CHAPITRE VIII. 2O
OU de devenir libraire. Il choisit ce dernier état, contre les syndics du métier, contre tout le monde, et on lui suscita des ennemis. Pigorreau se vengea en tournant en ridicule les maîtres dans une affiche.
Le Gascon était probablement le prête-nom d'un artiste en ce genre. La Guirlande de Julie, ouvrée par lui pour M"*' de Rambouillet, lui ht grand honneur dans le monde spécial de cette petite cour littéraire. Il était d'usage alors que les quémandeurs taillassent un bel habit à leurs œuvres et les offrissent aux grands pour en tirer profit. Tallemant des Réaux signale nommément le poète Laserre, appelé le Tailleur des Muses, qui mettait son luxe à paraître dans des reliures irréprochables. Et puis les traitants, successeurs de Grolier aux charges financières, composaient par mode pure des bibliothèques, dont ils n'ouvraient jamais les volumes affublés par eux d'habits somptueux. Si l'on en croit Sauvai, l'auteur des Antiquités de Paris, on allait plus loin, et sur des couvertures sans livre on faisait inscrire des titres imaginaires, des libellés fantastiques, pour tromper les visiteurs ; la bibliothèque étant soigneusement fermée, il était difficile de découvrir la supercherie. « Au lieu de livres, écrit Sauvai, ils se contentent de couvertures de maroquin du Levant où, sur le dos en lettres d'or, est eslevé le nom des auteurs les plus célèbres. Un relieur de TUniversité m'a assuré, il n'y a pas longtemps, que ses confrères et lui en avaient fait à un seul financier pour dix mille escus! » [Ant. de Paris ^ I, 18.)
Les travaux de Le Gascon trouvèrent auprès des grands personnages, mieux qu'auprès de ces précieux
ridicules, chez qui faire valoir leur grâce et leur charme. Ce fut d'abord le propre frère du roi, Gaston d''Orléans, puis Mazarin, dont la Bibliothèque garde aujourd"'hui les reliures inimitables. Le Gascon poussait pour ce dernier les compartiments dores et les arabesques les plus contournées et les plus subtiles. Au milieu du plat étaient les armoiries du cardinal au trait et sa devise prétentieuse : Arma Julii ornant Franciam, les armes de Jules ornement de la France ! En dépit de la profusion des motifs, rien n'est mieux fait pour le plaisir des yeux et n'indique à ce point un homme de goût.
Mais si Le Gascon est un personnage légendaire, il y a près, très près de lui, un imitateur ou un rival nommé Florimond Badier, dont les travaux ont au moins l'avantage d'avoir été signés. Dans une reliure en mosaïque de maroquin, conservée à la Bibliothèque nationale sous le n° 649 de l'exposition, on lit à l'intérieur, au bas du plat recto: Florimond Badier, Jec. inv. Florimond Badier a inventé et composé cette reliure. Or l'analogie entre cette oeuvre et celles dites de Le Gascon est palpable; à l'extérieur et à l'intérieur, le plat est pointillé au petit fer de la même façon. Florimond Badier n'avait été reçu libraire qu'en 1645; il ne put donc composer les reliures antérieures attribuées à Le Gascon, mais cette ressemblance de manière montre une école établie à Paris, dont les adeptes devaient se copier entre eux exactement , comme de nos jours encore.
On simplifia bientôt le travail; on se servit des roulettes pour obtenir plus vite ce que l'on a appelé improprement la dentelle ; cette œuvre mécanique