CHAPITRE VI
Tenances, en quatre ou cinq classes principales auxquelles on peut toujours revenir. Ce sont d^abord les ouvrages ornés de reliures à compartiments dorés avec fleurons en plein or; puis les mêmes avec fleurons apurés, c'est-à-dire également dorés, mais striés de lignes parallèles comme est ra:{tir gravé en art héraldique. Viennent ensuite ceux de Fécole de Geoffroy Tory, avec les compartiments dorés dans le style du grand décorateur français; enfin les reliures polychromes dans lesquelles, à Taide d'une couleur ou d'un mastic, on mélangeait les tons en alternant. Il y eut bien aussi chez Grolier des reliures mosaïques, c'est-à-dire composées de petits morceaux de cuir rapportés par incrustations ou par collage, des reliures italiennes pures: mais elles furent peu nombreuses, si on les compare surtout à celles qui étaient conçues dans la manière de Geoffroy Tory.
C'est un de ces derniers travaux que nous reproduisons d'après un des beaux livres de la collection Dutuit, sur les Fastes des frères prêcheurs. L'exemplaire a le dos plat, et les entrelacs de la décoration sont des plus compliqués et des plus habiles.
Grolier faisait venir ses maroquins du Levant par les commerçants de Venise; il était donc sûr de la matière employée.
Né en 1479, le trésorier général d'outre-Seine vécut jusqu'en 1 565. En 1 563, une pièce originale du Cabinet des titres nous le montre encore très occupé de finances à plus de quatre-vingt-quatre ans; mais sa passion des reliures devait être calmée, car on en trouve peu signées de son nom dont la fabrication puisse descendre
jusqu'aux fils de Henri II. Après les traverses les plus grandes, après avoir vu Semblançay monter à Montfaucon, Jean Lallemand rendre gorge, et avoir failli lui-même perdre d'un seul coup la fortune et la vie, Grolier s'éteignit doucement dans sa maison, ayant recueilli la plupart des livres précieux du temps et aussi beaucoup de médailles curieuses. Christophe de Thou, son ami et son confrère en amour des reliures, lui avait sauvé la réputation devant le Parlement de Paris.
Après sa mort, sa bibliothèque fut transportée à rhôtel de Vie, et de là dispersée en 1675, cent ans après. Depuis, les volumes célèbres qu'elle renfermait sont allés chez les grands amateurs et à la Bibliothèque nationale.
Ainsi vint, de Part italien, la reliure française, qui pourtant sut être originale. Les rois n'avaient point manqué de suivre 4e mouvement, et même de le précéder, grâce aux moyens dont ils disposaient. Nous allons voir François I" à l'œuvre, avec un nom d'artisan au moins; mais Geoffroy Tory avait dû être le principal inspirateur, et qui sait?peut-ijtre même l'opérateur direct des" meilleurs travaux chez le prince, comme chez le grand financier.
Louis XII, nous Pavons dit, n'avait point connu [les belles reliures ; il avait bien reçu, durant ses voyages d'Italie, les livres magnifiquement habillés que les quémandeurs lui adressaient, et, entre autres, celui de Faustus Andrelinus, qu'on avait « lié >> en veau en l'honneur du roi. Il avait même, lui, si peu expert en belles choses, acheté la bibliothèque entière du sire de la Gruihi'.se et substitué ses en^blèmes à ceux du haut et
pig, 95. — Reliure pour François l"'', nvec les arnes de France et la salamanJrc.
27î LE LIVRE.
puissant seigneur. François I", avec le sentiment inné' des chefs-d'œuvre et la protection hautaine dont il les entourait, ne laissa point passer inaperçues les tentatives de Grolier. Il voulut que le roi ne restât point en arrière sur le trésorier, et les ouvriers se mirent en besogne.
11 avait adopté la salamandre, cet emblème qu'il avait mis partout sur ses châteaux, sur ses meubles, sur les livrées de ses gens; il la prodigua aussi sur le plat de ses volumes, A côté se voyait souvent TF couronné, puis le blason de France avec le collier de Saint-Michel. Dans la reliure dont nous donnons ici le fac-similé, Geoffroy Tory a singulièrement inspiré le doreur, s'il n"a donné le dessin lui-même. Car il ne faudrait pas croire que ces travaux se fissent d'un seul coup, au moyen d'une plaque gravée. Au contraire, chaque filet se poussait au fer chaud , que le praticien conduisait à la main sur l'or appliqué à l'avance, en le faisant pour ainsi dire entrer dans la peau ou le maroquin. Cela, c'était l'art; les plaques toutes faites ne servaient qu'aux reliures de commerce, tôt fabriquées, et destinées aux clients ordinaires.
Sous le règne de François I", les relieurs étaient les libraires, comme Vérard, comme Vostre l'avaient été. Le roi se servait le plus ordinairement d'un éditeur à lui, nommé Pierre Roffet, dit le Faucheux, pour le distinguer d'autres du même nom, et c'est lui qui revient le plus souvent dans les comptes. Marius Michel, dans son Histoire de la reliure, I, 22, n'avait sans doute pas connaissance d'une pièce des Archiyes nationales (J, 961, p. To5), publiée autrefois par M. de Laborde,