles qu'on fait pour les livres, écrit, de son côté, le savant jésuite bibliographe Claude Clément*, lorsqu'en eux on cherche un refuge, les voluptés de l'âme, l'honneur, la pureté des mœurs, la doctrine et un renom immortel. »
Jules Richard* déclare qu* « un bibliophile ne conserve pas les livres qu'on lit une fois, mais seulement ceux qu'on relit avec plaisir, et que, par conséquent, on relie plus ou moins richement ». Sous sa forme humoristique et plaisante, l'avis a du bon, surtout pour les amateurs parisiens, logés toujours si à Tétroit, et il mérite d'être retenu.
Est-il raisonnable, — les ouvrages de référence à part, comme nous l'avons dit au début de ce chapitre, — d'acheter plus de livres qu'on n'en peut lire, et n'est-ce pas une excellente habitude de n'effectuer do nouveaux achats qu*après avoir terminé la lecture des acquisitions précédentes?
Il semble, à première vue, qu'il ne puisse y avoir
1. Musxi, sioe hibliothecœ..,, lib. III, p. 408 (Lugduni, 1635, in-4), ap. Gustave Mouravit, le Livre et la Petite Bibliothèque d'amateur, pp. 05-66. Cf. t. I, pp. 127-128, et infra, p. 310.