LIVRE
ne sort l'apanage îtiraillible du zèle pour le bien
public, du travail, du savoir et du talent, la gloire
n'est pas et ne peut pas être le couronnement assuré
du génie. Toute l'histoire est là pour nous le dé.
montrer.
Des poètes aussi c^'lèbres, sinon même plus célèbres, qu'Homère et que Virgile, ont vécu à Athènes et à Rome, et leurs écrits ont disparu, sans qu'on
nité. • (Jules SiMijN. U» De.rnierK Mémnires des autres, le Péché originel, p. 2im.) ■ J'aime l'obacurilé. Les absurdes gloires qu'on nous fait en quatre jours avec les Irompes (et tes Ircmperies!) des journaux me font trouver l'obscorilé une cliose charmante... ■ (BAnBEv d'Aurevilly, Ba*-Bïetis, p.lïB.) ■ Cour ([ue nous en soyons si fiers, qu'est-ce que la gloire î
— Le bruit du concert des aveugles, s'ils étaient, par-dessus le m arche, des sourds. • (Id-, Pensées détadUte, pp. S-9; Pnris, Lemerre, 1S80,)- Toujours, toujours, lorsqu'il y a quelque cliose à donner, une place, une croix, une faveur, grande ou petite, elque deux candidats sont en présence, d'un cAté,un brave homme, pas bien fort, mais modeste et méritant, et, de l'autre, quelque farceur qui n'a pour lui que son suvoir-faire; toujours c'est le farceur qui l'emporte et le bon monsieur qui est blackboulé. • (Henry Becçue, ta ParUieiine, acte [l, se. vu.) - On pense à moi pour une place : mais, par malheur, j'y étais propre ; il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtinl. • {Beaumarchais, le Marlige de Figaro, acte V, se. m.)
Le mùrile ae cache, il faut l'aller Irouvor.
{FLoniAS, Fables, livre I, iix.)
• Ce n'est que dans les contes de fées que l'homme obtient
ce qu'il mérilfl ou mérile ce qu'il obtient.- • (GoLEmor.!!,
cité dans (e Mugaiin pilloreague, septembre 1857, p. 510.)
Kl, poui' conclura, cette sentence de t'Ecclésiasle (I.K. 11):
- ... J'ai vu que, sous le soleil, le prix n'est point pour ceux qui sont les plus légers à la course, ni la victoire A la guerre
puisse en démêler nettement la cause, — peut-être parce que ces livres n'étaient pas, comme r Iliade ou r Enéide^ en usage chez les écoliers de Tépoque ; — leur mémoire est quasiment abolie parmi nous. Connaissez-vous c Panyasis, que les critiques plaçaient très haut, à la suite d'Homère ; — Varius, qu'on ne séparait pas de Virgile ; — Philetas, que Théocrite désespérait jamais d'égaler; — Eupliorion, etc.?... Combien, s'écrie Sainte-Beuve, après avoir tracé les lignes précédentes, combien, et des meilleurs et des plus charmants, qui ont ainsi succombé sans retour, et n'ont laissé qu'un nom que les érudits seuls remuent encore parfois aujourd'hui ! * »
* Entre le v® siècle avant l'ère chrétienne et le vi« siècle après Jésus-Christ, — remarque M. Paul Stapfer, dans un ouvrage des plus instructifs, des
pour les plus vaillants, ni le pain pour les plus sages, ni les richesses pour les plus habiles, ni la faveur pour les meilleurs ouvriers, mais que tout se fait par rencontre et à l'aventure ». Ce que notre vieux Mathurin Régnier (Satires y III, vers 23-24) a traduit en ces termes :
Le inonde est un brelan où tout est confondu : Tel pense avoir gagné qui souvent a perdu . . .
Et Voltaire {Nanine, acte I, se. ix) :
Ce monde-ci n'est qu'une loterie
De biens, de rangs, de dignités, de droits,
Brigués sans titre, et répandus sans choix.
1. Sainte-Beuve, Por^rai7s contemporains, Euphorion ou De l'injure du temps, t. V, p. 447.
plus suggestifs, et à citer en première ligne pour Tétude qui nous occupe en ce moment*, — on compte, seulement en Grèce, plus de six cents historiens, parmi lesquels, au dire du savant Egger, une trentaine étaient de premier ordre, soit par le talent, soit par rérudilion. Des deux cent trente-trois discours authentiques de Lysias il en reste une trentaine ; des six cents tragédies grecques mentionnées tout à rheure, trente-deux; et des trois cent cinquante poètes tragiques, trois. Mais qu'est devenu Stésichore, grand poète épique et lyrique? Simonide, cinquante-six fois vainqueur dans les concours?
