CHAPITRE II
Nous donnons ici le canevas d'une des planches du Tristan demandé par le duc d'Angoulême, réduite des
Fig. 30. — Planche tirée du Tristan publié par Antoine Vérard, dont un exemplaire fut enluminé pour Charles d'Angoulême.
deux tiers, et Ton pourra juger que, même pour Tépoque, le métier d'enlumineur n'était point brillant.
Les reliures étaient en velours sombre qu'on ap-
pelait alors velours tanné, avec deux fermoirs aux armes du duc. Elles coûtaient 60 sous Tune.
Le travail une fois terminé, Vérard prit la route de Cognac, emportantes précieux ouvrages. On lui alloua 20 livres pour frais de déplacement, ce qui, joint au prix total, montait à 207 livres 10 sous, soit environ 5, 000 ou 6,ooo francs de notre monnaie.
Si la place ne nous était point mesurée, nous pourrions a;outer bien des renseignements à cette notice faite au courant des idées. Vérard avait précédé Simon Vostre dans la publication des livres d'heures; mais son premier volume, daté de 1487, n'avait eu aucun succès, par suite du manque de bordures et de frontispices. Tout au plus y avait-il introduit de grossières figurines destinées à Tenluminure et qui étaient des moules en bois plutôt que des vignettes. En 1488, Tannée même oii Simon Vostre commençait ses publications, Vérard faisait, par « le commandement du roy nostre sire », le livre qu'on a appelé les Grandes heures et qui est un in-4° gothique non chiffré, à vingt lignes à la page pleine. Les Grandes heures renferment quatorze gravures, de larges bordures à quatre compartiments, des petits sujets, et des initiales rubriquées à la main.
Il publia ainsi plus de deux cents éditions entre 1487 et i5i3, et, parmi elles, le Mystère de la Passion, avec quatre-vingts ligures; les Grandes chroniques, en trois volumes in-folio (imprimées par Jean Maurand), la Bataille judaïque de Flavius Josèphe, la Légende dorée dQ Jacques de Voragine, tous livres pour lesquels il appelait à son aide les rubricateurs, les en-
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<j6 LE LIVRE.
lumineurs et les miniaturistes. Il avait dès le principe deux boutiques où il mettait en vente ses productions : Tune, comme nous Tavons dit, au pont Notre-Dame; Tautre au Palais de Justice, « au premier pilier devant la chapelle où Ton chante la messe de messeigneurs les présidents ». Depuis 1499, année ou fut brûlé le pont Notre-Dame, Vérard transporta ses livres au carrefour Saint-Séverin. En i5i3, date de sa mort, il habite la rue Neuve-Notre-Dame, « devant Nostre-Dame de Paris ». A côté de Vérard, de Vostre et de Pigouchet, il s'en trouva plusieurs autres pour les imiter dans la publication de leurs Heures; c'est d'abord Jean du Pré, qui avait donné un missel de Paris en 1481, et qui était à la fois imprimeur et libraire. Comme Pigouchet, du Pré composa des Heures pour le compte d'éditeurs de province, sans songer à la concurrence qu'il se faisait à lui-même. Ce n'est pas le côté le moins curieux de l'étude du Livre que de constater à chaque instant les empiétements des éditeurs les uns sur les autres, les échanges amicaux, les prêts même de planches ou de caractères. Thielman Kerver, un Allemand, se mit, en 1497, à lancer, lui aussi, des Heures; il les orna de bordures, de figures sur bois, et se modela complètement sur Simon Vostre. Mais, après Tavoir imité, il s'était associé à lui en vue de la publication et de la vente du Missel de Paris. Evidemment la concurrence dite déloyale n'existait pas entre ces hommes, ou bien le débit des ouvrage de piété était suffisant à faire vivre tout le monde. Etabli sur le pont Saint-Michel à renseigne de la Licorne, il vendit son fonds à Gilles Remacle, vers le commencement du xv!** siècle.