1. Paul Stapfer, Des Réputations littéraires, Essais de morale et d'histoire; nouvelle édition : Paris, Fischbacher, 1901; 2 vol. in-16; t. I, pp. 224-226. • Le livre de M. Paul Stapfer vaut le plus beau sermon du monde sur la vanité de la gloire. » (Emile Faouet, Joibrnat des Débats, 22 décembre 1893.) « ... Les Réputations tittéraires... livre digne d'être médité, appris par cœur, et que peu de personnes ont lu. » (Gaston Deschamps, te Temps, 22 novembre 1896.) «... Des Réputations littéraires, un des meilleurs livres de ces trente dernières années. » (J. Cornély, le Figaro, 25 juillet 1898.) « Max Nordau n'hésite pas à placer le livre de Paul Stapfer sur les Réputations littéraires parmi les chefs-d'œuvre de la critique moderne. •• (La /îeuae [ancienne Revue des Revues], l*"^ novembre 1904, p. 55.) Sur les bizarreries et iniquités de la gloire littéraire, principalement sur son inanité, voir Remy de Gourmont, la Gloire et l'Idée de l'immortalité. Mercure de France^ novembre 1900 : bon article, copieusement documenté, dont il existe une analyse dans la Revue encyclopédique, 8 décembre 1900, p. 1015. Voir aussi l'article du marquis R. Paulucci di Calboli, les Grands Inconnus dans la littérature, la Revue (ancienne Revue des Revues), !•' novembre 1904, que nous venons de citer.
Corinne, qui remporta cinq victoires sur Pindare lui-même, et qu'on nommait la dixième Muse?... Parthenius, maître de Virgile? Euphorign, mort deux fois, puisque Gallus, son imitateur latin, en qui il put espérer revivre, comme Ménandre revit chez Térence, a, lui aussi, péri tout entier?
« Le témoignage de Virgile, d'Ovide et de Properce ne laisse subsister aucun doute sur le rare talent de Gallus et sur la grande réputation dont jouit ce poète, tant que ses ouvrages vécurent pour l'entretenir et la justifier. Quel ne devait pas être le génie de Varius, dont Virgile, à ses débuts, avouait la supériorité, qu'Horace proclamait, à son tour, le premier parmi les épiques?... Pollion, à la fois poète, orateur et historien, fréquemment loué, ou, pour mieux dire, chanté par Virgile et par Horace en termes émus et respectueux, était un des hommes les plus célèbres de son temps. Calvus disputa à Cicéron l'empire du barreau, et, meilleur poète que Cicéron, il écrivit des vers qui lui valurent l'honneur d'être constamment nommé à côté de Catulle par Ovide, Horace et Propercc.... Le vénérable chef des poètes latins, summus poeta nostei\ comme l'appelait Cicéron, Ennius, a péri, avec Nœvius, avec Cinna, avec Varron de Narbonne, avec tant d'autres.... »
Et pourquoi, je vous le demande, pourquoi Philetas, le maître et le modèle de Théocrite, dispa-
rait-il, tandis que surnage ci triomphe son disciple et son inférieur? Pourquoi Corinne sombre-t-elle, et non Pindare, à qui elle était supérieure? Pourquoi Parthenius, et non Virgile; Varius, et non Horace; ('alvus, au lieu de Cicéron, etc.? Que les partisans de « la justice immanente > veuillent bien nous donner la clé de ces énigmes*.
Le plus curieux exemple peut-être des bizarreries (jue nous offre Thistoire des fortunes et infortunes lilléraires, c'est le sort du fabuliste Phèdre. Il vivait h Rome, sous l'empereur Auguste, dont il avait été lesclave, et qui l'avait affranchi. Il meurt en Tan 44, après avoir joui de quelque renom, mais d'un renom bien moindre que celui qu'il pensait mériter, et après avoir, en conséquence, lancé, lui aussi, un énergique ai)pol à l'impartiale, souveraine et vengeresse postérité*, il meurt, et tombe dans Toubli, le néant,
1. D'après Max Bonnet (la Philologie classique, p. 47; ap. Paul Stapfer, op. cit., t. I , p. 227, note 1), « si Homère, Sophocle cl Euripide, si Tliucydide, Démosthène et Lucien ont survécu, c'est principalement parce qu'on en faisait un ol)jet d'études pour la jeunesse, le véhicule de la connaissance du ^viic ancien et de l'antiquité classique en général. ■ (If. Jean Finot. la lirvue (ancienne Revue des Revues), l'^'- janvier 1000, p. 00.